Citations en vrac

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129 livres

par Fat_Old_Sun

[LISTE EN PERPÉTUELLE CONSTRUCTION]

Recensement non-exhaustif de citations issues de livres que j'ai lues.
Descriptions particulièrement savoureuses, aphorismes, tournures de phrases bien senties ou tout simplement passages qui m'ont marqués pour je ne sais quelles raisons sont présents dans cette liste. En espérant que ça vous donne envie de livre ces livres.

Malheureusement, dû à la place limitée que confèrent les annotations, tous mes passages fétiches ne pourront figurer dans cette liste.

Liste regroupée par auteur et triée grossièrement par thématique

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  • Le Roi des aulnes (1970)

    Sortie : 1970. Roman.

    Livre de Michel Tournier

    "Il n'y a sans doute rien de plus émouvant dans une vie d'homme que la découverte fortuite de la perversion à laquelle il est voué."

    "Le désespoir se donne irrésistiblement comme seule réponse authentique au non-sens de la vie. Toute autre attitude - passée ou future - paraît relever de l'ébriété. La vie n'est tolérable qu'en état d'ébriété. Ébriété alcoolique, amoureuse, religieuse. Créature du néant, l'homme ne peut affronter l'inconcevable tribulation qui lui advient - ces quelques années d'être - qu'en se saoulant la gueule."

    "Mais si, comme il est plus probable, l'Allemagne victorieuse cimente ses conquêtes avec les cadavres de plusieurs générations de jeunes hommes, alors opposons les avantages d'une défaite confortable aux honneurs d'une victoire meurtrière. Pendant que les derniers allemands valides veilleront sur les confins du grand Reich millénaire, nous fertiliserons sa terre et ses femmes de notre sueur et de notre semence."

    "La pureté est l'inversion maligne de l'innocence. L'innocence est l'amour de l'être, acceptation souriante des nourritures célestes et terrestres, ignorance de l'alternative pureté-impureté. De cette sainteté spontanée et comme native, Satan a fait une singerie qui lui ressemble et qui est tout l'inverse : la pureté. La pureté est horreur de la vie, haine de l'homme, passion morbide du néant. Un corps chimiquement pur a subi un traitement barbare pour parvenir à cet état complètement contre nature. L'homme chevauché par le démon de la pureté sème la ruine et la mort autour de lui. Purification religieuse, épuration politique, sauvegarde de la pureté de la race, nombreuses sont les variations sur ce thème atroce, mais toutes débouchent avec monotonie sur des crimes sans nombre dont l'instrument privilégié est le feu, symbole de pureté et symbole de l'enfer."

    "Cette musique triste et obsédante, le piétinement sourd des légions en marche, les travées régulièrement soulevées par la même houle, les étendards à croix gammées qui se caressent soyeusement sous la brise - tout ce rituel d'envoûtement agit en profondeur sur leur système nerveux, et paralyse leur libre arbitre. Une douceur mortelle les prend aux tripes, mouille leur regard, les immobilise par une fascination exquise et vénéneuse qui s'appelle : le patriotisme. Ein volk, ein Reich, ein Führer."
  • La goutte d'or (1986)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Michel Tournier

    "Les mères de Tabelbala négligent volontairement leurs bébés, et les maintiennent dans un certain état de saleté pour qu'ils n'excitent pas l'admiration à un âge particulièrement vulnérable. L'homme qui exhibe le couteau flambant neuf qu'il vient d'acquérir a toutes les chances de se couper dès qu'il s'en servira. La nourrice étalant une poitrine plantureuse, la chèvre d'une fécondité ostentatoire, le palmier à la floraison opulente s'exposent aux coups de soleil dont le pouvoir tarit, stérilise, dessèche. Toute image avantageuse est grosse de menace. Que dire alors de l’œil photographique et de l'imprudence de celui qui s'offre complaisamment à lui !"

    "A l'opposé des pendeloques qui imitent le ciel, la terre, les animaux du désert et les poissons de la mer, la bulle dorée ne veut rien dire qu'elle même. C'est le signe pur, la forme absolue."

    "Sex Shop. Live Show. Peep Show. Les trois mots jaillissaient tour à tour en lettres lumineuses sur les façades. Leur triple grimace rouge promettait au jeune célibataire, condamné à la chasteté par sa solitude et sa misère, des assouvissements nerveux dans des gerbes d'images obscènes."

    "Entre la cage confortable et la misère de la liberté, tu as choisi la cage, et tu ne t'en plains pas."

    "En vérité, l'image est bien l'opium de l'Occident. Le signe est esprit, l'image est matière. La calligraphie est l'algèbre de l'âme tracée par l'organe le plus spiritualisé du corps, sa main droite. Elle est la célébration de l'invisible par le visible. L'arabesque manifeste la présence du désert dans la mosquée. Par elle, l'infini se déploie dans le fini. Car le désert, c'est l'espace pur, libéré des vicissitudes du temps. C'est Dieu sans l'Homme. Le calligraphe, qui dans la solitude de sa cellule prend possession du désert en le peuplant de signes, échappe à la misère du passé, à l'angoisse de l'avenir et à la tyrannie des autres hommes. Il dialogue seul avec Dieu dans un climat d'éternité."
  • Gaspard, Melchior et Balthazar (1980)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Michel Tournier

    « J’allais me lever, quand un souffle parfumé passa dans les branches des térébinthes. Puis aussitôt après éclata, à une incroyable proximité, le sanglot solitaire d’une flûte de berger. La musique entrait en moi avec une indicible tristesse.
    - Qui est-ce ? demandai-je.
    - C’est Satan qui pleure devant la beauté du monde, répondit le vieillard d’une voix attendrie qui contrastait avec la dureté de ses paroles précédents. Ainsi en va-t-il de toutes les créatures avilies : la pureté des choses fait saigner de regret tout ce qu’il y a de mauvais en elles. Prends garde aux êtres de clarté ! »

    « La salle était vide. Une fois de plus, il arrivait trop tard. On avait mangé sur cette table. Il y avait encore treize coupes, sorte de gobelets peu profonds, très évasés, munies d’un pied bas et de deux petites anses. Et dans certaines coupes, un fond de vin rouge. Et sur la table traînaient des fragments de ce pain sans levain que les juifs mangent ce soir-là en souvenir de la sortie d’Égypte de leurs pères.
    Taor eut un vertige : du pain et du vin ! Il tendit la main vers une coupe, l’éleva jusqu’à ses lèvres. Puis il ramassa un fragment de pain azyme et le mangea. Alors il bascula en avant, mais ne tomba pas. Les deux anges, qui veillaient sur lui depuis sa libération le cueillirent dans leurs grandes ailes, et, le ciel nocturne s’étant ouvert sur d’immenses clartés, ils emportèrent celui qui, après avoir été le dernier, le perpétuel retardataire, venait de recevoir l’eucharistie le premier. »
  • Le Coq de bruyère (1978)

    Sortie : . Recueil de nouvelles.

    Livre de Michel Tournier

    « Tremblante d’excitation, elle accrocha la corde à la poutre maîtresse de la toiture, le noeud coulant se balançait à deux mètres cinquante du sol, hauteur idéale, car il suffisait de se mettre debout sur une chaise pour pouvoir y passer la tête. Mélanie plaça en effet la meilleure chaise qu’elle possédât à l’aplomb du nœud. Puis elle s’assit sur l’autre chaise de la maison - bancale celle-ci - et admira son œuvre.
    Ce n’était pas que ces deux objects - la corde, la chaise - fussent en eux-mêmes bien admirables. Il s’agissait plutôt de la perfection de la réunion de ce siège et de cette sorte de fil de plomb de chanvre, et de la signification fatale qui s’en dégageait. Elle s’abîma dans une contemplation béate et métaphysique. En préparant sa propre mort, en imposant à la perspective désertique de sa vie une barrière visible et palpable, en arrêtant par une digue les eaux stagnantes du temps, elle mettait fin d’un coup à l’ennui. L’imminence de sa mort, concrétisée par la corde et la chaise, conférait à sa vie présente une densité et une chaleur incomparables. »
  • Vendredi ou les limbes du Pacifique (1967)

    Sortie : 1967. Roman.

    Livre de Michel Tournier

    "Chacun de ces hommes étaient un monde possible, assez cohérent, avec ses valeurs, ses foyers d'attraction et de répulsion, son centre de gravité. Pour différents qu'ils fussent les uns des autres, ces possibles avaient actuellement en commun une petite image de Speranza -combien sommaire et superficielle!- autour de laquelle ils s'organisaient, et dans laquelle se trouvaient un naufragé nommé Robinson et son serviteur métis. Mais pour centrale que fût cette image, elle était chez chacun marquée du signe du provisoire, de l'éphémère, condamnée à retourner à bref délai dans le néant d'où l'avait tirée le déroutage accidentel du Whitebird. Et chacun de ces mondes possibles proclamait naïvement sa réalité. C'était cela autrui : un possible qui s'acharne à passer pour réel."

    "En un instant, le ciel devint céruléen. Les fleurs qui inclinaient vers l'Ouest leurs corolles roses pivotèrent toutes ensemble sur leurs tiges en écarquillant leurs pétales du côté du Levant. Les oiseaux et les insectes emplirent l'espace d'un concert unanime. Robinson avait oublié l'enfant. Redressant sa haute taille, il faisait face à l'extase solaire avec un joie presque douloureuse. Le rayonnement qui l'enveloppait le lavait des souillures mortelles de la journée précédente et de la nuit. Un glaive de feu entrait en lui et transverbérait tout son être. Speranza se dégageait des voiles de la brume, vierge et intacte. En vérité cette longue agonie, ce noir cauchemar n'avaient jamais eu lieu. L'éternité, en reprenant possession de lui, effaçait ce laps de temps sinistre et dérisoire. Une profonde inpiration l'emplit d'un sentiment d'assouvissement total. Sa poitrine bombait comme un bouclier d'airain. Ses jambes prenaient appui sur le roc, massives et inébranlables comme des colonnes. La lumière fauve le revêtait d'une armure de jeunesse inaltérable et lui forgeait un masque de cuivre d'une régularité implacable où étincelaient des yeux de diamant. Enfin l'astre-dieu déploya toute entière sa couronne de cheveux rouges dans des explosions de cymbales et des stridences de trompettes."
  • Vues de dos (1981)

    Sortie : novembre 1981. Photographie.

    Livre de Michel Tournier et Edouard Boubat

    "Il avait emporté un livre afin de meubler ce bref moment de répit au jardin public entre la cantine et l'atelier. Et puis, non, décidément, le soleil sur les jeunes pousses, un brin de muguet timide, les moineaux faisant poudrette dans la poussière, la main bénissante d'un marronnier dans le vent, une torpeur paisible tombant du ciel de midi, un bonheur un peu triste mais confiant tout de même dans l'ordre des choses, tout cela méritait un laps de méditation, le dos tourné à la lointaine rumeur de la circulation, aux promeneurs, au photographe, à nous enfin, lecteurs de cette page. Pas plus que le livre, tous ces indiscrets ne l'intéressent pas pour l'heure : il s'absorbe dans la sourde palpitation du monde."

    "Le couple de marbre blanc veille sur le petit couple vivant. Philémon et Baucis, Tristan et Iseut, Roméo et Juliette... Ces grands amants tutélaires éclairent et guident nos chétives amours. Quand la caissière d'un café dit au serveur je t'aime, ils se comprennent, mais ils n'entendraient pas la même chose par ce mot si Platon n'avait pas écrit le Banquet, et Goethe Werther, bien qu'ils n'aient lu ni l'un ni l'autre. Le mythe nous enseigne la parole, la statue la nudité, les héros qu'il n'y a de sentiment un peu fort que contre l'ordre social. "Je n'aurai jamais pensé que des gens aussi ordinaires que nous puissent vivre une aussi grande passion", dit la dactylo au comptable de l'établissement où elle travaille. Mot touchant et profond qui mesure l'exaltation divine que le surhomme imaginaire nous communique en nous touchant la main."
  • À rebours (1884)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Joris-Karl Huysmans

    "Dans la salle à manger tendue de noir, ouverte sur le jardin de sa maison subitement transformé, montrant ses allées poudrées de charbon, son petit bassin maintenant bordé d'une margelle de basalte et rempli d'encre et ses massifs tout disposés de cyprès et de pins, le dîner avait été apporté sur une nappe noire, garnie de corbeilles de violettes et de scabieuses, éclairée par des candélabres où brûlaient des flammes vertes et par des chandeliers où flambaient des cierges.
    Tandis qu'un orchestre dissimulé jouait des marches funèbres, les convives avaient été servis par des négresses nues, avec des mules et des bas en toile d'argent, semée de larmes.
    On avait mangé dans des assiettes bordées de noir, des soupes à la tortue, des pains de seigle russe, des olives mûres de Turquie, du caviar, des poutargues de mulets, des boudins fumés de Francfort, des gibiers aux sauces couleur de jus de réglisse et de cirage, des coulis de truffes, des crèmes ambrées au chocolat, des poudings, des brugnons, des raisinés, des mûres et des guignes; bu, dans des verres sombres, les vins de la Limagne et du Roussillon, des Tenedos, des Val de Penas et des Porto; savouré, après le café et le brou de noix, des kwas, des porter et des stout.


    "L'artifice paraissait à des Esseintes la marque distinctive du génie de l'homme.
    Comme il le disait, la nature a fait son temps ; elle a définitivement lassé, par la dégoûtante uniformité de ses paysages et de ses ciels, l'attentive patience des raffinés. Au fond, quelle platitude de spécialiste confinée dans sa partie, quelle petitesse de boutiquière tenant tel article à l'exclusion de tout autre, quel monotone magasin de prairies et d'arbres, quelle banale agence de montagnes et de mers.
    Il n'est, d'ailleurs, aucune de ses inventions réputées si subtiles ou si grandioses que le génie humain ne puisse créer ; aucune forêt de Fontainebleau, aucun clair de lune que des décors inondés de jets électriques ne produisent ; aucune cascade que l'hydraulique n'imite à s'y méprendre ; aucun roc que le carton-pâte ne s'assimile ; aucune fleur que de spécieux taffetas et de délicats papiers peints n'égalent !
    A n'en pas douter, cette sempiternelle radoteuse a maintenant usé la débonnaire admiration des vrais artistes, et le moment est venu où il s'agit de la remplacer, autant que faire se pourra, par l'artifice."
  • Là-bas (1891)

    Sortie : 1891. Roman.

    Livre de Joris-Karl Huysmans

    "En fait de poussière, considérée alors comme rappel des origines et souvenance des fins, sais-tu qu'après notre mort, nos charognes sont dépecées par des vers différents, suivant qu'elles sont obèses ou qu'elles sont maigres ? Dans les cadavres des gens gras, l'on trouve une sorte de larves, les rhizophages ; dans les cadavres des gens secs, l'on ne découvre que des phoras. Ceux-là sont évidemment les aristos de la vermine, les vers ascétiques qui méprisent les repas plantureux, dédaignent le carnage des copieuses mamelles et le ragoût des bons gros ventres. Dire qu'il n'y a même pas d'égalité parfaite dans la façon dont les larves préparent la poudre mortuaire de chacun de nous !"

    "Par instants, après certaines lectures, alors que le dégoût de la vie ambiante s'accentuait, il enviait des heures lénitives au fond d'un cloître, des somnolences de prières éparses dans des fumées d'encens, des épuisements d'idées voguant à la dérive dans le chant des Psaumes. Mais pour savourer ces allégresses de l'abandon, il fallait une âme simple, allégée de tout déchet, une âme nue et la sienne était obstruée par des boues, macérée dans le jus concentré des vieux guanos."

    "Ah! Devant ce Calvaire barbouillé de sang et brouillé de larmes, l'on était loin de ces débonnaires Golgotha que, depuis la Renaissance, l'Eglise adopte ! Ce Christ au tétanos n'était pas le Christ des Riches, l'Adonis de Galilée, le bellâtre bien portant, le joli garçon aux mèches rousses, à la barbe divisée, aux traits chevalins et fades, que depuis 400 ans les fidèles adorent. Celui-là, c'était le Christ de Saint-Justin, de Saint Basile, de Saint Cyrille, de Tertullien, le Christ des premiers siècles de l'Eglise, le Christ vulgaire, laid, parce qu'il assuma toute la somme des péchés et qu'il revêtit, par humilité, les formes les plus abjectes.
    C'était le Christ des Pauvres, Celui qui s'était assimilé aux plus misérables de ceux qu'Il venait racheter, aux disgraciés et aux mendiants, à tous ceux sur la laideur ou l'indigence desquels s'acharne la lâcheté de l'homme ; et c'était aussi le plus humain des Christ, un Christ à la chair triste et faible, abandonné par le Père qui n'était intervenu que lorsque aucune douleur nouvelle n'était possible, le Christ assisté seulement de sa Mère qu'il avait dû, ainsi que tout ceux que l'on torture, appeler dans des cris d'enfants, de sa Mère, impuissante alors et inutile."
  • A vau-l'eau (1882)

    Sortie : 1882. Roman.

    Livre de Joris-Karl Huysmans

    "C'était une cousine à lui qu'il avait autrefois aperçue, dans son enfance ; jamais, depuis vingt ans, il n'avait songé à elle et la mort de cette femme lui porta cependant un grand coup ; elle était sa dernière parente et il se crut encore plus esseulé depuis qu'elle était décédée, dans le fond d'une province. Il envia sa vie calme et muette et il regretta la foi qu'il avait perdue. Quelle occupation que la prière, quel passe temps que la confession, quels débouchés que les pratiques d'un culte ! — Le soir, on va à l'église, on s'abîme dans la contemplation, et les misères de la vie sont de peu ; puis les dimanches s'égouttent dans la longueur des offices, dans l'alanguissement des cantiques et des vépres car le spleen n'a pas de prise sur les âmes pieuses."

    "M. Folantin descendit de chez cette fille, profondément écoeuré et, tout en s'acheminant vers son domicile, il embrassa d'un coupd'oeil l'horizon désolé de la vie ; il comprit l'inutilité des changements de routes, la stérilité des élans et des efforts ; il faut se laisser aller à vau-l'eau ; Schopenhauer a raison, se dit-il, "la vie de l'homme oscille comme un pendule entre la douleur et l'ennui. Aussi n'est-ce point la peine de tenter d'accélérer ou de retarder la marche du balancier; il n'y a qu'à se croiser les bras et à tâcher de dormir ; mal m'en a pris d'avoir voulu renouveler les actes du temps passé, d'avoir voulu aller au théâtre, fumer un bon cigare, avaler des fortifiants et visiter une femme ; mal m'en a pris de quitter un mauvais restaurant pour en parcourir de non moins mauvais, et tout cela pour échouer dans les sales vol-au-vent d'un pâtissier !
    Tout en raisonnant de la sorte, il était arrivé devant sa maison. Tiens, je n'ai pas d'allumettes, se dit-il, en fouillant ses poches, dans l'escalier; il pénétra dans sa chambre, un souffle froid lui glaça la face et, tout en s'avançant dans le noir, il soupira : le plus simple est encore de rentrer à la vieille gargote, de retourner demain à l'affreux bercail. Allons, décidément, le mieux n'existe pas pour les gens sans le sou ; seul, le pire arrive."
  • En rade (1887)

    Sortie : 1887. Roman.

    Livre de Joris-Karl Huysmans

    "Il était l'homme qui lit dans un journal, dans un livre une phrase bizarre, sur la religion, sur la science, sur l'histoire, sur l'art, sur n'importe quoi, qui s'emballe aussitôt et se précipite, tête en avant, dans l'étude, se ruant un jour dans l'Antiquité, tendant d'y jeter la sonde, se reprenant au latin, piochant comme un enragé, puis laissant tout, dégoûté soudain, sans cause, de ses travaux et de ses recherches, se lançant un matin, en plein littérature contemporaine, s'ingérant la substance de copieux livres, ne pensant plus qu'à cet art, n'en dormant plus, jusqu'à ce qu'l le délaissât, un autre matin, d'une volte brusque et rêvât ennuyé, dans l'attente d'un sujet sur lequel il pourrait fondre. La préhistoire, la théologie, la kabbale l'avaient tour à tour repris et tenu. Il avait fouillé des bibliothèques, épuisé des cartons, s'était congestionné l'intellect à écumer la surface de ces fatras, et tout cela par désoeuvrement, par attirance momentanée, sans conclusion cherchée, sans but utile.
    A ce jeu, il avait acquis une science énorme et chaotique, plus qu'un à peu près, moins qu'une certitude. Absence d'énergie, curiosité trop aïgue pour qu'elle ne s'écachât pas aussitôt ; manque de suite dans les idées, faiblesse du pal spirituel promptement tordu, ardeur excessive à courir par les voies bifurquées et à se lasser dès qu'on y rentre, dysepsie de cervelle exigeant des mets variés, se fatiguant vite des nourritures désirées, les digérant presque toutes mais mal, tel était son cas."

    "Quelle blague que l'or des blés ! se dit-il, regardant au loin ces bottes couleur d'orange sale, réunies en tas. Il avait beau s'éperonner, il ne pouvait parvenir à trouver que ce tableau de la moisson si constamment célébré par les peintres et par les poètes, fût vraiment grand. C'était sous un ciel d'un imitable bleu, des gens dépoitraillés et velus, puant le suint, et qui sciaient en mesure des taillis de rouille. Combien ce tableau semblait mesquin en face d'une scène d'usine ou d'un ventre de paquebot, éclairés par des feux de forges !
    Qu'était, en somme, auprès de l'horrible magnificence des machines, cette seule beauté que le monde moderne ait pu créer, le travail anodin des champs ? qu'était la récolte claire, la ponte facile d'un bienveillant sol, l'accouchement indolore d'une terre fécondée par la semence échappée des mains d'une brute, en comparaison de cet enfantement de la fonte copulée par l'homme, de ces embryons d'acier sortis de la matrice des fours?
  • Croquis parisiens (1880)

    Sortie : 1880. Poésie.

    Livre de Joris-Karl Huysmans

    "Créée incomplète dans la prévision du rôle que l’homme lui assignera, la nature attend de ce maître son parachè¬ vement et son coup de fion. Bâtisses somptueuses aidant à l’aspect des quartiers habités par les gens riches, villas tachant de jaune beurre et de blanc frais des campagnes reposées et joyeuses, Parcs-Monceau maquillés comme les femmes qui s’y posent, hauts fourneaux et grandes forges se dressant dans des paysages épuisés et grandioses comme eux, telle est l’immuable loi.
    Et, c’est pour l’appliquer, c’est pour réaliser l’instinct d’harmonie qui nous obsède, que nous avons délégué les ingénieurs afin d’assortir la nature à nos besoins, afin de la mettre à l’unisson avec les douces ou pitoyables vies quelle a charge d’encadrer et de réfléchir."
  • Trois primitifs (1908)

    Sortie : 1908. Essai.

    Livre de Joris-Karl Huysmans

    "Ce local poudreux est infiniment doux. L'on s'imagine très bien l'un des treizes chanoines qui composèrent le Chapitre desservant jadis la paroisse de Saint-Germain, assis devant la table placée au milieu de la pièce, dépouillant les archives, relevant les dates des obits, extrayant des manuscrits les miracles des saints fondateurs de son église.
    Et l'on se prend, à ce dégoût d'un début de siècle, à envier ce bon prêtre qui s'interrompt de son travail, pour essuyer ses besicles de corne, dans le grand silence de ses murs de pierres sourdes, seulement rompu par les souvenirs fatigués du bois.
    Comme tout cela nous met loin !"

    "Tout y est : murs blancs, comme poudrés d'une fleur de riz et treillis d'or, grand autel avec baldaquin et couronne, culbutis de menus anges relevant des tentures de marbre autour de colonnes à chapiteaux ; grand orgue avec tribune, à ventre renflé, tel que celui d'une commode, orné d'amours jouflus et de cartouches parés d'instruments de musique, en relief, flûtes et tambourins, violons et basses ; plafond peint dans le goût de Tiepolo, chaire surmontée d'une gloire d'or dans une envolée de séraphins bouffis. Ce ne sont partout que roses pompons, que chicorées, que volutes, que pots à feux, que rocailles ; c'est la babil doré du bois, la minauderie des marbres, le tortillage des chandeliers, et les pimpantes afféteries des appliques ; cela sent la bergamote et l'ambre ; c'est pompeux et exquis, théâtral et léger ; c'est anti-mystique, autant que possible, mais combien ce boudoir façonné pour une Estelle Céleste est supérieur à ces casernes divines et à ces pieuses halles, que les Ginain, que les Baltard, que les Ballu, que les Abadie, que tous les rhéteurs de la jactance monumentale moderne nous fabriquent !"
  • En route (1895)

    Sortie : 1895. Roman.

    Livre de Joris-Karl Huysmans

    "Dans le chant liturgique créé presque toujours anonymement au fond des cloîtres, c'était une source extraterrestre, sans filon de péchés, sans trace d'art. C'était une surgie d'âmes déjà libérées du servage des chairs, une explosion de tendresse surélevées et de joies pures ; c'était aussi l'idiome de l'Eglise, l'Evangile musical accessible comme l'Evangile même, aux plus raffinés et aux plus humbles.
    Ah ! la vraie preuve du Catholicisme, c'était cet art qu'il avait fondé, cet art que nul n'a surpassé encore ! c'était, en peinture et en sculpture les Primitifs ; les mystiques dans les poésies et dans les proses ; en musique, c'était le plain-chant ; en architecture, c'était le roman et le gothique. Et tout cela se tenait, flambait en une seule gerbe, sur le même autel ; tout cela se conciliait en une touffe de pensées uniques : révérer, adorer, servir le Dispensateur, en lui montrant, réverbéré dans l'âme de sa créature, ainsi qu'en un fidèle miroir, le prêt encore immaculé de ses dons."

    "L'atmosphère devenait extraordinaire. Positivement le brasier des âmes tiédissait la glace de cette pièce ; ce n'étaient plus ces vêpres opulentes, telles qu'on les célébre, le dimanche, à Saint-Sulpice, c'étaient les vêpres des pauvres, des vêpres intimes, en plain-chant de campagne, suivies par des fidèles avec une ferveur grandiose, dans un recueillement de silence inouï.
    Durtal se crut transporté, hors barrière, au fond d'un village, dans un cloître ; il se sentait amolli, l'âme bercée par la monotone ampleur de ces chants, ne discernant plus la fin des Psaumes qu'au retour de la doxologie, au "Gloria Patre et filio" qui les séparait les uns des autres.
    Il eut un élan véritable, un sourd besoin de supplier l'Incompréhensible, lui aussi ; environnée d'effluves, pénétré jusqu'aux moelles par ce milieu, il lui parut qu'il se dissolvait un peu, qu'il participait même de loin aux tendresses réunies de ces âmes claires."

    "Je suis hanté par le catholicisme, grisé par son atmosphère d'encens et de cire, je rôde autour de lui, touché jusqu'aux larmes par ses prières, pressuré jusqu'aux moelles par ses psalmodies et par ses chants."
  • La Cathédrale (1898)

    Sortie : 1898. Roman.

    Livre de Joris-Karl Huysmans

    "Il est à peu près certain pour moi, poursuivit Durtal, que l'homme a trouvé dans les bois l'aspect si discuté des nefs et de l'ogive. La plus étonnante cathédrale que la nature ait, elle-même, bâtie, en y prodiguant l'arc brisé de ses branches, est à Jumièges. Là, près des ruines magnifiques de l'abbaye qui a gardé intactes ses deux tours et dont le vaisseau décoiffé et pavé de fleurs rejoint un choeur de frondaisons cerclé par une abside d'arbres, trois immenses allées, plantées de troncs séculaires, s'étendent en ligne droite ; l'une, celle du milieu, très large, les deux autres, qui la longent, plus étroites ; elles dessinent la très exacte image d'une nef et de ses bas-côtés, soutenus par des pilliers noirs et voûtés par des faisceaux de feuilles. L'ogive y est nettement feinte par les ramures qui se rejoignent, de même que les colonnes qui la supportent sont imités par les grands troncs. Il faut voir cela, l'hiver, avec la voûte arquée et poudrée de neige, les piliers blancs tels que des fûts de bouleaux, pour comprendre l'idée première, la semence d'art qu'a pu faire lever le spectacle de semblables avenues, dans l'âme des architectes qui dégrossirent, peu à peu, le Roman et finirent par substituer complètement l'arc pointu à l'arche ronde du plein cintre.
    Mais ce que la nature ne pouvait donner c'était l'art prodigieux, la science symbolique profonde, la mystique éperdue et placide des croyants qui édifièrent les cathédrales - Sans eux, [elle] n'était qu'une ébauche sans âme, un rudiment ; elle était l'embryon d'une basilique, se métamorphosant, suivant les saisons et suivant les jours, inerte et vivante à la fois, ne s'animant qu'aux orgues mugissantes des vents, déformant le toit mouvant de ses branches, au moindre souffle ; elle était inconsistante et souvent taciturne, sujette absolue des brises, serve résignée des pluies ; elle n'était éclairée, en somme, que par un soleil qu'elle tamisait dans le losange et les coeurs de ses feuilles, ainsi qu'entre des mailles de carreaux verts. L'homme, en son génie, recueillit ces lueurs éparses, les condensa dans des rosaces et dans des lames, les reversa dans les allées des futaies blanches ; et même par les temps les plus sombres, les verrières resplendirent, emprisonnèrent jusqu'aux dernières clartés des couchants, habillèrent des plus fabuleuses splendeurs le Christ et la Vierge, réalisèrent presque sur cette terre la seule parure qui pût convenir aux corps glorieux, des robes variées de flammes !"
  • L'oblat (1903)

    Sortie : 1903. Roman et récit.

    Livre de Joris-Karl Huysmans

    "Ce sont des coulis d'imbécilité, des sublimés de sottises ; nous sommes en Province, Madame Bavoil."

    "Malheureusement, il commençait à en être de cette cité de même que des autres villes qui s'ingénient à simuler la redondante laideur de Paris neuf ; les anciennes rues disparaissaient ; de nouveaux quartiers surgissaient de toutes parts, avec des bâtisses insolentes avançant des balcons chambrés, à l'anglaise, dans des boîtes de fer, aménagées de carreaux de couleur, distribués en cases de jeu de dame, par des losanges divisés de plomb ; l'impulsion était donné ; en trente ans, Dijon avait plus changé qu'en plusieurs siècles ; il était sillonné maintenant d'amples avenues baptisées de ces noms délabrés de Jean-Jacques Rousseau et de Voltaire, de la République et de Thiers, de Carnot et de la Liberté, et pour comble, une statue de cette bruyante ganache de Garibaldi s'élevait, évoquant, dans le coin d'un carrefour pacifique, le souvenir d'un chienlit de guerre, ignoble.
    La vérité était qu'à l'ancien Bourguignon, religieux et boute-en-train, égrillard et frondeur, s'était substitué un autre Bourguignon qui avait conservé ses qualités de terroir mais avait perdu son étampe originale, en perdant la foi. Dijon était devenu en même temps que républicain, indifférent ou athée. La bonhomie et l'alacrité demeuraient, mais la saveur de ce mélange de naïve piété et de liesse rabelaisienne, n'était plus ; et Durtal ne pouvait s'empêcher de le déplorer un peu."

    "Comment ne pas rêver, soupira Durtal, d'une existence, abîmée en Dieu, et aboutissant, par l'aide des prières liturgiques, à des oraisons colorées d'art"
  • Gilles de Rais (1897)

    Sortie : 1897. Essai.

    Livre de Joris-Karl Huysmans

    "D'une voix sourde, obscurcie par les larmes, il raconta ses rapts d'enfants, ses hideuses tactiques, ses meurtres impétueux ; obsédé par la vision de ses victimes, il décrivit leurs agonies, leurs appels et leurs râles ; il confessa qu'il avait arraché des coeurs par des plaies élargies, ouvertes, tels des fruits mûrs.
    Et d'un oeil de somnanbule, il regardait ses doigts qu'il secouait pour en laisser égouter le sang.
    La salle atterrée gardait un morne silence que lacéraient soudain quelques cris brefs ; et l'on emportait, en courant, des femmes évanouies, folles d'horreur.
    Lui, semblait ne rien entendre, ne rien voir ; il continuait à dévider l'effrayante litanie de ses crimes.
    Puis, sa voix devint plus rauque ; il arrivait aux effusions sépulcrales. Il divulga les détails, les énuméra tous. Ce fut tellement formidable, tellement atroce, que, sous leurs coiffes d'or, les Evêques blémirent ; ces prêtres, trempés aux feux des confessions, ces juges qui, en des temps de démonomanie et de meurtre, avaient entendu les plus terrifiants des aveux ; ces prélats qu'aucun forfait, qu'aucune abjection des sens, qu'aucun purin d'âme n'étonnaient plus, se signèrent, et Jean de Malestroit se dressa et voila, par pudeur, la face du Christ.
    Puis, tous baissèrent le front, et sans qu'un mot mot eût été échangé, ils écoutèrent le Maréchal, qui, la figure bouleversée, trempée de sueur, regardait le crucifix dont l'invisible tête soulevait le voile avec sa couronne hérissée d'épines."
  • Sur les falaises de marbre (1939)

    Auf den Marmorklippen

    Sortie : 1939.

    Livre de Ernst Jünger

    "Les maîtres étrangers pouvaient bien venir ou s'en aller, le peuple qui dans ses terres cultive la vigne en restait à sa coutume et sa loi. Et la richesse, l'excellence de la terre, avait tôt fait d'amener chaque régime à l'indulgence, si sévère qu'il eût été d'abord. Telle est l'influence de la beauté sur la force."

    "Son cœur s'ouvrait seulement quand sur la ruine des villes la mousse et le lière verdissait, et que la chauve-souris sur les voussures crevées des cathédrales, voletait à la clarté de la lune. Il voulait voir à l'extrême bord de son domaine, les arbres baignés leurs racines dans la Marina, et sur leur cime le héron argenté devait rencontrer la cigogne noire s'envolant des taillis de chênes pour regagner le marécage. Il fallait que le sanglier fouille de ses défenses la terre noire des vignobles et que les castors circulent sur les étangs des couvents, quand par des sentiers cachés les bêtes sauvages s'acheminent au crépuscule pour étancher leur soif. Et sur les lisières, où les arbres ne peuvent s'enraciner dans le marécage, il voulait voir au printemps passer les bécasses et durant l'arrière saison la grive voler vers les baies rouges."

    "Partout où les édifices que dresse l'ordre humain menaçaient ruine, son engeance surgissait telle un fouillis de champignons. Elle grouillait et s'agitait, là où les domestiques refusaient obéissance à la maison héréditaire et sur les navires où la mutinerie éclatait pendant la tempête, et dans les batailles où l'on abandonnait son seigneur et son roi."

    "Profonde est la haine qui brûle contre la beauté dans les cœurs abjects."

    "Qu'il suffise d'indiquer qu'entre le nihilisme amené à sa perfection, et l'anarchie sans frein, l'opposition est profonde. Il s'agit de savoir, dans ce combat, ce que le séjour des hommes doit devenir, un désert ou une forêt vierge."

    "La noblesse fît son apparition, car c'est dans les coeurs nobles que la souffrance du peuple trouve son écho le plus puissant. Quand le sentiment du bien et du droit s'évanouit, quand l'épouvante trouble les sens, alors les forces de l'homme de la rue sont bientôt taries. Mais chez la vieille aristocratie le sens de ce qui est vrai et légitime demeure vivant et c'est d'elle que sortent les nouveaux rejetons de l'esprit d'équité. Il n'est pas d'autre raison à la prééminence accordée chez tous les peuples au sang noble."

    "Il est des temps de décadence, où s'efface la forme en laquelle notre vie profonde doit s'accomplir."
  • Orages d'acier (1920)

    In Stahlgewittern

    Sortie : 1920. Roman.

    Livre de Ernst Jünger

    « Elevés dans une ère de sécurité, nous avions tous la nostalgie de l’inhabituel, des grands périls. La guerre nous avait donc saisis comme une ivresse. C’est sous une pluie de fleurs que nous étions partis, grisés de roses et de sang. Nul doute que la guerre ne nous offrît la grandeur, la force, la gravité. Elle nous apparaissait comme l’action virile : de joyeux combats de tirailleurs, dans des prés où le sang tombait en rosée sur les fleurs. « Pas de plus belle mort au monde »… Ah ! Surtout, ne pas rester chez soi, être admis à cette communion ! »

    « L’incertitude de la nuit, le papillotements des fusées éclairantes, les lents vacillements des feux de file suscitent une nervosité qui nous maintient dans une singulière vigilance. Par moment, une balle perdue passe avec un chantonnement frais et léger, pour s’égarer au loin. Que de fois encore, après cette première expérience du feu, ai-je marché ainsi, en proie à une émotion faite de mélancolie et d’énervement, à travers des paysages ravagés par la mort, vers la première ligne ! »

    « Nous passâmes le soir de Noël dans la position et entonnâmes, debout dans la gadoue, des cantiques de Noël, que les anglais étouffèrent sous les salves de leurs mitrailleuses. Le jour de Noël, nous perdîmes un homme de la troisième section, d’une balle dans la tête. Juste après, les anglais firent une tentative de rapprochement amical en hissant sur leur parapet un arbre de Noël que nos hommes, furibonds, balayèrent en quelques coups de feu, auxquels les tommies répondirent à leur tour par des grenades à fusil. Notre fête fut donc célébrée de manière bien inconfortable. »

    « On n’oublie pas de tels instants de reptations nocturnes. L’œil et l’oreille sont tendus à l’extrême, le frôlement de pieds inconnus, dans l’herbe haute, qui se rapproche, prend une intensité menaçante. […] On tremble sous l’effet de deux sentiments contradictoires : l’émotion du chasseur, portée à son comble, et l’angoisse du gibier. On est un monde pour soi, tout imprégné de cet état d’âme sombre et épouvantable qui pèse sur le terrain désert. »

    “L’immense volonté de destruction qui pesait sur ce champ de mort se concentrait dans les cerveaux, les plongeant dans une brume rouge. Sanglotant, balbutiant, nous nous lancions des phrases sans suite, et un spectateur non prévenu aurait peut-être imaginé que nous succombions sous l’excès de bonheur.”
  • Les abeilles de verre (1957)

    Gläserne Bienen

    Sortie : 1957. Roman.

    Livre de Ernst Jünger

    “Les vieux Centaures furent domptés par un nouveau Titan. J’ai vu mon vainqueur de tout près, quand j’étais couché sanglant dans l’herbe. Il m’avait abattu de ma selle. C’était un gringalet, un malfrat des faubourgs, un quelconque ouvrier des coutelleries de Sheffield ou des tissages de Manchester. Il était accroupi derrière son tas de gadouille, avait fermé un oeil et visait de l’autre par-dessus les barres et les tubes, cause de tout le malheur. Il tissait là en gris et en rouge un vilan drap. C’était le nouveau Polyphème, ou bien plutôt l’un de ses exécuteurs des basses oeuvres, avec une prothèse d’acier devant son visage borgne. Voilà l’air qu’avaient désormais les seigneurs. Le temps de la beauté sylvestre était révolu.”

    “Ce qui avait occupé leur jeunesse, ce qui était resté depuis des millénaires l’office, le plaisir et la joie de l’homme : monter un cheval, labourer de bon matin derrière son taureau le champ fumant, faucher sous le soleil brûlant le blé jaune, tandis que des filets de sueur ruissellent sur votre poitrine hâlée et que les botteleuses peuvent à peine suivre la cadence, et le repas à l’ombre des arbres verts - tout ce que le poème a célébré depuis des temps immémmoriaux devait désormais disparaître. Plus de joie.
    Comment donc expliquer cette quête d’une vie plus pâle et plus plate ? Certes, le travail était plus facile, bien que plus malsain, et rapportait plus d’argent, plus de loisirs et peut-être aussi plus de plaisir. Le jour est long et dur à la campagne. Et pourtant, tout cela valait moins que jadis un écu bien rond, un samedi soir, une fête rustique. Ils se détournaient du bonheur : on le voyait clairement à l’expression morose qui se répandait sur leurs traits. Le mécontentement ne tarde pas à étouffer tout autre état d’âme ; il devient religion. Là où les sirènes hurlaient, l’horreur avait son trône.”

    “Excellence humaine et perfection technique sont irréconciliables. Nous sommes contraints, si nous tendons vers l’une, de sacrifier l’autre ; c’est de ce dilemne que divergent les voies. Le reconnaître, c’est travailler plus honnêtement, dans un sens ou dans l’autre.”
  • Feu et sang : Bref épisode d'une grande bataille (1925)

    Feuer und Blut. Ein kleiner Ausschnitt aus einer grossen Schlacht

    Sortie : 1925. Récit.

    Livre de Ernst Jünger

    "Ici devint visible une nouvelle race qui s'était formée elle-même à la rude discipline de la guerre - élevée à l'école des batailles et familiarisée avec les outils dont on se sert pour la besogne de mort. Ici la volonté avait fusionné avec l'usage des moyens en une unité du plus haut rang guerrier."

    "Levons donc notre verre tant que la vie nous garde encore dans sa sphère. Pour l'instant, nous sommes encore les porteurs de cette grande force, mais bientôt, peut-être, nous ne serons plus que les fragments éparpillés qui la contenaient, pareil à ces bouteilles dont le vin rouge et enivrant se déverse à nos pieds sur le sol. Mais en attendant, nous voulons faire de notre perte une fête, une fête dans laquelle l'artillerie du monde entier nous saluera d'une salve assourdissante, telle que jamais on n'entendit. En face, la mort nous attend avec son gigantesque arsenal. Mais ce n'est pas le destin d'un guerrier de mourir dans son lit : son lit, c'est le champ de bataille où l'on engendre à travers la mort, à travers le combat et la perdition. Chacun doit mourir ; mais nous, nous voulons que la mort nous saisisse au moment où nous attaquons.
    Les contrées ardentes qui nous attendent, aucun poète ne les a encore contemplées dans ses rêves. Ce sont des champs de cratères glacés, des déserts avec des oasis aux palmiers de flamme, des murailles roulantes de feu et d'acier, et des plaines dévastées par la mort où passent de rouges orages. Des troupes d'oiseaux d'acier y volent à travers les airs et des machines blindées y rugissent dans les champs. Et tous les sentiments qui existent au monde, de la plus atroce douleur physique jusqu’à la suprême exaltation de la victoire, s'y concentrent en une unité grondante, en un symbole foudroyant de la vie. Chanter, prier et exulter, jurer et pleurer - que voulons-nous de plus ?"
  • La paix (1992)

    Sortie : novembre 1992.

    Livre de Ernst Jünger

    "Le plus impitoyable est celui qui croît se battre pour des idées abstraites et de pures doctrines, et non celui qui défend seulement les frontières de sa patrie."

    "Quel que soit le prétexte des idées au nom desquelles on réclame des têtes, les grandes fosses communes se ressemblent toutes."

    "L'Homme ne doit jamais oublier que les visions terrifiantes d'aujourd'hui ne sont que le reflet de son âme. Le monde en feu, les maisons calcinées, les villes en ruines, les traces de la destruction ressemblent à la lèpre dont les germes prolifèrent en profondeur bien avant qu'elle n’apparaisse en surface. Il en allait ainsi depuis longtemps dans le secret des têtes et des cœurs. C'est l'enfer de l'homme qui se projette dans l'image du monde, tout comme la sérénité intérieure se reconnaît à la paix extérieure. C'est pourquoi la guérison doit tout d'abord s'opérer dans l'esprit, et la seule paix féconde est celle qu'aura précédée le désarmement des passions."

    "Que s'effondrent les villes si la justice et la liberté en sont absentes ; que s'écroulent les cathédrales qui n'abritent plus la prière. La paix n'est désirable que riche de tout ce qui fait encore la gloire et le prix de l'homme."
  • Jeux africains (1944)

    Afrikanische Spiele

    Sortie : . Roman et récit.

    Livre de Ernst Jünger

    "C'est une chose singulière que la façon dont l'esprit chimérique, pareil à quelques fièvres apportant ses miasmes de bien loin, prend possession de notre vie et, une fois installé, enfonce de proche en proche sa brûlure. L'imaginaire seul nous apparaît à la fin comme réel, et les choses quotidiennes sont un rêve dans lequel nous nous agitons de mauvaise grâce, comme un acteur que son rôle embrouille. Le moment est venu, alors, où le dégoût exaspéré revendique l'intelligence et lui impose la tâche de chercher quelque part une issue."

    "L'incursion dans l'anarchie est instructive comme la première aventure amoureuse ou le premier combat ; ces premiers contacts ont en commun la défaite, qui suscite des forces nouvelles et supérieures. Nous naissons un peu trop plein de force et guérissons les fièvres qui nous travaillent par des breuvages d'espèce amère."
  • Traité du rebelle, ou le recours aux forêts (1951)

    Sortie : 1951. Essai.

    Livre de Ernst Jünger

    « L’inexorable encerclement de l’homme a été préparé de longue date, par les théories qui visent à donner du monde un explication logique et sans faille, et qui progressent du même pas que les développements de la technique [...] Nul destin n’est plus désespérant que d’être entraîné dans cette suite fatale, où le droit se change en arme. »

    « Le mythe n’est pas histoire ancienne ; il est réalité intemporelle, qui se répète dans l’histoire. »

    « Là où l’expropriation atteint l’idée de propriété, la seule conséquence possible sera l’esclavage. »
  • Ernst Jünger (1995)

    Sortie : 1995. Biographie.

    Livre de Jean-Michel Palmier

    « Alors que toute l’Allemagne est mise au pas, que la liberté a disparu, que les opposants sont assassinés ou internés, que Hitler a reconstitué une armée et prépare la guerre, Jünger rêve sur des fleurs et des paysages inconnus, commente Tacite et Hésiode. Il contemple les étoiles, certain qu’il y a des éclats de beauté que rien ne peut ravir »

    « La fascination que l’entomologiste éprouve pour l’étrangeté des formes, la richesse des couleurs s’apparente à l’émerveillement de l’enfant. Jünger y voit aussi l’expression de l’ultime révolte contre la mathématisation de la Nature, qui ne le saisit plusqu’en termes de courbes et de statistiques, le désenchentement du monde dont parlait Max Weber. La passion de Jünger pour la nature, les roches, les plantes, les insectes, c’est son « recours aux forêts », son opposition ultime à l’univers du Travailleur. Les références obsédantes à l’image du cristal qui jallonnent tous ses écrits nous invitent à découvrir dans chaque facette la beauté de l’univers, le mystère des choses. »
  • Sartoris (1929)

    Sortie : 1929. Roman.

    Livre de William Faulkner

    "Le mulet tournait en rond, interminablement, posant avec préciosité, parmi les moelles bruissantes, ses pieds menus comme ceux d'un cerf. Son cou flexible oscillait de haut en bas dans le collier comme un bout de tuyau d'arrosage ; les traits lui écorchaient les flancs ; ses oreilles battaient, comme mortes ; ses yeux mi-clos somnolaient maléfiquement derrière ses paupières blêmes, et il semblait endormi par la monotonie de sa propre marche. Quelque Homère des champs de coton devrait chanter un jour la saga du mulet, et dire la place qu'il occupe dans les Etats du Sud. [...] Il ne ressemble ni à père, ni à mère ; n'aura jamais ni fils, ni fille ; vindicatif et patient, - c'est un fait bien connu qu'il travaillera 10 ans avec endurance et bonne volonté pour la seule satisfaction de vous envoyer un unique coup de pied - solitaire, mais sans orgueil, il se suffit à lui-même, mais sans en tirer vanité, et son cri n'est qu'une moquerie qu'il adresse à lui-même. Proscrit et paria, il n'a ni ami, ni épouse, ni maîtresse, ni promise ; seul et invulnérable, il n'habite ni pilier ni grotte dans le désert, il n'est ni assailli par les tentations, ni flagellé par les songes, ni conforté par la Vision. La foi, l'espérance, la charité ne sont pas pour lui. Misanthrope, il travaille pendant 6 jours sans dédommagement pour une créature qu'il déteste, lié par les chaines à une autre créature qu'il méprise, et il emploi le septième jour à ruer contre ses camarades. Méconnu de l'être même dont les instincts et les pensées ressemblent le plus aux siens : le nègre qui le conduit, il accomplit des actes qui profitent à d'autres dans un milieu qui lui est étranger ; il procure du pain non seulement à une race mais à toute une forme d'existence ; [...] il s'acquitte sans se plaindre de son humble et monotone besogne et accueille les coups avec la même indifférence qu'une aubaine. Vivant, on le trimballe à travers le monde comme un objet d'universelle dérision. Sans pleurs, sans pompes et sans litanies, sa carcasse grotesque et accusatrice s'en va blanchir, parmi les boîtes de conserve, les tessons de vaisselles et les pneus hors d'usage, au flanc des collines solitaires, tandis qu'à son insu sa chair prend son essor à travers l'azur entre les serres d'un buzzard."
  • Lumière d'août (1932)

    Light in August

    Sortie : 1932. Roman.

    Livre de William Faulkner

    "C'est l'heure où le soir agonise dans un dernier reflet cuivré. C'est l'heure où, par-delà les érables nains et l'enseigne basse, la rue est prête et vide, encadrée par la fenêtre du bureau, comme une scène.
    Il se rappelle que, lorsqu'il était jeune, quand il était arrivé à Jefferson, à sa sortie du séminaire, l'agonie de cette lumière cuivrée lui semblait presque perceptible à l'oreille comme l'agonie jaune d'une sonnerie de trompettes expirant dans un intervalle de silence et d'attente hors duquel ils allaient bientôt apparaître. Déjà, avant même que les trompettes mourantes eurent cessé, il lui semblait entendre le premier grondement du tonnerre, à peine plus fort qu'un murmure, qu'une rumeur dans l'air.
    Mais il n'avait dit cela à personne. Pas même à elle, à l'époque où ils étaient encore les amants de la nuit, il n'avait jamais dit pourquoi il venait là s'asseoir à cette fenêtre dans l'attente du crépuscule, de la minute où la nuit tombe. Pas même à elle, une femme. La femme. Femme, la Chose Passive et Anonyme que Dieu avait créée pour être, non seulement le récipient, le réceptacle de la semence de son corps, mais également celui de son esprit qui est vérité, ou aussi près de la vérité qu'il en ose approcher."

    "Peut-être ne lui semblait-il pas qu'il avait agi si vite et que sa voix était si forte. Très probablement, il avait l'impression d'être là, debout, comme un simple roc, sans hâte ni colère, tandis que, de tout côtés, l'ordure des faibles humains suintait en un long soupir de terreur autour du représentant actuel du trône de colère et de rétribution Peut-être n'étaient-ce même pas ses mains qui souffletaient le jeune homme qu'il avait nourri, abrité, habillé depuis l'enfance et, peut-être, quand le visage esquiva le coup et se redressa, n'était-ce pas celui de cet enfant. Mais cela ne l'aurait pas surpris, car ce n'était pas le visage de l'enfant qui l'occupait, mais celui de Satan qu'il connaissait tout aussi bien. Et quand, dévisageant cette face, il s'avança résolument vers elle, la main encore levée, il s'avançait très vraisemblablement, avec l'exaltation furieuse et irréelle d'un martyr déjà absous, vers la chaise qui l'abattit, balancée par Joe, vers le Néant. Peut-être le Néant l'étonna-t-il un peu, mais pas beaucoup et pour pas longtemps"
  • Une Rose pour Emily (1930)

    A Rose for Emily

    Sortie : 1930. Recueil de nouvelles.

    Livre de William Faulkner

    "Toute la ville vint regarder Miss Emily sous une masse de fleurs achetées. Le portrait au crayon de son père rêvait d'un air profond au-dessus de la bière, les dames chuchotaient, macabres, et, sur la galerie et sur la pelouse, les très vieux monsieurs - quelques-uns dans leurs uniformes bien brossés de Confédérés - parlaient de Miss Emily comme si elle avait été leur contemporaine, se figurant qu'ils avaient dansé avec elle, qu'ils l'avaient courtisée peut-être, confondant le temps et sa progression mathématique, comme font les vieillards pour qui le passé n'est pas une route qui diminue mais, bien plutôt, une vaste prairie que l'hiver n'atteint jamais, séparé d'eux maintenant par l'étroit goulot bouteille des dix dernières années."

    "Cette fille, cette Susan Reed, était orpheline. Elle vivait avec des gens appelés Burchett, qui avaient d'autres enfants, deux ou trois enfants. Certains disaient que Susan était une nièce, une cousine, quelque chose comme ça ; d'autres répandaient sur la moralité de Burchett et même de Mme Burchettv les habituelles médisances. Vous savez ce que c'est. C'étaient surtout des femmes."
  • Le Bruit et la Fureur (1929)

    The Sound and the Fury

    Sortie : 1929. Roman.

    Livre de William Faulkner

    "C'est à partir de ce jour là que j'ai compris que Dieu est non seulement un gentleman de bonne composition mais qu'il est également originaire du Kentucky."

    "une minute elle resta là l'instant d'après il hurlait la tirait par sa robe ils sont entrés dans la vestibule ont monté l'escalier hurlant la poussant dans l'escalier jusqu'à la porte de la salle de bains et ils se sont arrêtés elle avait le dos contre la porte et le bras sur la figure hurlant s'efforçant de la pousser dans la salle de bains quand elle est venue dîner T.P. le faisait manger il recommença à pleurnicher d'abord puis quand elle le toucha il se mit à pleurer elle était là debout les yeux comme des rats aux abois puis je me suis élancé dans les ténêbres grises il y avait une odeur de pluie tous les parfums des fleurs épars dans l'air humide et chaud et la petite scie des grillons qui s'éteignait dans l'herbe m'accompagnait d'îlots de silence mouvant Nancy me regardait par-dessus la barrière tachetée comme un couvre-pieds arlequin pendu sur une corde à linge J'ai pensé ce sacré nègre a encore oublié de lui donner à manger j'ai descendu la pente en courant dans ce vide des grillons comme un souffle qui passe sur un miroir elle était étendue dans l'eau la tête sur la langue de sable l'eau coulait autour d'elle il y avait sur l'eau un peu plus de lumière sa jupe à demi transpercée battait contre ses flancs au mouvement des eaux rides pesantes qui s'en allaient sans but renouvelées elles-mêmes par leur propre mouvement Debout sur la rive je pouvais respirer l'odeur du chèvrefeuille sur l'eau dans la ravine l'air semblait n'être qu'une bruine de chèvrefeuille de grincement des grillons substance perceptible à la chair."
  • Tandis que j'agonise (1930)

    As I Lay Dying

    Sortie : 1930. Roman.

    Livre de William Faulkner

    "La lanterne est posée sur une souche. Rouillée, graisseuse, son verre fendu enduit d'un côté d'une couche de suie montante, elle répand une lueur faible et fauve sur les tréteaux, les planches et la terre alentour. Sur le sol noir, les copeaux épars ressemblent à des tramées de couleur tendre sur une toile noire. Les planches ont l'air de longues bandes soyeuses arrachées aux ténèbres plates et tournées à l'envers.
    Cash s'affaire autour des tréteaux. Il va et vient, soulève les planches, les dispose, emplissant l'air mort de sonores résonances. On dirait qu'il les soulève et les laisse retomber au fond d'un puit invisible, le son s'éteignant sans s'éloigner, comme si tout mouvement risquait de les chasser de l'air ambiant en résonances successives. Il se remet à scier. Son coude luit lentement, un filet de feu court sur les dents de la scie, perdu et retrouvé en prolongement continu aux deux extrémités de chaque coup, si bien que la scie a l'air d'avoir six pieds de long, quand elle entre et sort de la silhouette minable et désemparée de notre père. "Passez-moi cette planche, dit Cash. Non l'autre." Il pose la scie et va chercher la planche qu'il désire, écartant notre père du long reflet balayant la planche qui oscille.
    L'air sent le souffre. Sur son impalpable surface, leurs ombres se dessinent comme sur un mur, comme si, de même que le son, elles s'étaient arrêtées dans leur chute, n'ayant fait que se figer un instant, immédiates et rêveuses. A demi tourné dans la faible lumière, Cash travaille, tendant une cuisse et un de ses bras maigres, le visage incliné dans la lumière avec une expression de ravissement, de dynamique immobilité, au dessus de son coude infatigable. Dans le ciel, des éclairs de chaleur somnolent doucement, et les arbres s'y détachent, immobiles, ébouriffés jusqu'au moindre rameau, ballonnés, gonflés, comme s'ils allaient mettre bas.
    Il commence à pleuvoir. Les premières gouttes, brutales, espacées, rapides, passent à travers les feuilles et frappent la terre avec un long soupir, comme soulagées d'une attente intolérable. Elles sont grosses comme de la grenaille, chaudes comme si elles sortaient d'un fusil. Elles cinglent la lanterne avec un sifflement mauvais. Notre père lève la tête, la mâchoire pendante, sa chique humide et noire collée au bas des gencives. Derrière son visage ahuri de surprise, comme hors du temps, il songe à cet ultime outrage."
  • Absalon, Absalon ! (1936)

    Absalom, Absalom!

    Sortie : 1936. Roman.

    Livre de William Faulkner

    "C'était dans la morne et sépulcrale atmosphère d'une rigidité puritaine et de la rancune d'une femme humiliée que s'était passée l'enfance de Miss Rosa, dans cette vieille, dans cette antique, dans cette éternelle absence de jeunesse qui consistait à écouter cassandresquement derrière des portes closes, à se dissimuler dans des corridors obscurs remplis de cet effluve presbytérien de lugubre et vindicative prescience, tout en attendant que l'enfance et la jeunesse, dont la nature l'avait sevrée et frustrée, se confondissent avec la désapprobation à l'égard de tout ce qui pouvait pénétrer entre les murs de cette maison par l'intermédiaire d'un homme quel qu'il fût, particulièrement de son père, dont sa tante semblait l'avoir revêtue à sa naissance en même temps que de ses langes."

    "cette feuille de papier pliée en deux qui évoquait la glycine d'un été dans le Mississipi, l'odeur de cigare, le vol capricieux des lucioles."