War never changes

Avis sur Thronebreaker : The Witcher Tales sur PC

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Pour les profanes qui n'auraient jamais été happé par les travaux de Sapkowski, sachez que la paix est un concept bien étranger à l'univers de The Witcher. En filigrane des aventures rocambolesques du sorceleur aux cheveux blanc se trame une guerre sans fin entre un empire assoiffé de conquête et des royaumes nordiques qui peinent à s'unifier pour faire bloc face à l'envahisseur. Loin d'une lecture réactionnaire à la Asterix, il n'est pas ici question d'un bête affrontement prolongé à grandes goulées de potion magique et bouchées de sanglier, mais d'un conflit sanglant où le courage peine à faire bonne figure face à la cruauté et la perfidie. Année 1267, un été en apparence plutôt paisible, sauf que cette fois-là, la lumière qui illumina les champs de blé en Lyrie n'était pas celle d'un astre mais celle du grand soleil Nilfgaardien. Une attaque éclair, sans casus belli, coup d'envoi de la deuxième grande guerre Nilfgardo-nordienne qui ne trouvera qu'un peu de répit l'année suivante avec les traités de Cintra. Cet affront ne restera pas sans riposte, car comme le dit le célèbre dicton Lyrien " Si tu fouettes une vache et ses congénères, tu obtiendras non pas du lait mais du sang". Figure de proue de la rébellion, Meve, la reine blanche, la pourfendeuse du soleil comme elle sera plus tard bien nommée dans les ballades de maitre Jaskier. Et mesurons là l'audace dont fait preuve CD Projekt en donnant un premier rôle à un personnage complétement absent des adaptations vidéo-ludiques , et tertiaire tout au plus dans les aventures des romans.

Nombreux sont les vivants qui mériteraient la mort et les morts qui mériteraient la vie

Objectivement, Meve n'est pas la femme la plus sexy de l'univers, il suffit de regarder les ventes du jeu pour s'en convaincre. Pas que la beauté lui soit complétement étrangère, non, disons plutôt qu'à première vue, son regard inspire plus de crainte que de désir. De ses grands yeux verts jaillissent la flamme d'une combattante déterminée, ses longs cheveux autrefois aussi doré que la paille dans les champs de la Spalla grisaillent de plus en plus après chaque bataille, ses lèvres charnues dont on pourrait espérer une certaine volupté ne sont en fait qu'un triste témoin des coups portés par l'ennemi , le tout n'étant évidemment pas aidé par l'épaisse armure qui recouvre fièrement ses formes nous laissant bien moins enthousiaste que devant le décolleté d'une magicienne. Pourtant, à bien la connaitre, Meve est une femme d'exception, une reine qui force sans mal l'admiration de ses sujets en n'hésitant pas à elle-même brandir l'épée en première ligne du front. Armée d'un courage et d'une détermination sans limite, elle n'en reste pas moins humaine et vulnérable dans ses moments de doutes, dessinant là un caractère nuancé qui rappellera aux jouvenceaux que la profondeur des personnages féminins de The Witcher ne se mesure pas seulement à leur tour de poitrine. Si beaucoup se rêvent à réaliser l'impossible, peu d'entre eux y parviennent, mais Meve, elle, a réussi.

Evidemment, Meve ne va pas gagner la guerre toute seule, on n'est pas dans un AAA ne l'oublions pas. L'idée va être de trouver des alliés et de se constituer une armée suffisamment décente pour ne pas passer pour un pâtre quand il faudra en découdre avec les escadrons ennemis. Dans un jeu de cartes c'est ce qui équivaut à du deckbuilding. Le problème c'est que dans un contexte aussi hostile, on a aussi vite de se prendre une talmouse dans la mouille qu'un coup de couteau dans le dos. Rationnellement, une reine ne peut faire confiance à personne, et de ce point de vue ce là, ce n'est pas forcément l'idée du siècle que de permettre à toutes les personnes croisées sur sa route de rejoindre son armée. D'un autre côté, si chaque personnage correspond à une carte, et qu'en plus les personnages importants ont la valeur de dix hommes, pas besoin d'avoir étudié les sept arts libéraux pour se dire qu'on a tout intérêt à engager tout le monde et si possible à les garder avec nous. C'est ici que la notion de choix prend une teneur particulièrement intéressante avec cette idée que perdre un homme, c'est aussi perdre une carte, confrontant ainsi notre morale avec notre insatiable envie de toujours devenir plus puissant. D'autant plus dur que les sauvegardes automatiques régulières nous poussent à peser et assumer chacune de nos décisions. Après avoir coulé un bronze dans ses braies il est trop tard pour cacher la merde sous le tapis, vous voilà prévenu. C'est dans ces moments délicats qu'on se dit que finalement, incarner un simplet dans un jeu linéaire qui vous mâche 80% du travail, c'est beaucoup moins de stress. Oui, gouverner est une fonction difficile et ingrate, il faut du courage, beaucoup de courage pour pouvoir l'assumer. Prendre son petit bateau pour Londres, arriver à Piccadilly, attraper le micro, se tourner vers la France et crier "battez-vous bandes de lâches". Il faut clairement de la prestance, du charisme... si de Gaulle avait eu la voix d'Hanouna tout le monde serait parti chez Pétain.

Vous, vous avez une idée derrière la main, j'en mettrais ma tête au feu

Mais bref, assez d'égarement, revenons-en au jeu, et cette fois sortez les tabliers, c'est le paragraphe sanglant de la critique. Sur une échelle de 2 à 76, et là je préfère prendre large, de 2 à 71 le jeu est équilibré avec les pieds, de 72 à 75, c'est tellement facile d'abuser l'IA qu'on pourrait jouer bourré, et seulement à 76 le boss final est complétement craqué. Premièrement, loin de moi l'idée que la difficulté est nécessaire, d'ailleurs les amateurs de challenge se tourneront plutôt vers le Gwent multijoueur, toutefois quand on termine des matchs avec plus de 200pts d'avance ou d'autres avec 7 cartes en plus que l'adversaire, l'affaire devient quand même fâcheuse. Deuxièmement, les cartes correspondantes aux personnages "importants" de l'histoire sont beaucoup trop puissantes. Bon, du coup, pour rejoindre le paragraphe précédent, ça renforce l'idée que perdre certains personnages est un crève-cœur, mais est-ce vraiment pour le meilleur ? Troisièmement, et c'est peut-être là le plus grave, malgré une diversité de cartes tout à fait honnête et plusieurs synergies intéressantes, le jeu ne vous poussera jamais à remettre en question votre façon de jouer. Votre deck sera très vite taillé pour répondre à toutes les circonstances, et il suffira d'ajouter bêtement les nouvelles cartes intéressantes que vous trouverez pour rouler sur tout le monde et fouetter tous vos adversaires comme une trainée dans un bordel de Novigrad. Quatrièmement, l'aspect gestion du campement et le crafting sont très sommaire, mais bon il n'est surement pas l'heure de se plaindre des choux lorsque flambe la forêt. Cinquièmement, l'exploration, qui consiste basiquement à se balader sur de superbes map en 2d en ramassant des planches de bois à droite à gauche, n'est pas franchement palpitante. Notons d'ailleurs l'absence au casting de la célèbre monture blanche de Meve qui sera du coup contrainte de se déplacer en courant, choix certainement dû à la peur de la comparaison avec Ablette. Le level design très scolaire à base de "tout droit la suite de la quête principale, sur les côtés les quêtes secondaires" n'aidant pas, on se rend bien vite compte de l'évidence: Thronebreaker doit être envisagé pour ce qu'il est, à savoir un jeu de cartes narratif, et non pas pour ce qu'il n'est pas, à savoir une aventure RPG comme certains auraient pu l'espérer.
Voilà, fin de la diatribe, retour à la louange.

Dans un souci de nuance, gageons que l'histoire sait proposer à plusieurs reprises des batailles scénarisées de fort belle facture, utilisant alors les cartes comme vecteur narratif, et nous laissant entrevoir une proposition plutôt originale et agréable. Mais conscient de ses lacunes, CD Projekt a aussi eu la très bonne idée de diversifier sa proposition avec la présence de nombreux "casse-tête", des matchs avec des cartes et des règles prédéfinies par des développeurs qui nous servent là une bien belle bectance avec un puzzle design aux petits oignons. Je prends sur moi pour dire qu'il s'agit de loin du pan de gameplay le plus brillant et inventif, en prévenant toutefois les personnes souffrant d'arithmophobie que le QI d'un troll n'est pas suffisant pour en venir à bout. Imaginez un concours de bière avec nain trop sûr de lui, une infiltration nocturne dans une base sous haute surveillance, un quizz olfactif avec un ogroide, ou encore la chevauchée extraordinaire d'un chien affamé dans une grotte remplie de spectres, tout ça sur un plateau de cartes, vous ne l'auriez pas imaginé, mais eux l'ont fait. Parce que oui, la guerre c'est malheureux (bon, dans les jeux c'est souvent amusant mais faisons au moins semblant d'avoir de l'empathie), mais ce n'est pas pour autant qu'on ne peut pas prendre le temps de rigoler un peu. Si le ton se veut globalement plus grave que dans The Witcher, l'écriture chatoyante de nos scénaristes polonais préférés n'a rien perdu de son sublime et c'est toujours un plaisir d'aller harponner le moindre PNJ doté du droit de parole pour se sustenter de ses saillies lyriques. Légère entaille sur la bâtisse, la propension à souvent se retrouver face à ce même dilemme entre reine magnanime et reine intransigeante, heureusement bien vite oubliée quand on prend la pleine mesure de l'arborescence des choix et qu'on s'étonne, comme toujours, de se faire rattraper par une décision en apparence quelconque prise des heures plus tôt, mais surtout n'en parlez pas à Quantic Dream cela pourrait les inspirer.

Geralt de Riv, la présence de la particule éveille la confiance chez les clients

A ce moment-là de la critique, deux solutions. Soit vous êtes déjà parti vaquer à vos occupations, et c'est certainement là une des meilleures décisions de votre journée, soit vous vous dites "bon tout ça c'est bien gentil, mais à quel moment cet homme va nous parler de Geralt". Du coup, concernant le sorceleur et sa relation avec Meve, non, ils n'ont jamais frotté le lard ensemble, mais oui, les deux bougres se connaissent et leur chemins se sont croisés dans des circonstances ma foi aussi épiques que cocasses. Les connaisseurs du roman ne seront évidemment pas étonnés de retrouver la bataille de la Iaruga sur le programme, mais il est quand même intéressant de revivre un tel évènement avec un point de vue différent. Pour les autres, je n'en révèle pas plus, mais sachez quand même que c'est grâce à cet épisode que l'on connait l'anecdote derrière le nom de Geralt, et autant se dire que si le sorceleur avait gardé son sobriquet de Geralt Roger Eryk de la haute bellegarde, la division marketing de CDPR aurait eu bien plus de travail. La division artistique, elle, n'a dans tous les cas jamais chômé, avec ici encore un habillage première main, une variété d'environnements appréciable, et une musique soyeuse de l'ami des jeux de lettre Marcin Przybyłowicz et son groupe Percival. A côté de ça d'autres caméos sont à prévoir, toujours avec un grand respect de l'univers, mention spéciale pour le narrateur de l'histoire et son doublage savoureux. Car oui, techniquement Thronebreaker n'est que le premier représentant des "witcher tales" dont le projet initial était de proposer une petite aventure pour chacune des factions du jeu de Gwent. Au vue des ventes, rien n'est gagné, mais si Meve nous a bien appris une chose, c'est certainement de ne pas baisser les bras. Peut-être que le studio aurait gagné à proposer un contenu moins dense, ambitieux et coûteux. Affaire à suivre, ... ou pas.

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