La nuit je mens... avec les mots des autres (Mes lectures en 2017, 2018 et 2019)

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307 livres

par takeshi29

« Croire qu'une lettre joliment tournée touchera le cœur de la cible, c'est au fond croire à la littérature. C'est la doter de pouvoirs rationnels ou magiques. C'est être convaincu qu'elle est capable de changer le lecteur. » ( Bernard Pivot - "La mémoire n'en fait qu'à sa tête" )

https://youtu.be/0MYN8mAEKUo

https://www.senscritique.com/top/Les_meilleurs_livres_de_2017/1606871

https://www.senscritique.com/top/Les_meilleurs_livres_de_2018/2005084

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  • Les Fleurs du mal (1857)

    Sortie : . Poésie.

    Livre de Charles Baudelaire

    Depuis très très longtemps, j'ai une règle : un poème des "Fleurs du mal" par jour

    « La rue assourdissante autour de moi hurlait.
    Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
    Une femme passa, d'une main fastueuse
    Soulevant, balançant le feston et l'ourlet ;

    Agile et noble, avec sa jambe de statue.
    Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
    Dans son œil, ciel livide où germe l'ouragan,
    La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

    Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté
    Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
    Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ?

    Ailleurs, bien loin d'ici ! trop tard ! jamais peut-être !
    Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
    Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais ! » (À une passante)

    https://youtu.be/9erXkdRFth8
  • N'essuie jamais de larmes sans gants (2016)

    Torka aldrig tårar utan handskar

    Sortie : . Roman.

    Livre de Jonas Gardell

    Un livre, ça s'offre, ça se transmet. Et je prends le pari avec vous qu'après avoir partagé durant plus de 500 pages les joies et les peines de Rasmus, Benjamin, Paul , Lars-Åke, Seppo, vous n'aurez qu'une volonté : vous précipiter chez votre libraire, acheter 10 exemplaires de cette merveille nordique et les mettre entre les mains de vos proches en accompagnant ce geste d'un simple "Je t'aime".

    « Rasmus lui demandant si ça ne lui manque pas, Benjamin rit et répond qu'on ne peut pas éprouver le manque de ce qu'on n'a jamais eu - et, pour une raison indéterminée, tout le monde valide son argument bien qu'il soit totalement erroné. Car évidemment qu'on peut éprouver le manque de ce qu'on n'a jamais eu, on peut éprouver le manque de quelqu'un qu'on n'a jamais rencontré ou de quelque chose qu'on n'a jamais vu. Toute votre vie vous pouvez éprouver ce manque et savoir que quelque chose vous est passé sous le nez... »
  • L'homme rapaillé (1999)

    Sortie : . Poésie.

    Livre de Gaston Miron

    « Tu as les yeux pers des champs de rosées
    tu as des yeux d'aventure et d'années-lumière
    la douceur du fond des brises au mois de mai
    dans les accompagnements de ma vie en friche
    avec cette chaleur d'oiseau à ton corps craintif
    moi qui suis charpente et beaucoup de fardoches
    moi je fonce à vive allure et entêté d'avenir
    la tête en bas comme un bison dans son destin
    la blancheur des nénuphars s'élève jusqu'à ton cou
    pour la conjuration de mes manitous maléfiques
    moi qui ai des yeux où ciel et mer s'influencent
    pour la réverbération de ta mort lointaine
    avec cette tache errante de chevreuil que tu as

    tu viendras tout ensoleillée d'existence
    la bouche envahie par la fraîcheur des herbes
    le corps mûri par les jardins oubliés
    où tes seins sont devenus des envoûtements
    tu te lèves, tu es l'aube dans mes bras
    où tu changes comme les saisons
    je te prendrai marcheur d'un pays d'haleine
    à bout de misères et à bout de démesures
    je veux te faire aimer la vie notre vie
    t'aimer fou de racines à feuilles et grave
    de jour en jour à travers nuits et gués
    de moellons nos vertus silencieuses
    je finirai bien par te rencontrer quelque part
    bon dieu!
    et contre tout ce qui me rend absent et douloureux
    par le mince regard qui me reste au fond du froid
    j'affirme ô mon amour que tu existes
    je corrige notre vie

    nous n'irons plus mourir de langueur
    à des milles de distance dans nos rêves bourrasques
    des filets de sang dans la soif craquelée de nos lèvres
    les épaules baignées de vols de mouettes
    non
    j'irai te chercher nous vivrons sur la terre
    la détresse n'est pas incurable qui fait de moi
    une épave de dérision, un ballon d'indécence
    un pitre aux larmes d'étincelles et de lésions
    profondes
    frappe l'air et le feu de mes soifs
    coule-moi dans tes mains de ciel de soie
    la tête la première pour ne plus revenir
    si ce n'est pour remonter debout à ton flanc
    nouveau venu de l'amour du monde
    constelle-moi de ton corps de voie lactée
    même si j'ai fait de ma vie dans un plongeon
    une sorte de marais, une espèce de rage noire
    si je fus cabotin, concasseur de désespoir
    j'ai quand même idée farouche
    de t'aimer pour ta pureté
    de t'aimer pour une tendresse que je n'ai pas connue
    dans les giboulées d'étoiles de mon ciel
    l'éclair s'épanouit dans ma chair
    je passe les poings durs au vent
    j'ai un cœur de mille chevaux-vapeur
    j'ai un cœur comme la flamme d'une chandelle
    toi tu as la tête d'abîme douce n'est-ce pas... »
    (La Marche à l'amour)

    https://youtu.be/BMX8Ap5xw4s
  • Mad Movies Hors-Série : Le guide des 300 films à voir avant de mourir (2016)

    Sortie : . Culture & société et cinéma & télévision.

    Livre de Mad Movies

  • Allons aux faits (2016)

    Sortie : . Essai.

    Livre de Régis Debray

  • Fêtes galantes (1869)

    Sortie : 1869. Poésie.

    Livre de Paul Verlaine

    « Dans le vieux parc solitaire et glacé
    Deux formes ont tout à l’heure passé.

    Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
    Et l’on entend à peine leurs paroles.

    Dans le vieux parc solitaire et glacé
    Deux spectres ont évoqué le passé.

    — Te souvient-il de notre extase ancienne ?
    — Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ?

    — Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ?
    Toujours vois-tu mon âme en rêve ? — Non.

    — Ah ! les beaux jours de bonheur indicible
    Où nous joignions nos bouches ! — C’est possible.

    Qu’il était bleu, le ciel, et grand l’espoir !
    — L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

    Tels ils marchaient dans les avoines folles,
    Et la nuit seule entendit leurs paroles. » ( Colloque sentimental )
  • Bonjour tristesse (1954)

    Sortie : 1954. Roman.

    Livre de Françoise Sagan

    Cette merveille m'a rappelé pourquoi j'aimais passionnément la littérature, elle qui possède le don de transformer un vieux con de 43 ans en une jeune fille, l'espace de quelques pages sidérantes de beauté.

    « Seulement quand je suis dans mon lit, à l'aube, avec le seul bruit des voitures dans Paris, ma mémoire parfois me trahit : l'été revient et tous ses souvenirs. Anne, Anne ! Je répète ce nom très bas et très longtemps dans le noir. Quelque chose monte alors en moi que j'accueille par son nom, les yeux fermés : Bonjour Tristesse. »
  • La Nuit juste avant les forêts (1976)

    Sortie : 1976. Théâtre.

    Livre de Bernard-Marie Koltès

    Ce texte, créé au festival d’Avignon, se dévore en une petite heure à peine. C'est plein de bruit et de fureur. D'une beauté sidérante, violente, il vient vous hanter longtemps, vous obligeant même à vous y replonger afin d'en capter toute la puissance.

    « ... je vire tout et la vieillesse avec, parce que je suis comme cela, je n'aime pas ce qui vous rappelle que vous êtes étranger, pourtant, je le suis un peu, c'est certainement visible, je ne suis pas tout à fait d'ici - c'était bien visible, en tout cas, avec les cons d'en bas attroupés dans mon dos, après avoir pissé, lorsque je me lavais le zizi, - à croire qu'ils sont tous aussi cons, les Français, incapables d'imaginer, parce qu'ils n'ont jamais vu qu'on se lave le zizi, alors que pour nous , c'est une ancienne habitude... »

    « ... un soir où c'est désert et où rien ne se passe, mais il y a d'autres soirs, malgré la pluie, malgré cette saleté de lumière et la nuit qui encombrent tout, où il traîne des filles - non pas une par hasard, mais plusieurs l'une après l'autre, de plus en plus belles, mais pas belles comme tu crois, belles comme c'est pas possible, à vous rendre cinglé, à vous rendre d'heure en heure plus cinglé, d'heure en heure des filles plus impossibles, on ne sait pas quand cela va s'arrêter, cela monte, on se met à planer, on n'imagine plus rien, car il y a de ces fillesqui défilent devant vous ! ... »

    «... eux, ils m'ont écouté et moi je les ai écoutés, et je me suis dit : ailleurs tout est pareil, plus je me laisse pousser au cul, plus je serai étranger, eux ils finissent ici et moi je finirai là-bas, - là-bas où tout ce qui bouge s'est caché dans les montagnes, les bords de lacs, les forêts, tandis qu'un général avec tous ses soldats parcourent les montagnes, fouillent les bords du lac, entourent chaque forêt, et ils font des cartons sur tout ce qui bouge, et sur tout ce qui n'a pas ni la même couleur ni le même mouvement que les pierres, l'eau et les arbres... »
  • Oublier le bien, nommer le mal (2016)

    Sortie : . Essai.

    Livre de Laurence Hansen-Love

  • Poèmes saturniens (1866)

    Sortie : 1866. Poésie.

    Livre de Paul Verlaine

    « A vous ces vers de par la grâce consolante
    De vos grands yeux où rit et pleure un rêve doux,
    De par votre âme pure et toute bonne, à vous
    Ces vers du fond de ma détresse violente.

    C'est qu'hélas ! le hideux cauchemar qui me hante
    N'a pas de trêve et va furieux, fou, jaloux,
    Se multipliant comme un cortège de loups
    Et se pendant après mon sort qu'il ensanglante !

    Oh ! je souffre, je souffre affreusement, si bien
    Que le gémissement premier du premier homme
    Chassé d'Eden n'est qu'une églogue au prix du mien !

    Et les soucis que vous pouvez avoir sont comme
    Des hirondelles sur un ciel d'après-midi,
    — Chère, — par un beau jour de septembre attiédi. » ( A une femme )
  • "Arrête avec tes mensonges" (2017)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Philippe Besson

    Et surtout je voulais vous dire, Philippe, VOTRE Thomas était beau, c'était un astre dans sa chemise à carreaux aux manches retroussées. Même si je ne partage pas votre attirance pour les hommes, je l'ai regardé avec vos yeux, caressé avec vos mains, embras(s)é avec votre bouche et surtout follement aimé avec MON cœur.

    « Parce que tu partiras et que nous resterons »

    « L'amour, c'est des bouches qui se cherchent, qui se prennent, des lèvres qu'on mord, un peu de sang, le poil de sa barbe qui irrite mon menton, ses mains qui empoignent ma mâchoire, afin que je ne lui échappe pas.
    C'est la broussaille de ses cheveux où je glisse mes doigts, la raideur de sa nuque, mes bras qui se referment sur lui, qui l'enserrent, pour être au plus près, pour qu'il n'y ait aucun espace entre nous.
    C'est les torses qui s'épousent, d'où on retire un à un mais à la hâte les vêtements, le pull jacquard, le tee-shirt, afin que les épidermes se touchent. Le sien de torse est musclé, imberbe, les tétons sont plats, sombres, le mien est maigre, pas encore défoncé comme il le sera plus tard sous les coups de boutoir d'un médecin urgentiste, on dirait un torse de malade.
    C'est le dos qu'on caresse frénétiquement. Sur le sien, je distingue, sous mes doigts, comme je l'avais supposé, le bombement de grains de beauté.
    C'est les jeans qu'on dégrafe. Je découvre son sexe, veineux, blanc, somptueux. Je suis émerveillé par ce sexe. Ça me demandera des années, beaucoup d'amants, avant de renouer avec cet éblouissement.
    L'amour, c'est les sexes dans les bouches, une certaine adresse malgré la frénésie. C'est se retenir pour ne pas jouir, tant l'excitation est puissante. C'est l'abandon, la confiance folle en l'autre. »

    « J'imagine que, de toute façon, je n'en aurais pas eu le courage. Après, je me suis dit : c'était peut-être juste une passade, une phase, ça a existé oui mais ça s'est terminé, il est passé à autre chose, à la vie, une femme, un enfant, ça doit arriver souvent, ces choses-là. Je me suis dit : et quand il l'a revu à la télé, ça a ravivé le souvenir, mais c'est comme une nostalgie, un secret du passé, tout le monde a des secrets, d'ailleurs c'est bien d'avoir des choses juste à soi. Ça aurait pu en rester là. Ça aurait dû en rester là. »
  • Réparer les vivants (2014)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Maylis de Kérangal

    Maylis de Kérangal écrit bien, très bien même, quitte à parfois noyer la chair de son roman sous un style un brin poseur.

    « C'est l'heure. Amorce du jour où l'informe prend forme : les éléments s'organisent, le ciel se sépare de la mer, l’horizon se discerne. Les trois garçons se préparent, méthodiques, suivant un ordre précis qui est encore un rituel : ils fartent leur planche, vérifient les attaches du leash, passent des sous-vêtements spéciaux en polypropylène avant de revêtir les combinaisons en se contorsionnant sur le parking - le néoprène adhère à la peau, la râpe et parfois même la brûle -, chorégraphie de pantins en caoutchouc qui demande de l'entraide, nécessite qu'ils se touchent, se manipulent ; après quoi les bottillons, la cagoule, les gants, et ils referment le camion. »

    « Ce qu’ils pensent en cette seconde je l’ignore, sans doute pensent-ils à Simon, où était-il avant de naître, où est-il désormais, ou peut-être qu’ils ne pensent à rien, captés par la seule vision de ce monde qui se dérobe graduellement pour apparaître de nouveau, tangible, absolument énigmatique -, et la proue qui fend l’eau affirme le présent fulgurant de leur douleur. »

    « Soudain, ce n’est plus une absolue matière qu’elle perçoit en lieu et place du corps étendu, un matériau dont on peut faire usage et que l’on se partage, ce n’est plus une mécanique arrêtée que l’on décortique pour en réserver les bonnes pièces, mais une substance d’une potentialité inouïe : un corps humain, sa puissance et sa fin, sa fin humaine – et c’est cette émotion-là, plus que toute fontaine de sang déversée dans un bac en plastique, qui pourrait la faire tourner de l’œil. »
  • Le Nu perdu (1971)

    Sortie : 1971. Poésie.

    Livre de René Char

    « Les routes qui ne promettent pas le pays de leur destination sont les routes aimées.

    La générosité est une proie facile. Rien n’est plus attaqué, confondu, diffamé qu’elle. Générosité qui crée nos bourreaux futurs, nos resserrements, des rêves écrits à la craie, mais aussi la chaleur qui une fois reçoit et, deux fois, donne.

    Il n’y a plus de peuple-trésor, mais, de proche en proche, le savoir vivre infini de l’éclair pour les survivants de ce peuple.

    La pluie, école de croissance, rapetisse la vitre par où nous l’observons.

    Nous demandons à l’imprévisible de décevoir l’attendu. Deux étrangers acharnés à se contredire - et à se fondre ensemble si leur rencontre aboutissait !

    En amour, en poésie, la neige n’est pas la louve de janvier mais la perdrix du renouveau. » ( Encart )
  • Le dimanche des mères (2017)

    Mothering Sunday. A Romance

    Sortie : . Roman.

    Livre de Graham Swift

    Délicieux comme du Jane Austen

    « Étrange coutume que ce dimanche des mères en perspective, un rituel sur son déclin, mais les Niven et les Sheringham y tenaient encore, comme tout le monde d'ailleurs, du moins dans le bucolique Berkshire, et cela pour une même et triste raison : la nostalgie du passé. Ainsi, les Niven et les Sheringham tenaient-ils sans doute encore plus les uns aux autres qu'autrefois, comme s'ils s'étaient fondus en une seule et même famille décimée. »

    « Paul Sheringham avait vu, connu, exploré ce corps mieux qu'elle-même ne l'avait fait. Il l'avait « possédée ». Un autre de ces mots. Il avait possédé son corps - ce corps qui était à peu près tout ce qu'elle possédait. Et pouvait-on dire qu'elle l'avait possédé, lui, et qu'elle le posséderait toujours ? »

    « « J'ai une nouvelle désolante à vous annoncer. »
    Alors même que Mr Niven les prononçait, ces mots manifestèrent leur tendance à s'éloigner de leur désignation, à tire-d'aile capricieuse. Il peinait si visiblement à les trouver que, à cause de sa récente expérience, elle crut entendre « déflorante ». Une nouvelle « déflorante ». Une erreur que Milly elle-même n'aurait pas faite. »

    « Franchir une barrière impossible, n'était-ce pas ce qu'elle devrait faire pour devenir écrivain ? Elle aussi aurait à dépasser cet obstacle, aurait à trouver un langage, bien qu'elle en possédât un, car trouver un langage, trouver le langage, c'était, comme elle finirait par le comprendre, l'essentiel de l'écriture. Cependant, elle exprimait rarement ces idées-là dans les interviews, elles la touchaient de trop près. »

    « Toutes ces scènes. Celles de la réalité et celles des livres. Et toutes celles qui se situaient à mi-chemin, car vous ne pouviez que les imaginer quand il s'agissait de la vraie vie. Comme essayer d'imaginer sa mère. Ou seulement ce qui, à votre avis, aurait pu se passer si les évènements avaient pris un autre tour, autrefois, il y avait bien longtemps. »
  • Le chemin de Macau (2017)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Jean-Marie Planes

    Bercé d'une nostalgie douce et rugueuse à la fois

    « L'enfance, aimée de la littérature (sauf Malraux, "je déteste mon enfance"), adulée, surprotégée dès que s'imposa la souveraineté de « l'enfant roi », l'enfance, invention, selon Philippe Ariès, d'un XVIIIe siècle sentimental et finissant, n'est ni innocente - le « pervers polymorphe » de Freud, - ni exempte de peurs obscures, dépourvues d'accès à une conscience qui, un jour se fera, plus ou moins, claire. Elle est emplie de terreurs informulées. Les adultes s'employaient naguère à les cultiver. Le « cabinet noir » existait sans doute à Macau, je n'y eus jamais droit. Pourtant, ma mère, au sujet des chaussures, me fournit une clef. Mon grand-père était furibond que je fasse mes « crottes » dans les allées du parc. Ah ! Mes « crottes » ? Comme un petit chien ? Eh oui ! Peut-on s'étonner alors que l'on conserve, parfois, à l'endroit de l'organique, de la saleté, voire du sexe et de tout ce que Mauriac nomme « les patientes inventions de l'ombre », une manière de répulsion, en tout cas de défiance ? Défions-nous surtout des récits familiaux, des souvenirs théorisés, d'une mémoire que l'on met en ordre et soumet à des explications sommaires. Le sexe est, inévitablement, organique et sale. L'enfance aussi. »

    « J'aimais, je l'ai déjà trop dit, le rire de ma mère. Le lundi soir, comme je la quitte et suis sur le seuil de la porte, elle s'inquiète : « Tu viendras demain ? » Je fais le malin, c'est-à-dire l'idiot : « Pourquoi viendrais-je ? Je sais que mes visites ne te font aucun plaisir ! » Un pauvre rire sans force, le dernier, mais toute son énergie dans l'apostrophe qui fuse depuis son lit. On cite volontiers les mots ultimes, généralement édifiants, des mourants. Moi, je me rappelle, avec une émotion qui me broie le cœur, cette parole de tendresse sur quoi se referme à jamais la porte de nos deux vies : « Tu es un couillon ! » »
  • Chaleur (2017)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Joseph Incardona

    En Finlande, durant l'été, se déroulent divers championnats du monde plus exotiques les uns que les autres : porter d'épouse, football en marécage, lancer de bottes (hommes : pointure 43 - femmes : pointure 38), écrasement de moustiques (arrêté en 1999 sous la pression des animalistes), mangeurs de piment (type Naga Morich), cueillette de baies...

    Et jusqu'en 2010, les plus grands champions de sauna s'affrontaient chaque année dans une lutte sans merci. C'est à cette compétition haletante que nous convie Joseph Incardona. Dans cette édition, le match s'annonce une nouvelle fois très serré entre Niko Tanner, le Rocco Siffredi finlandais, maintes fois récompensé, et Igor Azarov, l'ancien sous-marinier russe d'1m59, éternel dauphin. A moins qu'un Turc poilu ou autre batave ne viennent rebattre les cartes.

    Ce roman, à la fois perché et profondément désespéré, porte merveilleusement son nom : en effet il y fait très chaud et pas que dans le sauna. La température monte dans les têtes, les corps, les slips et petites culottes. On picole de la vodka, on fume, on suce, on baise en écoutant AC/DC.

    « Niko se lève, Loviisa semble rebondir sur le matelas, ses fesses vibrent comme de la gélatine. Niko, c'est 110 kilos pour 189 centimètres de viande, de muscle et de graisse. La lumière du jour filtre à travers les rideaux à motifs de tournesols. La chambre baigne dans une couleur jaune propice à une petite baise matinale. Niko rentre un peu son ventre, se touche le sexe qu'il a long et gros. Il enroule la peau de son prépuce, la remet en place. Réflexe habituel, sa bite est son instrument de travail, il en prend soin. Tous les hommes prennent soin de leur queue, mais pour lui ce geste a une portée plus universelle : Niko est « hardeur ». Il travaille dans le porno - traditionnel, sans chichis ni nuances éthiques affichées. »

    « Quitter ou être quitté ?
    Ceux qui restent le savent. Ils lèvent le regard sur celui qui pourrait être le prochain dans moins d'une minute, et chacun espère que ce soit l'autre. Le temps est un noyau de pêche, dur et lourd, un recommencement de l'univers. Une matrice dont ils sont l'empreinte.
    Dehors, ça danse et ça se soulève.
    Niko.
    Igor.
    Le Turc.
    Le Révérend.
    Ils guettent.
    Ils tiennent.
    Un peu plus loin. Se pencher sur le gouffre.
    L'Outsider se joint à eux.
    Les derniers.
    Ceux qui tomberont plus tard. »
  • L'autre qu'on adorait (2016)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Catherine Cusset

    Décidément cette année 2017 semble placée sous le signe des Thomas qui me laissent terrassé par les larmes. Après celui de Philippe Besson, voici donc celui de Catherine Cusset. Comment ne pas pleurer avec celle-ci le départ prématuré de cet être flamboyant et torturé, amoureux de Proust, Kant, Derrida, Mallarmé, Lautréamont, Keith Jarrett, Miles Davis, Nina Simone, Ferré, Reggiani, Brel, Gainsbourg, The Cure, The Divine Comedy, Tarkovski, Buñuel, Pasolini, Bergman, Fellini, Truffaut, Ozu, Kurosawa, Marker, Lynch, Garrel ?

    Thomas aimait rire ( Terrible 291ème page ! ), le vin, le bourbon, les cigarillos, ses amis et les femmes. Il aimait la vie mais cette put... ne lui a fait aucun cadeau.

    " Avec le temps... Avec le temps va, tout s'en va / Et l'on se sent blanchi comme un cheval fourbu / Et l'on se sent glacé dans un lit de hasard / Et l'on se sent tout seul peut-être mais... peinard ! / Et l'on se sent floué par les années perdues... "

    « En trois pas elles sont arrivées au salon. Evelyn a vu la première ton corps renversé sur le futon, rigide, et le sac sur ta tête. Les copies des étudiants étaient répandues à tes pieds. Elle s'est retournée pour empêcher Nora d'avancer. »

    « Tu as dix-neuf ans, bientôt vingt. Tes parents ont accepté de te louer une chambre de bonne au septième étage par l'escalier de service d'un immeuble haussmannien derrière la place de la Concorde. Tu ne dépends plus du dernier métro. Tu arpentes Paris jour et nuit à grandes enjambées. La salle Pleyel et l'opéra Garnier n'ont pas de secret pour toi. Tu te procures pour dix francs une place au poulailler et à l'entracte tu te faufiles au parterre, d'où tu observes les doigts du pianiste virtuose jouant les "Variations Goldberg" ou le visage de la cantatrice chantant des lieder de Malher. Bonheur. »

    « Tu donnes deux cours, un cours de français débutant où tu combats l'ennui en enseignant aux étudiants tous les mots d'argot sexuel, bite, con, couille, cul, baise, qui, prononcés avec l'accent américain, ne manquent pas de piment, et un cours sur le cinéma que tu prends au sérieux, ton premier vrai cours, pour lequel tu as rassemblé une anthologie des meilleurs textes théoriques, de Bazin, Deleuze, Mitry, Bresson, Rancière, et où tu montres à tes élèves les classiques de la Nouvelle Vague, "Les Quatre Cents Coups", "Pickpocket", "L'Année dernière à Marienbad", "À bout de souffle"... »
  • La Révolution sociologique (2017)

    Sortie : . Essai.

    Livre de Marc Joly

    Rien à dire, Marc Joly a fait un travail remarquable. Ne s'en tenant pas à de la sociologie pure, il est d'autant plus passionnant. Bien que foisonnant d'informations, cet ouvrage n'est jamais prise de tête. En croisant sociologie, philosophie,sciences, politique, etc, il dresse au final un portrait de l'humain qui se dévore avec gourmandise.

    « Ainsi les sciences en général (et la sociologie en particulier) semblent-elles récupérer à leur profit l'art « philosophique » de la conceptualisation ou de la théorisation. Elles sont invitées à pratiquer elles-mêmes cet art en créant leurs propres concepts en fonction des objets qui sont de leur ressort et qu'elles ont à investiguer au plus près de leurs structures et modalités constitutives (d'où « sozialem Lebens », « sozialer Verhältnisse »). Mais Tönnies, dans son discours, entend l'expression "sociologie philosophique" en un autre sens, qui porte peut-être encore plus atteinte à la souveraineté de la philosophie (en tant que discipline distincte des sciences). La sociologie philosophique, en effet, a aussi pour tâche de poser la question des rapports entre la science sociale et les autres sciences :

    " Elle veut établir un rapport avec les autres sciences, qu'on peut aussi qualifier d'antérieures au sens comto-spencérien. Car la philosophie veut l'unité de la connaissance, elle veut autant que possible procéder de principes simples, elle veut déduire les lignes directrices nécessaires de l'être et de la pensée. Les lois générales des phénomènes, de la matière comme de l'esprit - la matière comme esprit, l'esprit comme matière -, qui sont conditionnées et déterminées par les lois de la pensée, servent aussi de support nécessaire aux faits de la vie, et par conséquent de la vie humaine-sociale. (1) "

    (1) "Ibid" »

    https://www.franceculture.fr/emissions/la-suite-dans-les-idees/la-sociologie-une-revolution

    https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/la-revolution-sociologique-de-marc-joly
  • Lettre au père (1919)

    Brief and den Vater

    Sortie : 1919. Correspondance.

    Livre de Franz Kafka

    « Je pouvais jouir de ce que tu me donnais, mais seulement dans l'humiliation, dans la fatigue et la faiblesse, dans la conscience de ma culpabilité. C'est pourquoi je ne pouvais te montrer de reconnaissance qu'à la manière d'un mendiant, et non par mes actes. »

    « Dans mes livres, il s'agissait de toi, je ne faisais que m'y plaindre de ce dont je ne pouvais me plaindre sur ta poitrine. C'était un adieu que je te disais, un adieu intentionnellement traîné en longueur, mais qui, s'il m'était imposé par toi, avait lieu dans un sens déterminé par moi. Mais comme tout cela était peu de choses ! »
  • Le condamné à mort (1942)

    Sortie : septembre 1942. Poésie.

    Livre de Jean Genet

    « J’ai tué pour les yeux bleus d’un bel indifférent
    Qui jamais ne comprit mon amour contenue,
    Dans sa gondole noire une amante inconnue,
    Belle comme un navire et morte en m’adorant.

    Toi quand tu seras prêt, en arme pour le crime,
    Masqué de cruauté, casqué de cheveux blonds,
    Sur la cadence folle et brève des violons
    Égorge une rentière en amour pour ta frime.

    Apparaîtra sur terre un chevalier de fer
    Impassible et cruel, visible malgré l’heure
    Dans le geste imprécis d’une vieille qui pleure.
    Ne tremble pas surtout, devant son regard clair.

    Cette apparition vient du ciel redoutable
    Des crimes de l’amour. Enfant des profondeurs
    Il naîtra de son corps d’étonnantes splendeurs,
    Du foutre parfumé de sa queue adorable. »
  • La peau, l'écorce (2017)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Alexandre Civico

    Ce roman d'une noirceur absolue se dévore en à peine 2 heures. Avec son écriture percutante, émouvante, Alexandre Civico décrit un monde en totale décomposition. Guerres, attentats, migrants, paupérisation et repli sur soi absolu des sociétés, voici le menu de ces 100 pages où suintent les corps et les cœurs.

    La peau

    « Je me souviens, ce jour-là, quand elle a fermé la porte, je n'ai pas serré la petite dans mes bras. Je ne lui ai pas dit elle va revenir. Nous savions tous les deux que ce n'était pas vrai. Pas la peine de s'emmerder à mentir. De toute façon, dans le fond, je m'en fichais qu'elle parte sa mère, j'avais la petite. J'avais ça, cette chose qui ouvre le ventre en deux. Cet inexplicable qui verse lentement le poison de la nostalgie dans chaque minute. Une goutte par seconde, plic, ploc. J'avais ça, la petite. »

    L'écorce

    « Ça ne sert à rien de mourir vivant si c'est pour faire un cadavre hébété et risible. J'aimerais qu'on puisse voir ma fureur, yeux ouverts. Je leur ai dit aux autres, vous ne me fermez pas les yeux quand ce sera mon tour, ça non. Je ne suis pas venu jusqu'ici pour avoir l'air de dormir. »
  • Juste la fin du monde (1990)

    Sortie : 1990. Théâtre.

    Livre de Jean-Luc Lagarce

    Comme l'écrit Xavier Dolan à la fin du livre, il a voulu rester le plus fidèle possible à cette pièce, tant elle était puissante. Les mots claquent, explosent, blessent, tuent, les cœurs battent fort (et celui du lecteur n'est pas épargné), l'amour est là mais ne parvient à se dire.

    A noter le "carnet" de Lagarce qui complète l'ouvrage et qui bouleverse tout autant que ce qui précède.

    « On devait m'aimer trop puisque on ne t'aimait pas assez
    et on voulut me reprendre alors ce qu'on ne me donnait pas,
    et ne me donna plus rien,
    et j'étais là, couvert de bonté sans intérêt à ne jamais devoir
    me plaindre,
    à sourire, à jouer,
    à être satisfait, comblé,
    tiens, le mot, comblé,
    alors que toi, toujours, inexplicablement, tu suais le malheur
    dont rien ni personne, malgré tous ces efforts, n'aurait su te distraire et te sauver.

    Et lorsque tu es parti, lorsque tu nous as quittés, lorsque tu nous abandonnas,
    je ne sais plus quel mot définitif tu nous jetas à la tête,
    je dus encore être le responsable,
    être silencieux et admettre la fatalité, et te plaindre aussi,
    m'inquiéter de toi à distance
    et ne plus jamais oser dire un mot contre toi, ne plus jamais
    même oser penser un mot contre toi,
    rester là, comme un benêt, à t'attendre. »
  • Une bouche sans personne (2016)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Gilles Marchand

    « J'ai un poème et une cicatrice. »

    Difficile parfois de remanger des crêpes...

    « Je me souviens que tu m'avais fait jurer de ne rien oublier mais de ne pas y accorder trop d'importance. »

    « Mon grand-père avait une classe naturelle. Il aurait pu être une vedette, mais il n'avait pas un rond.
    Il s'habillait sobrement : pull en laine et pantalon en velours. Je ne me souviens pas l'avoir vu en costume. Alors, quand je dis qu'il aurait pu être une vedette, je pense davantage à une star le dimanche. Pas lorsqu'elle monte les marches du festival de Cannes. Une star qui promènerait ses enfants au bord d'une rivière. Une sorte de grand Kennedy photographié à son insu avant son élection à la présidence. »

    «... L'homme tente quelques gestes pour sortir de là, mais il est bel et bien collé et rien n'y fait. Bang. Toujours souriant, son corps chancelle, bascule vers l'arrière et finit par se détacher du mur. Comme une brique, il vient s'écraser au sol. Sous la moustache du chasseur, ses lèvres dissipent le nuage de fumée du canon de son arme. Hourra général. C'est pas tous les jours qu'on dégomme un pigeon et un trapéziste. Du coup, le chasseur se sent des envies de tirer sur tout ce qui bouge : un canard boiteux mais néanmoins sauvage, une chanteuse québecoise, un ours en peluche, une boîte de conserve, une diligence, une banque, un lépreux, Blanche-Neige et trois de ses nains, une pastèque, le rêve d'une jeune fille (son prince ne viendra plus, cela ne fait à présent plus aucun doute), une tour de verre, un verre à pied, un pied de cochon. Marie-Madeleine n'a qu'à bien se tenir, Marie-Madelon fait le dos rond. »

    « De la fumée. Un panache de fumée. Un deuxième, juste à côté. Un troisième puis un quatrième. Ils se mêlent, forment un gros nuage. Il y a des cris. Maman tremble.
    Les soldats qui sont parmi nous sont nerveux, ils ne lâchent pas leur gâchette. Ils font les cent pas, vérifient que personne ne sort du rang.
    Une heure passe comme ça. Je n'ai plus mal à la tête. J'attends et j'ai peur. Peur parce que maman a peur. Peur parce que papa saigne et qu'on ne peut même pas le soigner.
    On nous fait signe d'aller vers l'église. On nous l'ordonne. Nous sommes plusieurs centaines. On se bouscule, on se parle un peu. Mélange de silences et de chuchotements. Est-ce que c'est vraiment le moment pour aller prier ? Moi, je vais prier pour papa. Et pour mon grand-père qui n'est pas là mais qui reviendra ce soir. »
  • Terreur (2017)

    Sortie : . Essai.

    Livre de Yann Moix

    Yann Moix, tu me dois 18€ pour cette bouse...

    Je fais un résumé afin de vous faire gagner un temps précieux : avec le terrorisme les terroristes terrorisent les terrorisés. Profond non ?
  • Le Funambule (2010)

    Sortie : . Théâtre.

    Livre de Jean Genet

    « Et danse !
    Mais bande. Ton corps aura la vigueur arrogante d’un sexe congestionné, irrité. C’est pourquoi je te conseillais de danser devant ton image, et que d’elle tu sois amoureux. Tu n’y coupes pas : c’est Narcisse qui danse. Mais cette danse qui n'est que la tentative de ton corps pour s'identifier à ton image, comme le spectateur l'éprouve. Tu n’es plus seulement perfection mécanique et harmonieuse : de toi une chaleur se dégage et nous chauffe. Ton ventre brûle. Toutefois ne danse pas pour nous mais pour toi. Ce n’était pas une putain que nous venions voir au Cirque, mais un amant solitaire à la poursuite de son image qui se sauve et s’évanouit sur un fil de fer. Et toujours dans l’infernale contrée. C'est donc cette solitude qui va nous fasciner. »
  • Une femme au téléphone (2017)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Carole Fives

    Un petit livre sans prétention mais qui s'oublie aussitôt refermé

    « Pour vous, je serai toujours celle qui vous a massacrés et à cause de qui vous êtes devenus des artistes. Mais il y autre chose quand même, non ? Vous ne voyez toujours que le verre à moitié vide, il serait temps de boire le reste ! »
  • Lettres à sa mère (2017)

    Sortie : . Correspondance et poésie.

    Livre de Charles Baudelaire

    On ne va pas se mentir, un tel ouvrage ne s'adresse véritablement qu'aux disciples de la "Secte du Temple Baudelaire", et là petit problème : si l'objet reste un bonheur de fan à ranger dans la collection, il n'apprend rien qu'on ne savait déjà sur l'homme Charles Baudelaire ( les livres, les hors-séries de magazines, les documentaires sont légion sur le sujet - Pas plus tard qu'en février, Lire y consacrait encore un dossier : Baudelaire réac ou rebelle ? ) et encore moins sur le poète.


    Paris. Lundi soir 10 février 1862.

    « Chère maman,

    Aussitôt que tu recevras cette lettre, monte dans mon cabinet, cherche les œuvres d’Edgar Poe (le dos est vert olive), prends le quatrième volume, informe-toi du moyen le plus rapide (poste ou chemin de fer ? Je crois que c'est la poste; mais la poste n'admet pas les paquets fermés) et envoie-le-moi tout de suite. Cet exemplaire de Poe me coûte un prix fou, c'est te dire qu'il faut que ce quatrième volume soit enveloppé de telle façon que le trajet ne puisse l'abîmer en aucune façon.
    Il y a huit jours j'ai demandé un exemplaire vulgaire à Londres. Il y a quatre jours que c'est arrivé à Paris, et la sottise de la douane ou du ministère retient le livre dont j'ai besoin depuit huit jours pour gagner immédiatement 200 francs.
    J'attends le livre après-demain, le livre envoyé par toi. Si j'attendais plus longtemps que la douane voulût bien me livrer mon exemplaire, je perdrais le prix promis de mon article.
    Quatrième volume. Fais bien attention. C'est pour un article intitulé "L'Automate joueur d'échecs".
    Il est 6 heures.
    Je ferai en sorte de te raconter demain tout ce qui m'est arrivé. Il y a du désolant et du consolant. Je t'embrasse et je crois que nous nous verrons en mars.
    Il y a eu jeudi dernier une tentative d'élection à l'Académie. Treize tours de scrutin, et aucun résultat.
    Je viens de retirer ma candidature pour le fauteuil du Père Lacordaire; je t'assure que j'agis sagement; je sais maintenant que je serai nommé, mais quand ? Je ne le sais pas.
    Je t'embrasse et je te regarde comme mon seul salut et mon seul amour. »

    Charles

    « Protège bien surtout les coins et les angles du volume. Recommande la grande vitesse, la plus grande. ».
  • Peggy dans les phares (2017)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Marie-Eve Lacasse

    Si vous vous êtes toujours demandés qui était cette Peggy Roche, si vous aimez Françoise Sagan, l'ivresse, la mode, et avant tout la littérature et l'amour...

    « Aujourd'hui ta présence est pour ainsi dire devenue inversée. Tu es si absente que tu es partout, je n'ose rien toucher de peur de déplacer le souvenir et l'évidence de toi. Je fume, pied sur la chaise, observant ce qui m'entoure comme un décor étranger. Et si cette chambre, ce lit, ces draps et nos objets emmêlés constituaient une espèce de musée ? »

    « Peut-être étions-nous encore trop remplies d'espérance, pas encore assez fracassées par la vie pour connaître l'humilité brutale que nécessite l'expérience d'aimer ? »

    « Il y a quelque chose qu'on oublie vite, avec les années, avec les disputes et les déceptions, avec ce que l'on préfère ne pas voir : c'est l'énergie initiale qui nous fait nous arrêter sur quelqu'un. Avec le temps vient ce désir que les choses durent, qu'elles se prolongent. Que les journées passées ensemble à répéter inlassablement les mêmes cycles, réveil / vie éveillée / sommeil, ne soient pas une lente dégradation de l'euphorie originelle mais tout le contraire, une manière de se hisser, sans se mentir ni se trahir - chacun s'enrichissant au fil du temps de cette mise en commun de savoirs pour traverser la vie, s'épauler mais aussi s'applaudir. Que la félicité des premiers instants n'est rien par rapport à la force irremplaçable d'un couple vieux, qui s'est vu plus d'une fois marcher dans la laideur, montrant le plus décevant et parvenant à s'étonner encore par des sources cachées, et susciter à nouveau l'envie inexplicable de recommencer... »