J'ai joué à Ori and the Blind Forest, presque en apnée, comme si poser la manette revenait à rompre un sort.
Dès les premières minutes, le ton est donné. Visuellement, c’est une caresse. La forêt de Nibel s’étend sous nos yeux dans une profusion de couleurs, de lumières et de particules qui flirtent sans honte avec l’onirisme. Tout semble vivant, fragile, prêt à s’effondrer ou à renaître. On navigue dans un décor mouvant, parfois mélancolique, parfois lumineux mais toujours habité. Et comme souvent dans ce genre de proposition, la bande-son vient souligner cette poésie naïve, presque enfantine, qui n’a pas peur de se faire mignonnette - et franchement, ça fait du bien.
Manette en main, Ori se révèle vite être un petit miracle de fluidité. Le jeu embrasse pleinement son héritage de Metroidvania, mais sans jamais s’y enfermer. Chaque nouveau pouvoir n’est pas une clé utilitaire de plus sur un trousseau déjà bien rempli : c’est une nouvelle phase dans une chorégraphie en constante évolution. Sauter, rebondir, planer, s’accrocher… tout s’enchaîne avec une grâce presque insolente. Ori glisse, virevolte, se faufile comme un esprit malicieux, un fantôme joueur défiant la gravité. Et plus le jeu avance, plus il exige de nous cette maîtrise millimétrée, transformant chaque zone en terrain de jeu exigeant mais terriblement grisant.
Puis il y a cette première séquence de fuite. D'autres suivront comme de véritables points d’orgue à chaque chapitre. Là, Ori and the Blind Forest abandonne toute contemplation pour nous attraper à la gorge. Le rythme s’accélère, l’écran défile, la musique s’emballe, et la moindre erreur se paie cash. On meurt. Souvent. Mais jamais avec amertume. Car le jeu possède cette intelligence rare : être difficile sans être punitif. Le Die & Retry est ici une invitation à recommencer, pas une sanction. On échoue, on apprend, on recommence, jusqu’à ce que les gestes deviennent réflexes et que la fuite se transforme en véritable montée d’adrénaline parfaitement maîtrisée.
Même les phases plus discrètes, celles de cache-cache et de tension feutrée, savent jouer avec nos nerfs. À tel point que, spectateur de mes errances sylvestres, mon fils de six ans ne pouvait s’empêcher de gigoter à mes côtés, trahissant une tension bien réelle face à ce qui se jouait à l’écran. Preuve, s’il en fallait une, que le jeu sait transmettre ses émotions bien au-delà de celui qui tient la manette.
Reste l’histoire. Elle est là, elle fait le travail, mais elle demeure longtemps assez convenue. Une fable écologique et émotionnelle qui peine à se distinguer dans ses premiers pas. Ce n’est qu’au fil de l’aventure qu’elle gagne un peu d’épaisseur, portée davantage par l’atmosphère et la mise en scène que par un scénario réellement marquant.
Au final, Ori and the Blind Forest frôle le sans-faute. Un jeu d’une fluidité exemplaire, à la jouabilité jubilatoire, qui transforme chaque déplacement en plaisir pur et chaque défi en danse aérienne. Il ne révolutionne pas son genre, mais il l’embrasse avec une telle grâce qu’on lui pardonne volontiers son récit un peu sage. Un voyage sensible et exigeant, qui rappelle que parfois, le jeu vidéo n’a pas besoin d’en faire trop pour toucher juste - il lui suffit de nous faire croire qu'on peut voler.