La journée d'hier fut dense en films de qualité, et ça n'est pas toujours simple à encaisser. Par souci d'équilibre cosmique et mental, il est nécessaire de laisser l'esprit s'encanailler face à des propositions plus retorses. On peut bien évidemment compter sur les mauvaises surprises de la sélection, mais rien ne vaut le bon gros navet qu'on flaire à l'avance, et auquel on réserve une place de choix. Mon candidat cette année est tout trouvé : Guillaume Canet, qui a ce don de toujours vous faire rire, particulièrement quand il ne fait pas de comédie. Karma (Hors Compétition Dieu merci) est un pur bonheur, une affaire criminelle aux tons jaunâtres qui nous mène dans une communauté sectaire où des sosies de Michel Houellebecq font du mal aux gens et surtout aux enfants. Guillaume Canet, qui semble avoir peur qu'on ne soit pas pris par son film, nous indique quand frémir avec des zooms inquiétants, de la musique intense, et des personnages dotés d'intentions passablement maléfiques. Marion Cotillard pleure, met sa main devant sa bouche et vomit pour nous faire comprendre que la pédophilie, c'est horrible. On est à la croisée de France 3 Région et Walker Texas Ranger, avec tous les ingrédients possibles d'un enquête bas de gamme (post-it, fleur séchée, fusil de Tchekhov), et les comédiens sont effroyables. A se demander ce qui a pu motiver Cotillard et Denis Ménochet face à un tel scénario, écrit par Canet lui-même, et qui dure 2h30, parce que pourquoi se priver.
Prévoyez votre place le 21 octobre pour lui réserver l'accueil qu'il mérite.

Marion en plein émoi, pas trop dispo pour Loréal.
Revenons aux choses sérieuses : retour au GTL (Grand Théâtre Lumière) avec Gentle Monster de Marie Kreutzer, qui avait présenté Corsage en Un Certain Regard en 2022 et parce qu'on imagine mal une Compétition sans Léa Seydoux. On ne change pas un sujet tendance : après Alzheimer hier, on est visiblement sur une journée pédocriminalité, dans ce film où une mère voit débarquer la police dans sa maison pour arrêter son mari pour détention d'images et de film pédopornographiques. Linéaire et très modeste, le film offre certes une prestation intense de Léa Seydoux et un nouveau caméo de Catherine Deneuve, mais c'est à peu près son seul intérêt.

Comme souvent à cette période, ça commence à s'énerver au moment du remplissage des salles. Une jeune femme explique pendant un quart d'heure à un homme assis qu'elle avait réservé la place avec son sac, qui consent à lui rendre son sac, mais certainement pas son siège. Je constate en outre que la presse est reléguée à une nouvelle zone pour la séance de 15h au GTL, extrêmement décentrée et peu confortable et qui redistribue toutes les cartes de nos calculs pour quitter les projections en devançant la foule qui encombre les escaliers. Dans les files, on s'échange nos méthodes, et j'apprends d'un collègue qu'il refuse systématiquement toutes les séances en balcon et relance les dernières minutes en continu jusqu'à satisfaction. Il va également fureter en clandestin dans les projections réservées aux distributeurs du Marché du film ou il dégote de temps à autre des pépites inconnues. Il me reste de véritables continents à explorer, si un jour j'en ai le temps.
Place à Sheep in the Box de Hirokazu Kore-eda, l'abonné par excellence, lauréat de la Palme d'or en 2018 avec Une affaire de famille. Le cinéaste japonais s'essaie à la fable d'anticipation, dans cette histoire où des parents ayant perdu leur enfant peuvent le faire revenir sous les traits d'un robot humanoïde. Les traditionnelles questions de la filiation et de la cellule familiales sont une nouvelle fois explorées, avec la même tendresse et quelques pointes d'humour, sans atteindre l'intensité de ses meilleurs films. L'ensemble reste un peu mignon et lisse, mais le dernier acte propose des élargissements assez intéressants sur le lien à la nature et l'extérieur, qui peuvent rejoindre les dissertations de son homologue japonais Hamaguchi dans Soudain - qui le surpasse allègrement.

Sortie le 16 décembre
Sortie express avec 25 minutes de battement, sprint dans les étages du Palais pour placer mon sac sur un siège en salle Bazin, faire un saut en salle de presse pour enfiler un espresso et m'installer devant L'être aimé de Rodrigo Sorogoyen en Compétition. Le réalisateur de l'intense As Bestas (Cannes Premiere 2022) nous propose une variation sur l'intrigue de Valeur Sentimentale de Joachim Trier en Compétition l'an dernier.
La critique est en ligne et le film sort en salle simultanément.

Je déroge à mes règles habituelles consistant à ne jamais assister à une projection à 22h, histoire de me garantir un minimum d'heures de sommeil. Mais c'est la seule façon de placer le nouveau Dupieux le lendemain à huit heures. J'enchaine donc avec Paper Tiger de James Gray, habitué bredouille à Cannes. Après le très intime Armageddon Time en Compétition en 2022, le cinéaste revient à ses premières amours dans un récit mêlant fraternité et gangstérisme. Pas loin de l'autocitation, surtout lors du final dans les hautes herbes qui reprend clairement La nuit nous appartient, le cinéaste propose une copie d'un grand classicisme grâce à une photo dorée et un jeu de clairs obscurs, dans un film qui semble ne pas vouloir prendre de risques mais parvient à joliment faire vivre ses personnages, notamment grâce aux performances habitées de Miles Teller, Adam Driver et Scarlett Johansson.

Au programme aujourd'hui : pleins feux sur la Résistance, amants nippons et pantins absurdes.


