Disco Elysium est un ovni et un bijou qui ne sera très probablement jamais égalé dans son domaine. Il en a fallu que des étoiles s'alignent pour qu'un tel projet vienne au jour, d'abords il faut qu'une bande de gars en Estonie fan de jeu de rôle mais n'ayant aucun pied dans le jeu vidéo se mette en tête de fonder un studio, finissent par s'expatrier à Londres puis enfin qu'ils réussissent à recruter une équipe composée en grande majorité d'écrivains pour retranscrire leurs idées en une histoire unique et hors du commun.
Pour l'histoire : on se réveille dans une chambre d’hôtel après une giga cuite et en ayant perdu la mémoire, il faut tout reprendre à 0 et découvrir notre mission dans le délabré quartier de La Martinaise.
Dire que Disco Elysium ne sera jamais égalé en sa matière, ce n'est pas prendre beaucoup de risque, tant sa "matière" est fait d'un alliage rare et original. De prime abord, rien ne le laisse apparaître, Disco Elysium est jeu d’enquête policière dont le gameplay est basé sur le point and clic, sur le papier on en a déjà vu des centaines. Si j'ajoute maintenant qu'il s'agit d'un RPG, très largement narratif, et que le policier qu'on incarne doit composer en direct avec la vingtaine de traits physiques ou de personnalité, chacun étant modifiable par le joueur et qu'ils ont tous une incidence sur nos conversations, nos capacités, notre état de santé et les fins possible du jeu, là on touche a quelque chose de vraiment unique.
Sur l'aspect point and clic de Disco Elysium, on comprend vite, qu'à la différence de certains jeux d’enquête, ce ne sera pas la mécanique principale. D'ailleurs les développeurs mettent à disposition une touche permettant d'afficher en surbrillance les éléments de l’environnement avec lesquels interagir. L'objectif du jeu n'est pas de donner satisfaction dans la découverte, bien que ce soit toujours sympathique, mais de récompenser les interactions qu'on aura et ne veux pas pénaliser le joueur pour ne pas avoir vu un objet sur lequel cliquer. L’enquête avance grâce au contenu des interactions, la finesse d'écriture et une narration incroyablement bien dirigée, ne laissant aucune place aux zones grises (ou aller, que faire, comment résoudre une énigme) et c'est super agréable. On sent que le jeu veut nous faire profiter du travail et du talent qui a été mis à disposition de l'écriture de l'histoire et des personnages, la qualité du doublage, par ailleurs, sublime le tout. Il y a tellement à lire et à écouter, pour comprendre l'histoire complexe dans laquelle notre personnage est embarqué mais également pour se familiariser avec les PnJ que l'on va rencontrer, presque chaque jour de notre enquete et qui évolue au fil de l'histoire. C'est au fur et à mesure de nos choix au contact de ces PnJ que notre histoire s'écrit et dévoile ses intrigues, chaque personnage rencontré ayant de près ou de loin une relation évolutive entre eux, ou avec nous directement. Le jeu se révèle heure après heure, au fil des discussions et de l'exploration, on en apprend autant sur notre personnage que sur le monde qu'il arpente, avec une grande quantité d'information à avaler et beaucoup de petites décisions à prendre. Il est d'ailleurs difficile de comprendre les conséquences qu'auront chacune de ces petites décisions et c'est ce qui rend le jeu agréable à jouer, on ne voit pas nécessairement les implications implicites de nos choix, l'immersion s'en trouve alors amplifiée.
Ce qui fait le succès de Disco Elysium, c'est que tout cela est complètement buvable, bien sur on est parfois un peu submergé par les pavés de textes à lire, il faut dire qu'avec environ un million de mots on est sur deux fois plus que le tome 1 du Seigneur des Anneaux. Cependant, le jeu arrive très bien à jongler entre des phases d'explications absurdes sur des éléments secondaires de l’enquête et des éclairs rhétoriques qui font rire aux éclats, émeuvent ou laisse bouche bée par leurs originalités. Le jeu est en roue libre complet sur une bonne partie des sujets qu'il aborde et c'est un plaisir infini, on sent que les concepteurs ont fait très peu de compromis, ça donne un jeu qui a un propos et une âme unique en son genre. C'est bien sur beaucoup plus facile de faire ça en étant un studio indé, qu'en étant à la botte d'un immense éditeur, mais il faut applaudir le courage d'avoir fait de Disco Elysium un jeu qui tape fort et sans concessions.
Disco Elysium se saisit de notre personnage et du contexte dans lequel il évolue pour foncer tout droit des sujets que très peu d'autres jeux oseraient ne serait-ce qu'aborder : homosexualité, racisme, communisme, fascisme, religion,... Avec à chaque fois un angle humoristique, provocateur ou critique, nous laissant par sa partie RPG, embrasser ou rejeter selon nos envies. Les créateurs de Disco Elysium, grands fans de Jeu de Rôle, nous propose un RPG dans lequel les jets de dés sont quasiment visibles (à la Baldur's Gate 3) et réussissent à mettre en avant tous ces micros-évènements matérialisés majoritairement dans les conversations à travers l'intervention fructueuse ou ratée de l'un ou l'autre de nos traits de caractère. Ainsi, notre logique, notre rhétorique, notre empathie ou encore notre "art dramatique", pour n'en citer que 4 sur plus d'une dizaine, peuvent surgir au détour de la narration pour donner à une discussion un chemin nouveau (pour le meilleur comme pour le pire). Sachant que l'on peut modeler sa personnalité au fil de l'aventure avec des points de compétences, le cocktail envisageable est assez unique selon la volonté de chaque joueur et le résultat sur notre enquête tout aussi original.
Notre personnage oscille entre le détestable, l'incompréhensible et le touchant, de la même manière que le monde dans lequel il évolue, un savoureux mélange entre l'Europe des années 80, la révolution de la Commune de Paris en 1870, le tout saupoudré d'une fine couche de science-fiction et d'éléments fantastiques (avec des bestioles aux propriétés cognitives et physiques très particulières...). Faut-il seulement pointer l'originalité de ce qui nous est proposé, on peut ne pas accrocher bien sur, mais si on tombe dedans c'est un régale du début à la fin tant le jeu est généreux dans sa complexité et dans ses variations. La narration se passe en grande partie dans la tête de notre personnage, où s'entrechoquent les différentes aspérités de notre personnalité, à la manière du petit diable ou de l'ange sur notre épaule, sauf que dans le cas présents elles sont plus de vingt et peuvent nous pousser à la mort comme faire de nous un génie incompris, heureusement que nous ne sommes pas seul pour affronter cela. Le jeu nous met très vite en binôme avec un PNJ du nom de Kim, coéquipier, conseillé parfois, juge de nos actions souvent mais pas rancunier heureusement tant l'aventure prend des allures invraisemblables face à l'absurdité régulière de nos actions. Ce Kim agit sur le joueur comme une soupape de sécurité, réussissant à calmer les pulsions débiles de notre personnage, et nous poussant à bien faire les choses parfois, lorsqu'on fait face à l’œil interloqué de notre compagnon, tout cela nous permettant de ne pas nous perdre dans le fil de l’enquête et du jeu.
Car bien qu'on puisse rapidement se perdre dans des quêtes secondaires aussi improbables qu'intéressante, on en garde pas moins un intérêt constant sur l'histoire principale qui regorge de rebondissement et de remise en question, faisant de Disco Elysium un véritable RPG d’enquête policière en même temps qu'un jeu d'équilibriste pour ne faire sombrer notre personnage.
Avoir réussi à boucler un jeu aussi ambitieux et en plus avoir obtenu un succès critique et populaire, ça relève du miracle ou du génie et on attend avec grande impatience le prochaine bébé de chez ZA/UM studio, le bien nommé Zéro Parades qui devrait sortir en 2026. Arrivera-t-il à reproduire la recette qui a surpris et convaincu tout le monde il y a quelques années ? En tout cas Disco Elysium a mis la barre très haut et est devenu une référence qui sera dure à imiter.