Battlestar Galactica: Scattered Hopes — Finalement, c’était plutôt une bonne journée

Le second entre dans mon bureau avec cette tête particulière qu’ont les gens quand ils apportent de mauvaises nouvelles mais espèrent secrètement qu’un autre officier soit disponible.

— Commandant… les travailleurs des docks se sont mis en grève.

Je lève les yeux de mes rapports.

— Pardon ?

— Ils disent qu’ils refusent de continuer les réparations tant que les conditions de sécurité ne seront pas améliorées.

Je regarde un instant par le hublot.

Dehors, l’humanité entière fuit dans un morceau de ténèbres glacées poursuivie par une civilisation de robots fanatiques vaguement monothéistes qui souhaite notre extinction totale, mais apparemment Gérard du quai numéro trois estime qu’il est temps d’ouvrir un conflit social.

Très bien.

Je m’apprête à demander combien de temps nous pouvons tenir avant que la moitié de la flotte tombe en panne quand le chef mécano entre à son tour.

Lui n’a même plus la force d’avoir l’air inquiet. Il ressemble à un homme qui a déjà accepté sa mort mais continue à remplir des formulaires par politesse.

— Commandant, nous avons un problème sur le Déméter.

Le Déméter est un vaisseau botanique. Un immense cargo rempli de serres, de scientifiques et probablement de gens qui parlent à leurs légumes. Dit comme ça, cela peut sembler dispensable, mais l’expérience tend à démontrer qu’il est préférable que les survivants de l’humanité aient encore quelque chose à manger dans trois semaines.

— Qu’est-ce qu’il se passe ?

— Un sas est bloqué. Complètement verrouillé. On peut soit trouver un moyen de le déverrouiller dans le prochain secteur… soit contourner le problème.

— Contourner comment ?

Le mécano hésite.

— En perçant un trou dans la coque.

Silence.

— Dans le vaisseau rempli de plantes ?

— Techniquement, oui.

Je soupire.

Très bien.

Donc :

  • les ouvriers refusent de réparer les vaisseaux ;
  • le Déméter est à un mauvais arbitrage de devenir une gigantesque salade spatiale ;
  • les Cylons nous traquent probablement déjà ;
  • et je vais encore devoir choisir entre une mauvaise solution et une solution encore plus mauvaise.

Heureusement, j’ai un plan.

Un vrai plan.

Un plan sérieux.

La dernière fois, nous avons failli perdre le Déméter et ses tomates parce que nous n’avions pas assez de chasseurs pour contenir les vagues ennemies. Cette fois, j’ai décidé d’économiser.

Oui monsieur. On serre les dents, on réduit les dépenses inutiles, et dans le prochain système on ouvre un dock supplémentaire.

Ça coûte cher.

Très cher.

Mais un escadron de Vipers en plus, ça change tout. Plus d’interceptions, meilleure couverture, moins de civils transformés en souvenirs traumatiques. Pour une fois, je maîtrise la situation.

C’est à cet instant précis que le commandant du groupe aérien entre dans mon bureau.

Les officiers d’aviation ont toujours cet air incroyablement détendu juste avant une catastrophe industrielle.

— Commandant… petite complication pendant les manœuvres.

Je ferme déjà les yeux.

Parce que rien de bon n’a jamais suivi l’expression « petite complication ».

— Les pilotes ont merdé.

— À quel point ?

Silence.

— Tous les missiles nucléaires sont devenus instables.

Je relève lentement la tête.

— Instables comment ?

— Disons qu’il va falloir les tirer au prochain combat.

— Pourquoi ?

— Parce qu’autrement ils risquent d’exploser ici.

Je regarde le plafond.

Le dock supplémentaire commence à s’éloigner.

Lentement.

Comme un rêve raisonnable dans un univers profondément déraisonnable.

Il faudra racheter des ogives au prochain dépôt pirate.

On verra ça dans le système suivant.

Je me lève.

Personne n’est mort aujourd’hui.

Le Déméter tient encore.

Les ouvriers ne sabotent pas encore activement les réparations.

Finalement, c’est plutôt une bonne journée.

Il est temps d’aller boire un coup au bar.

C’est précisément à ce moment-là que les alarmes du DRADIS se déclenchent.

Contacts ennemis.

Multiples.

Les Cylons sont déjà là.

Si tu as regardé quelques épisodes de Battlestar Galactica, tu as probablement compris le problème.

Car Battlestar, contrairement à beaucoup d’œuvres de science-fiction, ne raconte pas vraiment une guerre spatiale.

Ça, c’est le piège.

Vu de loin, on croit voir des vaisseaux militaires, des dogfights avec des chasseurs cools, des explosions dans l’espace.

Erreur monumentale.

Battlestar Galactica, c’est surtout une série sur des gens qui essayent de gérer l’effondrement total du monde avec des moyens dérisoires.

Le vrai cœur de la série, ce n’est pas « comment vaincre les Cylons ? » mais plutôt « comment tenir jusqu’à demain ? »

La plupart des adaptations de licence échouent à ce moment précis. Parce qu’elles posent une question stupide :

« Qu’est-ce que les gens trouvent cool dans cette franchise ? »

Le miracle de Battlestar Galactica: Scattered Hopes, c’est qu’il semble avoir posé une question beaucoup plus intelligente :

« Qu’est-ce que ça fait d’être dans Battlestar ? »

Et, chose étonnante, la réponse du studio Alt Shift est extrêmement convaincante :

ça fait surtout très mal au crâne.

Parce que le génie du jeu est là.

Tu ne joues pas Adama.

Tu n’es pas Starbuck.

Tu n’es même pas un héros.

Tu es un commandant secondaire.

Un type ou une femme à qui quelqu’un a eu la mauvaise idée de confier plusieurs milliers de survivants, quelques vaisseaux à moitié cassés, trois officiers incompétents, un budget ridicule et des responsabilités écrasantes.

Quelque part, Adama a lancé son appel radio. Tu l’as entendu. Et maintenant tu dois te débrouiller.

Bonne chance.

Et c’est probablement ici qu’il faut parler des responsables. Pas des Cylons, malheureusement. Je parle des développeurs.

Alt Shift, pour ceux qui n’auraient pas suivi, avait déjà commis il y a quelques années un drôle d’objet nommé Crying Suns.

Un jeu qui racontait l’histoire d’un empire spatial à l’agonie, de flottes isolées, de décisions impossibles et de catastrophes en chaîne. Dit autrement Alt Shift faisait déjà du Battlestar sans avoir la licence.

Il manquait juste les Vipers ; les Cylons ; les gens fatigués qui boivent du whisky en prenant des décisions moralement douteuses.

Autrement dit, le mariage avait quelque chose d’évident.

Scattered Hopes semble avoir compris quelque chose d’essentiel : le lore de Battlestar n’est pas un décor, c’est un système.

Le Déméter a un sas bloqué ? Très bien. Tu peux :

réparer proprement plus tard ; improviser une solution catastrophique maintenant ; espérer que le problème ne s’aggrave pas ;

sacrifier autre chose entre temps.

Et surtout : pendant que tu réfléchis, trois autres catastrophes arrivent.

Parce que Scattered Hopes fonctionne comme une série de mini-jeux qui s’emboîtent avec une cohérence presque inquiétante.

Tu crois jouer à un jeu de combat spatial.

Erreur.

En fait tu joues aussi à :

un jeu de gestion de ressources ;

un jeu de maintenance industrielle ;

un jeu de diplomatie sociale avec des ouvriers épuisés ;

un jeu de survie économique ;

un jeu de composition de flotte ;

un jeu de prise de décision morale ;

et parfois même, surprise, un jeu d’enquête quand quelqu’un commence à se comporter bizarrement et qu’un petit doute s’installe : « Attends… et si ce type était un foutu Cylon ? »

C’est probablement le moment où le jeu m’a vraiment eu.

Parce qu’après plusieurs heures, je pensais avoir compris la formule :

préparation → combat → réparation → crise → saut FTL.

Puis soudain :

« Au fait, quelqu’un sabote peut-être votre flotte. »

Pardon ?

Le plus agaçant dans tout ça ?

Ça fonctionne.

Très bien, même.

Tout cela serait absolument merveilleux si le jeu n’entretenait pas une relation légèrement toxique avec ton système nerveux.

Parlons donc de la difficulté.

Je vais être honnête.

À l’heure où j’écris ces lignes, je n’ai toujours pas gagné une seule partie.

Et pourtant j’ai largement dépassé le stade où je comprends vaguement ce qu’il faut faire.

Je sais économiser.

Je connais certaines synergies absurdes.

Je commence à comprendre quelles ressources valent de l’or et lesquelles ne servent essentiellement qu’à nourrir mes regrets.

Bref :

je ne suis plus totalement idiot.

Enfin, pas sur ce jeu.

Et pourtant, régulièrement, une run pourtant prometteuse décide de mourir dans un mélange de tragédie grecque et de bureaucratie militaire.

Parce qu’il faut bien le dire :

les Cylons ont parfois des manières de petit tricheur.

Tu vois ce moment où tu te dis :

« Cette fois c’est bon. »

Tu as enfin stabilisé ta flotte.

Les réparations tournent à peu près.

Le Déméter produit toujours des tomates.

Tu as assez de ressources pour enfin ouvrir ce fichu dock supplémentaire et déployer un escadron de Vipers en plus.

Tu respires.

Erreur.

Le jeu déteste quand tu respires.

Alors arrivent successivement :

une catastrophe sociale ;

un événement économique catastrophique ;

un problème critique sur un vaisseau civil ;

et un combat où, par une magie toute cylonienne, des vaisseaux ennemis apparaissent miraculeusement juste à côté de civils fragiles que tu passais justement toute ta partie à essayer de protéger.

À ce stade, tu n’as plus l’impression d’affronter une armée.

Tu as l’impression qu’un game designer te regarde depuis son bureau en murmurant :

« Voyons voir comment il gère ça… »

Et pourtant… je relance.

Toujours.

Parce qu’un grand roguelite doit te donner envie de recommencer.

Même quand il t’a roulé dessus.

Le hasard, lui, reste une interrogation.

Certaines compétences semblent franchement obscènes.

Celles qui génèrent des ressources rares.

Celles qui réparent périodiquement la flotte.

Le genre de bonus qui donne le sentiment de défier les lois de la thermodynamique et du désespoir.

Et une question commence à apparaître :

est-ce que je perds parce que je joue mal…

ou parce que le jeu ne m’a pas donné les bons jouets ?

Je n’ai pas encore assez d’heures pour trancher.

Peut-être que je joue encore comme un pied.

C’est possible.

Probable, même.

Mais je garde un léger soupçon :

celui que certaines runs soient objectivement plus gagnables que d’autres.

Et si c’est le cas, il y a fort à parier qu’un patch d’équilibrage viendra calmer les ardeurs des Cylons.

Alors, faut-il jouer à Battlestar Galactica: Scattered Hopes ?

Je vais te répondre de façon un peu agaçante :

ça dépend du genre de personne que tu es.

Si tu veux un jeu de stratégie confortable où les plans fonctionnent à peu près comme prévu, où les ressources s’accumulent tranquillement et où les ennemis attendent poliment leur tour pour mourir…

fuis.

Très loin.

Va faire pousser des tomates avec le Déméter.

Sinon, lance une petite partie, juste pour voir...

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le 14 mai 2026

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