Un cahier de charge paresseux touché par la grâce

Avis sur Far Cry 5 sur PC

Avatar Arnaud Lalanne
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Version PC

En relisant la conclusion de ma critique de Far Cry 4, on pourrait aisément penser que je vais ici me contenter de démonter une suite qui, comme on pouvait s’y attendre, ne constituera pas l’épisode de la révolution. Pourtant, il n’en sera rien. Car autant écarter tout suspens dès à présent, j’ai passé un plutôt bon moment avec ce Far Cry 5. Mon fragile engouement à l’égard du précédent volet pourra rendre le fait surprenant, surtout vu le nombre d’avis plus ou moins négatifs que j’ai pu lire çà et là, qui dénoncent souvent un trop grand excès de fainéantise à priori éliminatoire pour convaincre un habitué des codes du genre. Le vieux joueur que je suis va donc forcément être obligé de se demander s’il a pris du plaisir sur un jeu moyen dont il aurait simplement décidé d’ignorer les trop nombreux défauts, ou si le jeu est juste suffisamment bon pour que ses quelques bémols ne nuisent pas à l’expérience. En somme, cet éternel combat critique entre objectivité et subjectivité, dont la frontière devient de plus en plus ténue avec le temps. Et c’est là que le petit dernier d’Ubisoft va se révéler intéressant à analyser, tant sa vision pragmatique de solide cahier de charges au service du seul plaisir du jeu se heurtera à celle de nombreux joueurs pour qui ce dit plaisir ne pourra être qu’anéanti par un réel manque de prises de risque.

Le Père fouettard

Quoi qu’on pense de ce fameux rapport entre fun et créativité, on devrait à peu près tous s’accorder sur le fait que cette dernière n’est pas la qualité première de Far Cry 5, même si les quelques subtils aménagements apportés sauront relativiser cet état de fait. Parlons, pour commencer, des environnements du Montana, nouveau théâtre désormais Américain de nos pérégrinations, dont la construction toujours aussi forestière mais moins exotique, saura créer une ambiance plus singulière qu’à l’accoutumée. Un sentiment de dépaysement plutôt bienvenu, et accentué par une segmentation du terrain de jeu en trois zones distinctes, chacune à l’image de son régisseur respectif. Saluons également la très bonne tenue graphique de l’ensemble, que ce soit d’un point de vue technique ou artistique évidemment bénéfique à l’immersion, que cela passe par la précision des décors ou l’expressivité des personnages.

Une atmosphère plus atypique qui, outre sa capacité à enfin troquer les sempiternels gardes rouges et bleus par des civils barbus un peu trop souvent clonés, trouvera également écho dans une histoire nous mettant pour la première fois de la série dans la peau d’un personnage à créer soi-même, via un éditeur de personnalisation plutôt sommaire. Notre jeune recrue policière, homme ou femme, sera donc ici confrontée à la secte de Joseph Seed, grand méchant de cet épisode, qui aura la lourde de tâche de succéder aux charismatiques Vaas et Pagan Minh. Et dans ce rôle, force est de constater que le « Père » s’en tire avec les honneurs, évitant de tomber dans le syndrome « clone de Vaas » qui plombait parfois son prédécesseur, et bien aidé par ses trois lieutenants presque aussi barrés: John, Jacob et Faith. Leur identité bien marquée aura pour atout d’entretenir sans aucun temps mort l’inquiétante présence de la secte dans la tête du joueur, tout comme leurs incursions régulières au sein de l’aventure, bien qu’on puisse leur reprocher leur caractère trop intrusif. Mais le quatuor fait tout de même mouche là où les antagonistes antérieurs, aussi doués qu’ils étaient pour enchainer les répliques cultes, avaient tendance à se faire un peu trop oublier dès qu’on commençait à accumuler les quêtes annexes. De ce fait, et en dépit de quelques incohérences, la partie narrative remplira correctement sa tâche de carotte poussant le joueur à aller de l’avant.

…!? Où sont mes tours radios ?

Si la qualité d’un monde ouvert se résumait à la seule originalité de ses activités, alors ce Far Cry 5 mériterait sans aucun doute d’être brûlé au milieu des champs de grâces de Faith, tant il semblera légitime de pester contre l’avalanche de quêtes Fedex mille fois vues ailleurs dont regorge Hope County. Si le jeu prendra parfois un malin plaisir à se moquer de lui-même en chambrant les inévitables tours radios révélateurs de carte qu’il sera tout fier de nous épargner en espérant donner le change, il ne lésinera toutefois pas sur les tâches routinières habituelles, entre livraison de nourriture en tout genre, biens et véhicules de la secte à détruire, ou bien sûr, avant-postes à libérer. L’habitué de la formule Ubisoft ne pourra en aucun cas être surpris par l’essentiel de ces très classiques missions annexes, et on ne pourra encore moins lui en vouloir de le regretter.

Mais limiter le titre à cette unique fausse note ne serait guère légitime, tant cet open-world sait se mettre en valeur de bien d’autres manières. Malléable et plutôt bien structuré, le terrain de jeu d’Hope County est surtout pensé pour permettre d’enchainer les missions à la vitesse de l’éclair. Ainsi, en allégeant drastiquement la partie crafting, ou en multipliant la présence de points de téléportation, Far Cry 5 entretient en permanence un rythme soutenu et empêche assez efficacement les tâches les plus fastidieuses de s’éterniser. De ce fait, les plus basses besognes quand elles ne sont pas tirées vers le haut par leur intégration cohérente à la narration globale, se retrouvent rapidement noyées sous un flot d’autres quêtes autrement plus intéressantes, comme celles liées aux PNJ ou aux experts. De plus, l’aventure nous laissant majoritairement maître de nos mouvements du début à la fin, il sera d’autant plus facile aux non adeptes du cent pour cent de simplement ignorer le contenu qui leur semblera le plus dispensable, sans pour autant voir la durée de vie réduite à peau de chagrin. Dans cet ordre d’idée, mon tri personnel m’a permis de vivre une aventure d’environ 25h, sans avoir eu le temps d’être gagné par une quelconque lassitude.

Et pourtant, cette liberté et cette fluidité d’exploration ne sembleront pas si évidentes à tout le monde. La faute à ce fameux système de jauge de progression, au demeurant pas si contraignant, mais qui saura efficacement pourrir l’expérience de certains. Dans la pratique, chaque mission principale ou annexe rapporte un certain nombre de points qui feront augmenter plus ou moins vite une barre de progression propre à chaque zone. Chacune de ces barres est segmentée en trois parties, chaque transition déclenchant l’arrivée impromptue d’une des quêtes liées au lieutenant en charge de la région concernée. Un système dans lequel certains ne verront qu’un prétexte à du farming artificiel, et qui pourra insupporter les moins patients désireux de boucler l’aventure en quelques heures. En contrepartie, les adeptes du principe bac à sable inhérent à la série devraient en apprécier le bon équilibre, tandis que les plus expéditifs sauront déjouer cette soi-disante contrainte en privilégiant les missions les plus généreuses en points. Paradoxalement, cette dernière option pourra même leur donner le sentiment d’avancer un peu trop vite, ce Far Cry 5 ayant la fâcheuse tendance à tout simplement supprimer certaines missions de PNJ au terme du cheminement principal de chaque section.

Que fait cette table au milieu des nuages ?

Quoi qu’il en soit, ce système se révèle assez symbolique de la controverse qui plane sur un titre bardé de qualités et de défauts dont l’importance sera essentiellement guidée par la subjectivité de chacun, tant il est ici facile de tout relativiser. Car oui, ce Far Cry 5 est loin d’être exempt de tout réel impair, mais aucun ne m’a vraiment semblé rédhibitoire. On pourra d’abord citer ces problèmes d’IA se traduisant surtout par des problèmes de pathfinding, ou cette récurrente tendance qu’auront les membres de la secte à vous foncer dessus tête baissée, faisant fi de toute forme de stratégie. Il paraîtrait que ça rend l’infiltration chaotique, voire impossible, problème que je n’ai, pour ma part, jamais rencontré ; l’usage d’armes silencieuses et l’aide de deux experts spécialisés dans la discrétion m’ayant toujours garanti de bons résultats. En tout cas, sorti des quelques troubles d’orientation d’une poignée d’adversaires, il m’est difficile de reprocher plus que de raison une tare dont souffrent également nombre de produits pourtant plus estimés, tel au hasard le par ailleurs très agréable Uncharted 4 dont l’IA binaire et collective nuit encore plus à toute forme d’approche subtile.

De leur côté, les chasseurs de bugs trouveront probablement pas mal de grain à moudre s’ils prennent la peine d’en chercher un minimum, mais l’usager lambda ne devrait, à contrario, pas être trop gêné par plus de quelques détails, dont la majeure le fera sans doute plus sourire que l’irriter. On regrettera évidemment à juste titre les occasionnels meubles ou packs de munitions en lévitation au-dessus du sol, les quelques soucis de clipping pouvant poser problème lors de phases en avion ou en hélicoptère, ou encore ces quelques soucis de collision pouvant entrainer l’improbable mort d’un PNJ incapable de se défaire d’un fatal accrochage avec…une table. Alors oui, c’est rigolo à voir sur YouTube et ça fait sûrement un peu tâche pour un jeu AAA, mais la finalement bien faible fréquence de ce genre de situation en plusieurs dizaines d’heures réduit la pertinence d’en faire tout un pataquès. Toutefois, ce que certains prendront sans doute pour un excès de complaisance ne m’empêchera tout de même pas de reconnaître un indéniable manque de finition, accentué par la présence de quelques pénibles ratés de script, obligeant parfois à relancer la partie.

On pourrait enfin mentionner le régulier harcèlement des ennemis arrivant par vagues un peu trop incessantes lorsqu’on un traine un peu trop longtemps sur les routes. Mais le problème se révèlera assez facilement contournable au moment de réaliser que la libération d’avant-postes en diminuera progressivement la fréquence, que couper à travers champs réduira la plupart du temps les joutes à quelques rencontres animalières, et que ces dernières seront ,elles aussi, plus ou moins évitables une fois la compétence permettant de rendre la faune locale moins agressive assimilée. Je conviens donc aisément du fait que tous ces soucis bien réels se doivent d’être mentionnés, et viennent parfois ternir une expérience à l’ambition certaine, mais il m’est pourtant difficile de n’en retenir que cela. Et ce pour plusieurs raisons.

Amusez-vous, c’est un ordre !

En premier lieu par ce que la plupart de ces défauts étaient déjà présents, et de façon bien plus violents, dans Far Cry 4. J’ignore si la différence vient de mes versions ou de leurs mises à jour, mais ce qui a en partie gâché mon périple à Kyrat a été très largement élagué, rendant mon exploration de Hope County bien plus digeste. Et surtout, Far Cry 5 est tout simplement plaisant à jouer. Une composante que certains courants de pensée semble vouloir dissocier de la qualité intrinsèque d’un jeu vidéo alors qu’elle lui est, par essence essentiel. Car le plaisir de jeu ou le fun, qu’il vienne de la profondeur d’un gameplay, de la richesse d’un univers, ou des émotions qu’il procure, reste l’objectif numéro un du joueur en quête de divertissement. Il est tout à fait pertinent de demander à une nouvelle création, qui plus est venant d’une grosse boîte comme Ubisoft, de faire preuve d’un minimum d’inventivité afin d’éviter de se noyer dans la masse de la routine. Mais au même titre que les idées originales ne sont pas toujours synonyme de bon jeu, il me paraît tout aussi stupide de penser qu’un titre limitant la prise de risque, mais solide et efficace dans sa proposition, ne puisse être jugé digne d’intérêt.

Et c’est exactement ce qu’est Far Cry 5. Une aventure qui, certes, ne fait souvent que reproduire quantité de choses déjà vues ailleurs, mais qui sait surtout les offrir avec un réel enthousiasme. Fort de son feeling de gameplay agréable, de son arsenal efficace, de son contenu riche et relativement varié, ou de son rythme dynamique, ce petit séjour sur les terres de la secte de Joseph Seed se révèle, à défaut d’être exceptionnel, bien sympathique. Il ne fait nul doute que ses quelques couacs de réalisation ou que sa regrettable paresse auront raison de quelques volontés. Mais savoir goûter un plat de haute teneur gastronomique ne doit pas pour autant empêcher de savoir aussi apprécier un bon burger quand il est bien fait. Et si les ingrédients de ce Far Cry 5 paraissent un peu plus fades qu’à l’époque du 3ème volet, ils restent, encore aujourd’hui, tout à fait appréciables.

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