La (fine) ligne rouge

Avis sur Spec Ops : The Line sur PC

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Version PC

Il serait facile de s’arrêter à l’apparence de Spec Ops : the Line et n’y voir qu’un shooter militariste de plus. Ce serait faire là une monumentale erreur.

APOCALYPSE TOMORROW

Dubai, symbole d’opulence et d’une civilisation ayant tenté de prouver que l’argent pouvait bouleverser l’ordre naturel. Des plages réfrigérées, des pistes de ski en plein désert, des tours gigantesques, du fric partout. Une série de tempêtes de sable destructrices mettra un terme à la démesure, provoquant la panique et l’exode de millions d’habitants. Envoyé pour superviser l’évacuation, le bataillon 33 du Lieutenant Colonel John Konrad ne donne plus signe de vie et est considéré comme déserteur. Pourtant quelques mois après les événements, Konrad fait de nouveau parler de lui via une énigmatique transmission radio, ce qui provoque l’envoi d’une petite escouade de trois Delta Force afin d’enquêter, et ce qu’elle va découvrir dépasse l’entendement.

Si ce scénario rappellera des souvenirs à certains, c’est tout simplement parce que la trame globale de Spec Ops : the Line est directement inspirée du roman Heart of Darkness de Joseph Conrad (Joseph Conrad / John Konrad, on a connu allusion plus subtile), roman déjà adapté au cinéma sous le nom d’Apocalypse Now. On a vu pire base scénaristique. Rien de neuf sous les Tropiques ? Et pourtant, même inspiré d’œuvres aussi marquantes, le titre de Yager sait prendre ses distances avec le matériau d’origine pour assoir encore plus efficacement son propos. Un propos aussi radical qu’une balle de SCAR-H en pleine figure.

FEARS OF WAR

Third person shooter au design classique, le jeu se base sur des mécaniques simples de course / couverture. Chaque arrivée dans une zone de combats est immédiatement identifiable, s’ensuit l’inévitable fusillade contre les unités ennemies, des dialogues de plus en plus désabusés avec vos coéquipiers qui commencent sérieusement à se demander dans quel pétrin ils viennent de se fourrer, parfois une petite cinématique ou une récolte d’éléments collectibles, une recharge de munitions – elles sont assez limitées dans un Dubai dévasté, il s’agira d’être économe, et bis repetita. La maniabilité est correcte même si un chouilla surprenante les premiers temps, les sensations de tir globalement bonnes. L’IA des ennemis est par contre complètement aux fraises : se faisant très facilement surprendre, essayant extrêmement rarement de vous prendre à revers, ils se contenteront dans les niveaux de difficulté les plus élevés de tirer avec une précision de fous furieux et d’enchaîner les headshots, ce qui pourra faire pester assez rapidement. Rien d’insurmontable toutefois et il suffira d’une grosse huitaine d’heures pour voir le générique de fin en difficulté maximum lors du premier run : un niveau de difficulté encore supérieur est alors déblocable, pour les masos qui voudraient y retourner.

Plutôt classique dans son approche, donc, le jeu s’offre une bande originale de qualité faite de nombreux morceaux de guitare et se payant le luxe de guests prestigieux : Alice in Chains, Björk, Deep Purple, Jimi Hendrix, Mogwai ou encore Nine Inch Nails, excusez du peu. Visuellement, Spec Ops ne casse pas des briques mais propose quelques vues de Dubai assez saisissantes d’immensité et contribuant largement à la désorientation générale du joueur. Ajoutons que le jeu gruge un peu pour n’afficher qu’un « petit » 1080p même lorsque l’on sélectionne une résolution de 1920×1200. Sa technique d’arrière-garde permet toutefois au titre de rester fluide même sur un PC un peu âgé, ce qui n’est pas foncièrement plus mal.

L’ENFER DU DEVOIR

En ne se fiant qu’aux screenshots, il est difficile de voir en quoi Spec Ops : the Line se démarquerait des dizaines de jeux guerriers affluant chaque année sur les différents supports : Call of Duty, Medal of Honor et autres Battlefield se tirent déjà dans les pattes à grands renforts d’explosions spectaculaires, de séquences over the top et de patriotisme exacerbé. C’est pourtant dans un tout autre domaine que Spec Ops va tenter de s’affirmer : plutôt qu’être un roller coaster de situations hallucinantes, il ne proposera rien d’autre qu’un punching ball. Mais ce punching ball, c’est le joueur. Ou tout du moins sa conscience. Penser dézinguer des dizaines de terroristes vaguement barbus et vêtus de keffiehs lors d’une promenade de santé à Dubai, c’est tout simplement s’être planté de titre sur l’étagère du magasin. Rapidement en effet, on cesse de tirer sur des cibles terroristo-arabisantes pour ne plus croiser que des soldats surentraînés. Il s’agira alors de donner régulièrement des ordres à ses coéquipiers, lesquels semblent survivre aux rafales de balles bien plus facilement que le capitaine Walker incarné par le joueur, même si par moments eux aussi tomberont au sol et devront être réanimés.

Commentant régulièrement les actions de leur capitaine, n’hésitant pas parfois à les remettre en question, les membres de l’équipe Delta sont les premiers annonciateurs du cauchemar à venir. Mais si l’histoire de Konrad en toile de fond ne cesse de rappeller au joueur que les apparences peuvent parfois être trompeuses, que la vérité n’est pas nécessairement où on la cherche, c’est lors d’une incroyable séquence que Spec Ops : the Line dévoile son intention première. Cette intention, c’est de procurer à la personne derrière la manette une sensation de malaise intense, de provoquer chez elle une remise en question permanente. Jouer à la guerre dans Call of Duty, c’était fun. C’était marrant de piloter un hélicoptère Apache dans le premier Modern Warfare pour tirer sur les petits tas de pixels qui bougent en bas, comme à la télé. Spec Ops : the Line est là pour dire que non, c’est pas fun de tuer. Que la guerre c’est pas la télé. Que la guerre c’est pas un jeu. Et que faire croire le contraire est au mieux de l’irresponsabilité, au pire de la bêtise.

NE JAMAIS RECULER

C’est cette inexorable fuite en avant dans l’horreur, le dégoût, la folie qui est ici mise en exergue. Impossible d’arrêter et de ne pas mener la mission à son terme : tel le capitaine Walker dont les motivations paraissent de moins en moins évidentes au fur et à mesure de la progression, le joueur / acheteur se doit d’aller au bout. Il a payé pour ça. Malgré toute l’absurdité de ses actions, malgré le profond malaise qui l’étreint alors que, paré de nobles intentions, chacune de ses décisions semble plus catastrophique que la précédente, il lui faut avancer. De fait, tout le propos de Spec Ops : the Line est, de l’aveu même des développeurs, de pousser le bouchon toujours plus loin, de tester les limites du joueur, de l’inciter à franchir la Ligne, afin de voir ce que celui-ci peut endurer avant de décider de lacher l’affaire.

Lorsqu’il a réalisé le quatrième épisode de Rambo, Sylvester Stallone avait déclaré ne pas avoir hésité à aller très loin dans la violence afin de dégoûter chaque spectateur de la guerre. On peut dire de Spec Ops : the Line qu’il en est le pendant vidéoludique. Comme John Rambo, le jeu de Yager n’est pas bêtement pacifiste. Il ne nie pas aux conflits armés leur caractère parfois inévitable, il ne s’y oppose pas par simple principe, mais s’acharne à en retirer le fun et met en exergue toute l’hypocrisie liée au genre. Est-il acceptable de jouer à ça « pour rire » ? Est-il normal de se prendre pour un G.I. courant sous un feu nourri, le cul confortablement installé dans son canapé, entouré par la paisible sécurité de son salon ? À ces questions les développeurs ne donneront pas de réponse, mais filent suffisamment de matière au joueur pour qu’il en sorte retourné. On est d’ailleurs en droit de se demander pour quelle raison un mode multijoueurs est inclus dans le titre : obligation de l’éditeur ? Un choix plutôt curieux, presque en forme de pied-de-nez.

Ce n'est ni pour sa réalisation - honnête - ni pour son gameplay - correct - que Spec Ops : the Line mérite qu'on y consacre quelques heures, mais pour la ribambelle de questions dérangeantes et d'interrogations sur la condition de joueur qu'il pose. Après avoir joué à ce titre, il m'est impossible de retourner espérer prendre du plaisir sur le solo d'un Call of Duty. J'aurais décidément vraiment trop l'impression d'être un gros con.

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