Je suis Angela.

Avis sur Sunset sur PC

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San Bavón, Anchuria, 1972. Le pays est secoué par un coup d’état. Des affrontements meurtriers éclatent dans les rues de la capitale, opposant les forces dictatoriales à des milices insurrectionnelles. Si votre histoire se déroule loin des trottoirs ensanglantés, ne croyez pas que ce conflit vous concerne moins. Vous ne vous possédez certes ni mitrailleuse ni grenade, mais vous disposez d’autres moyens tout aussi efficaces pour changer le cours du conflit : le balai et l’aspirateur.

Non, ce n’est pas une blague. Le sarcastique qualifiera volontiers Sunset de simulateur de femme de ménage. En effet, on y incarne Angela Burnes, expatriée afro-américaine coincée dans le pays fictif suite au coup et contrainte de s’occuper des tâches ménagères du richissime Gabriel Ortega pour subvenir à ses besoins. On dispose d’une heure par semaine (l’heure précédant le coucher du soleil, d’où le titre du jeu) pour remplir – ou non – les missions que lui confie son employeur. Toutefois, chacun est libre d’être porté par sa curiosité vers d’autres chemins. En effet, en fouinant un peu, il est possible de débloquer et développer de nouvelles trames narratives ou d’apercevoir des détails qui élèvent l’immersion. On ne quitte cependant jamais cet appartement vide : une fois le soleil couché, Angela quitte les lieux pour n’y revenir qu’une semaine plus tard et reprendre son travail – et ses aventures.

Au premier jour de travail, on découvre un appartement vide et aseptisé. Les graphismes sont constitués de formes et textures au minimalisme contrariant. Cependant, à partir du deuxième jour, les choses changent. Si la décoration s’enrichit peu à peu, c’est surtout la lumière – provenant principalement du soleil couchant – qui transforme l’environnement et permet de rendre des ambiances superbes et variées. Ainsi, à chaque jour de travail, l’appartement se renouvelle dans d’innombrables gammes colorées. L’esthétique des années 70 est palpable dans le design d’intérieur, mais aussi par les nombreux vinyles qu’il est possible d’écouter à l’aide d’un tourne-disque. La bande originale quant à elle est composée par Austin Wintory, connu pour avoir travaillé notamment sur le sublime Journey. Clef de voûte du jeu, le backdrop historique s’inscrit avec succès dans le contexte de la guerre froide et des guerres d’influence qui la caractérisent. En somme, le travail d’ambiance est très sophistiqué – et comparable au travail d’ambiance fait sur Gone Home, et on prend presque plaisir à simplement s’asseoir et s’imprégner de cet environnement audiovisuel plutôt que d’effectuer ses corvées.

À l’instar de l’inqualifiable The Stanley Parable, Sunset s’élève au rang de ces jeux d’exploration à la première personne qui font plus office de traités de philosophie interactifs que de divertissement pur et dur. Les choix du joueur sont basés sur les interactions qu’Angela a avec son environnement. À terme, ils permettent de changer la nature de la relation qu’elle entretient avec son employeur. Je n’en dirai pas plus pour ne pas trop en dévoiler, mais Sunset fait partie de ces jeux pour lesquels le mécanisme du choix n’est pas seulement anecdotique. En orientant la trame narrative principale, il enrichit certes la rejouabilité. Le réel intérêt du choix repose cependant plutôt dans le fait qu’il révèle quelque chose du joueur. En effet, il met en lumière nos automatismes face aux situations qu’Angela rencontre ainsi que la conséquence de ces choix. Dans un climat de guerre civile, chaque choix semble avoir son importance pour faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre, même s’il ne s’agit parfois que de la formulation d’une phrase sur un post-it. Après tout, ce sont les seuls moyens dont dispose Angela pour influencer le cours des choses ; ses choix sont ses armes. Qu’auriez-vous fait à sa place ? Vous venez de le faire.

C’est précisément l’apparente simplicité de ces actions qui fait la beauté de Sunset. On n’incarne ni le leader de la révolution, ni un soldat surentraîné et armé jusqu’aux dents, ou que sais-je. On ne met même pas le pied sur le terrain. On vit la guerre dans la peau d’une femme de ménage afro-américaine. D’une femme. De ménage. Afro-américaine. Et Dieu sait qu’elle n’a rien à envier aux superhéros aryens stéroïdés qui lui volent habituellement la vedette. Ce choix de caractérisation tout à fait rafraîchissant n'empêche en aucun cas l'identification, même pour un homme blanc aisé (et quasi-superhéros selon certain-e-s). Parce qu’Angela Burnes, c’est nous, c’est quelqu’un de « normal ». Par l’écriture de son journal intime, elle nous conte sa vie et ses pensées, et on se dit : j’aime cette femme, je pense pareil, c’est moi. Je suis une femme de ménage afro-américaine. Je suis Angela Burnes.

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