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23 films

par Adagio

L'image de la liste est tirée du travail d'Andreï Tarkovski, Stalker, 1979.

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    L'Intendant Sansho (1954)

    Sanshō dayū

    1 h 59 min. Sortie : . Drame.

    Film de Kenji Mizoguchi avec Kinuyo Tanaka, Kyôko Kagawa, Eitarô Shindô

    Il y a un mélange de sobriété et de talent dans le travail de Mizoguchi qui rendent ses oeuvres difficiles à appréhender. Les Contes de la Lune Vagues après la Pluie m'a accroché par sa mise en scène, mais la cohabitation des genres et le rythme lent m'ont laissé un peu de côté. Puis Les Amants Crucifiés et La Rue de la Honte m'ont ouvert les yeux sur un cinéma d'une grande justesse. La clarté des plans, des cadres, des éclairages est sublime, si tant est qu'on prenne le temps de s'attarder sur la finesse du montage, et l'équilibre incroyable de l'ensemble. Au delà de la plastique et du jeu d'acteurs remarquable, le fond révèle, dans ces deux films, une toute autre profondeur avec le scénario tragique qu'il déploie. Sur les thème de la prostitution ou de l'adultère, la misère sociale transparaît du début à la fin. Mizoguchi martèle la dure réalité dans ses films, des débuts jusqu'aux conclusions. Car rien ne viendra ébranler les codes absurdes de cette société, rien ne viendra briser les tabous et les lois, et rares seront les tendresses qui leur survivront. Et c'est dans ce parti pris difficile que l'économie des décors, et la maîtrise du rythme et des sons viennent s'imbriquer à merveille. Tout semble si simple au premier regard, et pourtant tout s'emboîte avec un talent certain.

    Dans ce même prolongement, L'intendant Sancho sorti en 1954 incarne un des films les plus reconnus du réalisateur japonais. On y découvre une nouvelle injustice sur le thème des paysans exploités, de l'esclavage, et des grands seigneurs qui abusent de leur autorité. Et dans cet élan tragique qui recoupe avec le reste de l'oeuvre de Mizoguchi, mur porteur va soutenir l'ensemble du film : la famille. De la rudesse de l'enfance aux souvenirs plus chaleureux, des séparations aux retrouvailles, tout le film s'articule autour de ce noyau familial, et des tragédies qui lui échouent. Le film n'est finalement qu'une succession d'épreuves qui ne viendront jamais à bout de cet amour, même si en fin de parcours, l'ultime rencontre du fils et de la mère auront une teinte d'amertume et de mélancolie.

    (Août 2021)
  • Bande-annonce

    Voyage à Tokyo (1953)

    Tokyo Monogatari

    2 h 16 min. Sortie : . Drame.

    Film de Yasujirō Ozu avec Chishû Ryû, Chieko Higashiyama, Setsuko Hara

    Lors de mon premier contact avec Ozu il y a quelques années, j'étais resté un peu sur ma faim suite au film Le Goût du Saké. Trop lent, trop peu de rebondissements ou d'enjeux. J'ai persévéré cette année en attaquant le Voyage à Tokyo, et je crois que je commence à saisir l'engouement des cinéphiles autour de ce film et de Ozu, de manière générale. Le rythme est toujours diablement lent, les enjeux s'esquissent dans les calmes échanges toujours respectueux, où chaque rencontre, chaque invitation colle aux traditions d'usage. Difficile, dans cette tourmente d'apparentes bonnes intentions et de politesses nipponnes de déceler les drames qui se jouent sous nos yeux. Et pourtant...

    Un vieux couple rend visite à ses enfants devenus adultes, et qui vivent dans la capitale. Tous semblent contents de se retrouver, animés d'une infinie précaution, comme si le lien qui les unissait n'avait jamais souffert de l'éloignement. Puis on comprend que ces fameux enfants se sentent distants de leurs parents, qu'ils cherchent des excuses pour se dédouaner de la responsabilité de les accueillir ou pour éviter de trop dépenser d'argent pour eux. Le lien se fait de plus en plus ténu, jusqu'à comprendre le passé d'alcoolique du père, qui au plus tard d'une nuit imbibée révèle la déception qu'il éprouve pour ce que sont devenus ses enfants. Les masques tombent, mais avec une pudeur qui laisse aux personnages toute leur humanité. Les enfants ont juste grandi, marqués par leurs souvenirs douloureux ou juste distants des parents qu'ils chérissaient. Et les parents déçus avouent ne projeter leur déception qu'à l'aune de leurs propres échecs. Le voyage de courtoisie annonce une autre profondeur arrivé au dernier quart du film, la grand mère mourante n'ayant fait le voyage à Tokyo que pour revoir ses enfants une dernière fois. Les derniers plans, qui laissent encore transpirer la distance des ainés et la solitude du paternel sont absolument déchirants. Derrière le calme et l'apparente tranquillité des us et coutumes vient de se jouer un drame d'une grande tristesse. La vie, tendre et cruelle à la fois, simplement contée par Ozu.

    (Avril 2021)
  • Bande-annonce

    The Strangers (2016)

    Goksung

    2 h 36 min. Sortie : . Thriller, Épouvante-horreur et fantastique.

    Film de Na Hong-Jin avec Kwak Do-Won, Hwang Jung-Min, Jun Kunimura

    Sans être expert du réalisateur coréen, Na Hong-jin a cette capacité à jouer sur les ambiguïtés, à entretenir le mystère de ses films, qui est peu commune. Il y avait ce flottement, ce doute qui planait déjà dans The Chaser ou The Murderer, qui faisait hésiter sur l'interprétation du film, sur le rôle joué par les personnages. Ici dans The Strangers, on passe presque tout le visionnage à hésiter entre thriller commun et horreur fantastique, les croyances et superstitions d'un côté, les échanges brutaux et les inquiétudes plus terre à terre de l'autre. On hésite, on butte sans cesse.

    Dans une petite ville où se multiplient les meurtres sordides et où se propage une étrange maladie, un policier qui a tout de l'anti-héros va tenter d'élucider le mystère. D'abord pour répondre à la mission qu'on lui impose, mais rapidement sa fille va contracter la terrible maladie, et la poursuite pour élucider les secrets va se faire de plus en plus violente, acharnée même. Le rythme devient haletant, les rebondissements se succèdent, le réalisateur tient le spectateur en haleine avec une maestria incroyable. Seul micro bémol, la fin, trop "éclairante" sur les réels enjeux de l'histoire, aurait gagner à conserver une part de mystère. Un film réellement superbe, d'une grande noirceur également.

    (Mars 2021)
  • Bande-annonce

    La Baie des anges (1963)

    1 h 24 min. Sortie : . Drame et romance.

    Film de Jacques Demy avec Jeanne Moreau, Claude Mann, Paul Guers

    J'ai découvert Jacques Demy avec Lola. On y sent déjà l'attrait du réalisateur pour la comédie musicale. Même si le film ne recèle qu'une chanson, et que sa mise en scène, son rythme et son écriture sonnent déjà très théâtral. Les grands thèmes de Demy sont présents (romance impossible, triangle amoureux, retrouvailles et chassé-croisé). Fait intéressant, le principe de répétition autour du métier de danseuse. La jeune Cécile, Lola et madame Desnoyers, trois étapes différentes de la vie de danseuse offrent une vision en relief de ce destin d'artiste difficile.

    Puis j'ai vu Les Parapluies de Cherbourg, l'esthétique va bien plus loin. La mise en scène, l'assortiment et la superposition des couleurs dans chaque pièce, chaque costume. La chorégraphie constante, l'écriture des dialogues, la composition unique des chansons. Le choix de mêler dialogue et musique sur tout le film. Je dois avouer au début que le film m'agaçait profondément. Je trouvais les dialogues dissonants. Du coup j'ai creusé pour comprendre pourquoi le film m'irritait autant. En fait, les dialogues ne respectent que partiellement les chansons, il se raccrochent ponctuellement à la mélodie qui elle-même change constamment de rythme, de tonalité en fonction de l'action. En se focalisant sur la mélodie, j'ai fini par apprécier les changements de tons et de rythme, et par aimer l'histoire. Et quel magnifique drame se joue sous nos yeux: https://www.youtube.com/watch?v=Rq0yhizu0y8. Et quelle fin. Tout le film est d'une incroyable justesse.

    Ensuite j'ai visionné les Demoiselles de Rochefort. Là la comédie musicale est pleinement assumée, la danse est de tous les instants. Juste un peu moins touché par l'histoire et les personnages, mais ça reste un spectacle splendide. Enfin dernier passage par Jacques Demy au détour de la Baie de Anges, sans chansons ni chorégraphie étudiée. Une simple romance autour du thème du jeu et de l'addiction à ce dernier. Forcément, après les précédents films, ce dernier semble manquer d'originalité, de folie. Un réalisateur passionnant en tout cas.

    (Janvier 2021)
  • Bande-annonce

    Le Mépris (1963)

    1 h 43 min. Sortie : . Drame et romance.

    Film de Jean-Luc Godard avec Brigitte Bardot, Michel Piccoli, Jack Palance

    Partagé suite à ma découverte récente du cinéma de Godard, avec Le Mépris, déjà, qui tourne autour d'un film dans un film, sur le thème de l'Odyssée d'Homère, dans une interprétation très second degré (j'espère) ou sinon franchement ridicule, et l'agonie d'une relation vouée à l'échec, pas inintéressante (sauf qu'on a vu bien mieux ailleurs). Reste l'esthétique ahurissante, le refrain musical entêtant, la direction d'acteur assez géniale, les décors éblouissants de beauté. Beau mais un peu vain, comme les dialogues pseudo intello de cette nouvelle vague.

    Puis en visionnant Pierrot le Fou, j'ai noté comme un gimmick, ce refrain musical encore, ce duo d'acteurs insolants et incarnés, ces décors qui épousent la dynamique des personnages. Et toujours plus de dialogues abscons, d'expérimentation au montage (visuel, sonore), de fil et de narration hachés. Une belle intention, mais un trop plein un peu bordélique à mes yeux. Les efforts sur la forme finissent par obscurcir le fond. Une question de dosage peut-être car l'intention est bonne mais lorsque la forme est si appuyée, ça en devient artificiel. Comme le cinéma de Lynch qui dans ses mystères et son étrangeté recèle une forme de beauté, mais quand il s'aventure trop loin dans ses délires (type Eraserhead ou Inland Empire), il en perd tout son charme je trouve.

    Un dernier essai avec A bout de Souffle, encore une romance et cette même impertinence au montage et à l'écriture, quoiqu'un peu atténuée avec des dialogues plus digestes (et plus drôles). L'équilibre se trouve dans ce troisième visionnage et cette photographie en noir et blanc, dans cette course contre la montre où le héros se sent piégé, acculé après un crime, mais refuse de voir la réalité le rattraper et tente, dans un dernier élan, de saisir la vie (et l'amour) à bout de bras. Quitte à détrousser tout les ceux qui passent en travers de son chemin. Bref, un cinéma intéressant, un peu tape à l'oeil et (trop) esthétisant, mais plein d'audace.

    (Décembre 2020)
  • Bande-annonce

    L'Armée des ombres (1969)

    2 h 25 min. Sortie : . Drame et guerre.

    Film de Jean-Pierre Melville avec Lino Ventura, Paul Meurisse, Jean-Pierre Cassel

    L'Armée des Ombres nous dépeint la résistance vue de l'intérieur, lors de la seconde guerre mondiale en 1942. Il est moins question ici de l'organisme, et de ses rouages, que des personnes qui le composent. Ces hommes et ces femmes, par leurs hésitations, nous apparaissent plus nuancés que ce que les livres d'histoire ont tendance à nous laisser imaginer. En faisant un focus sur l'homme et les choix difficiles à entreprendre lorsque la survie est mise à mal, Melville tire un portrait tout en relief de ces combattants de l'ombre. Il n'est plus question de manichéisme, de cause noble à défendre, mais de souffrance, comme la solitude qui accompagne l'emprisonnement, ou l'agonie en cas de torture. Car l'exercice du sacrifice ne peut aboutir qu'à une seule conclusion. La mort, souvent atroce. Dans une interprétation toute en justesse, la galerie d'acteurs choisie par le réalisateur s'en tire admirablement bien, Ventura et Signoret en tête.

    On retrouve d'ailleurs cette même sobriété dans la manière de filmer l'Armée des Ombres que dans la mise en scène et le montage du Cercle Rouge, paru un an plus tard en 1970. Dans les deux oeuvres, l'action occulte parfois entièrement le dialogue, et le silence a valeur d'exhausteur. Lors du long cambriolage ou pour l'introduction dans le train, le silence est complet. Plan par plan, la caméra décortique les gestes et les attitudes de personnages rompus à leur activité. Il en va de même lors des phases de poursuite ou d'évasion des résistants dans l'Armée des Ombres. Bien sûr dans un cas il est question de policier et de bandits, dans l'autre de résistants et d'occupation allemande, mais le style et l'approche on quelque chose de reconnaissable. Plus qu'à enchaîner avec la filmographie de Melville, prochain arrêt avec le Deuxième Souffle, en espérant retrouver le même génie.

    (Octobre 2020)
  • Bande-annonce

    Guet-apens (1972)

    The Getaway

    2 h 03 min. Sortie : . Action, policier et thriller.

    Film de Sam Peckinpah avec Steve McQueen, Ali MacGraw, Ben Johnson

    Après le feu de la Horde Sauvage et son western coloré, riche en fusillades et en ralentis, j'étais curieux de voir d'autres films du réalisateur Sam Peckinpah. Avec Guet-apens sorti en 1972, on découvre un mélange étonnant d'action musclée et de road-movie. L'histoire débute sur les même bases que son aîné, à savoir un récit de braquage un peu rance. Le Doc, alias McCoy (campé par Steve McQueen), est libéré de prison par l'intermédiaire de sa femme et d'un type véreux. Rien de gratuit en ce bas monde, le Doc va devoir reprendre du service et ouvrir le coffre de la banque locale, qui s'apprête à être braquée. S'en suivent des préparatifs et des rebondissements en tout genre qui conduiront le couple McCoy à fuir sur les routes du Texas. Ils seront bien sûr poursuivis à la fois par les mafieux et par la police, emportant avec eux le butin du hold-up. Comme un goût de Bonnie and Clyde en somme. A l'instar de la Horde Sauvage, Guet-apens n'est pas avare en scènes d'action (celle où McQueen dézingue la voiture de police avec son fusil à pompe est totalement jouissive). L'humour est toujours de la partie, et cette légèreté nuance avec finesse l'atmosphère toute particulière du film.

    Mais la comédie ou même l'action ne sont finalement pas la cibles du cinéaste. L'ensemble du long métrage apparaît davantage comme un prétexte à capturer l'essence d'une relation complexe, en particulier le lien étroit qui unit les McCoy. Retrouvaille et mensonges, amour et trahison, ce qui lie les McCoy est écrit de main de maître, et admirablement interprété par Steve McQueen et Ali MacGraw. Des regards appuyés aux scènes brutales, des sourires aux silences lourds de signification, la partition est jouée avec élégance. Surtout, il y a ces scènes suspendues, hors du temps et des chamailleries, où la menace constante ravive une relation qui semblait perdue. Le script est un exercice de funambule réussi haut la main, car jongler avec autant de genres différents n'est pas chose facile. Au terme du voyage, au delà de l'humour et des échanges de balles, c'est bien ce lien entre les McCoy qui nous restera. Alors certes le rythme est un peu haché parfois, notamment avec le trio improbable où le pauvre médecin subit des humiliations les unes après les autres. Sinon rien à dire, c'est du tout bon.

    (Septembre 2020)
  • Bande-annonce

    Soy Cuba (1964)

    2 h 23 min. Sortie : . Drame, historique et guerre.

    Film de Mikhail Kalatozov avec Sergio Corrieri, Salvador Wood, José Gallardo

    Dans Soy Cuba sorti en 1964, Kalatozov capture avec sa caméra une ville cubaine au bord de l'explosion, annonçant la fin du règne de Batista. Le film se compose de quatre chapitres distincts, chacun d'eux offrant un regard différent sur la révolution de 1959. Je me souviens peu des intrigues, je retiens surtout la virtuosité du réalisateur russe qui transpire à chaque instant, à travers de majestueux plans séquences et une photographie en noir et blanc irriguée de splendides jeux d'ombre et de lumière. Une voix off personnifiant la ville de Cuba vient marquer la séparation entre les chapitres, de façon mystérieuse. En toile de fond, au delà du cadre politique, c'est la détresse sociale qui établit le fil conducteur de ces courtes histoires, où les riches de tout bord l'emportent toujours sur les moins favorisés.

    Il est intéressant de noter que Soy Cuba se fait l'héritier de Quand passent les Cigognes sur l'aspect esthétique, oeuvre du même réalisateur sortie 7 ans plus tôt. On retrouve par exemple dans le film de 1957 cette même signature dans les plans séquences, comme la scène où Boris est suivi dans les transports de la ville, ce qui précède le long travelling latéral de la foule. Il y a aussi cette montée tournoyante des escaliers, et la fois où l'héroïne hésite à tout abandonner alors que le train arrive en gare. Sans omettre le passage audacieux avec le déluge de bombes qui s'abat sur la ville, ou encore les souvenirs de Boris, pris dans l'ivresse de ses pensées et de ses espoirs de mariage, vifs jusqu'à son dernier souffle dans le marécage.

    Pour chacun de ces films (Soy Cuba et Quand passent les Cigognes), le récit n'est pas dépourvu d'intérêt, avec d'un coté un triangle amoureux essuyant le contexte de la guerre, de l'autre une crise sociale et une révolution qui marqueront une population à vif. A chaque fois de grands élans dramatiques rythment une histoire bordée de situations douloureuses et de rêves brisés. Betty qui trahira son corps pour survivre, Mariano qui rejoindra la révolution par dépit, Pedro et Enrique, trop insouciants. Mais pour les deux oeuvres, l'intérêt se cache vraiment dans la virtuosité formelle qui habille le tout. La narration est efficace certes, et les acteurs sont bien dans leur rôle aussi, quoiqu'un peu trop théâtraux parfois (ou alors la direction d'acteur allait en ce sens). Mais ces plans séquences de folie, cette audace improbable de la caméra, c'est ce qu'il me restera de Soy Cuba.

    (Septembre 2020)
  • Nuages flottants (1955)

    Ukigumo

    2 h 03 min. Sortie : . Drame et romance.

    Film de Mikio Naruse avec Hideko Takamine, Masayuki Mori, Mariko Okada

    A travers Nuages Flottants sorti en 1955, Naruse excelle dans un genre de film bien connu, le shomingeki, qui s'intéresse aux classes moyennes du Japon. L'histoire se passe dans un contexte difficile, dans une ville de Tokyo qui se relève doucement de la seconde guerre mondiale. Yukiko et Kengo sont d'anciens amants qui se sont connus quelques années plus tôt en Indochine. Alors qu'ils se retrouvent à la capitale, Yukiko aimerait poursuivre ce qu'elle a entrepris avec Kengo, mais ce dernier reste attaché à sa femme. Au fil des aventures, le couple d'amants ne va jamais cesser de se croiser, sans pourtant réussir à maintenir une relation stable. Naruse exprime à travers eux des sentiments complexes tout en produisant un film plein de retenue dans les effets qu'il déploie. Pas de surenchère, de musique dramatique, d'effusion de cris ou de larmes. Yukiko et Kengo seront simplement incapables d'accorder leur affection, à l'instar d'un climat impossible à prévoir, comme des nuages épars accrochés à l'horizon.

    Il est vrai que les deux personnages sont très différents. Yukiko exprime l'amour et la passion alors que Kengo transpire la froideur et les aventures sans lendemain. L'une est prisonnière du passé et de ses souvenirs fantasmés d'Indochine, là où la lumière à l'écran se fait plus vive, plus radieuse, comme dans un rêve. L'autre est piégé dans une réalité morne d'après-guerre, illustrée par ces ruelles grisâtres au ciel dévasté, incapable pourtant de rompre la relation avec son ancienne amante. Deux sensibilités bien différentes enchaînées l'une à l'autre, deux archétype masculin et féminin qui ne se rejoindront jamais. A la toute fin, après le soleil de l'Indochine et le ciel sombre de Tokyo, les amants se retrouveront près d'une île cernée par la pluie, pour un dernier échange qui viendra terrasser le spectateur. Ozu, tout aussi familier du genre shomingeki, témoignera un immense respect à l'égard du cinéma de Naruse en général, et de Nuages Flottants en particulier. Un film qui m'a touché pour la sobriété du style mise au service d'un thème si brûlant. Il règne un équilibre dans l'oeuvre de Naruse, une rigueur du mouvement entre ce qui est mis en lumière et ce qui reste dans l'ombre. Nuages Flottants en est peut-être la plus belle démonstration.

    « Courte est la vie des fleurs.
    Infinies leurs douleurs. »

    (Août 2020)
  • Assaut (1976)

    Assault on Precinct 13

    1 h 31 min. Sortie : . Action, policier et thriller.

    Film de John Carpenter avec Austin Stoker, Darwin Joston, Laurie Zimmer

    Assaut, film de Carpenter sorti en 1976, nous plonge dans une banlieue de Los Angeles aux abois. Suite à une violente descente de police, plusieurs membres de gang sont tués. Pour se venger, leurs chefs signent un pacte de sang, déclenchant une guérilla dans les rues de la ville. En parallèle de ces évènements, le commissariat local vit ses dernières heures, réduit au minimum en attendant sa désaffectation. Le Central accueille donc un unique officier chargé de tenir la baraque. Le transfert en bus d'un groupe de prisonniers, en route pour le couloir de la mort, achève de planter le décor. Dans ce paysage urbain devenu lugubre, les gangs sont comme possédés, emportés dans une valse macabre, tirant à vue sur les passants lors du trajet qui les mène au Central. Dans le même laps de temps, le fameux bus de prisonniers fait escale au commissariat pour soigner un des détenus. Les pièces de l'échiquier sont alors en place. Retranchés dans le bâtiment de police presque vide, le groupe bigarré formé de secrétaires, d'agents et de prisonniers va devoir faire équipe. Alors que la nuit tombe et que l'obscurité se rapproche, l'électricité et le téléphone sont coupés. Le gang encercle alors le poste, une lutte passionnante s'engage.

    Esthétiquement, Assaut est d'une clarté absolue. L'action est limpide, les travellings et les mouvements de caméra mettent en valeur les séquences de façon remarquable. La bande originale accentue la tension par sa discrétion, muette pour laisser enfler le suspense avant de reprendre sur des thèmes inquiétants. Niveau jeu d'acteur, c'est du tout bon : de la belle Laurie Zimmer au mystérieux Darwin Joston jusqu'au dévoué Austin Stoker, rien à redire. Bref Assaut est une prouesse formelle et un jusqu'au-boutisme en matière d'action. Carpenter oblige, un étrange malaise s'installe au cours du film. Ce gang qui s'acharne sur le poste de police apparait et s'évanouit avec une rapidité inouïe. Le pacte de sang que les chefs des Street Thunder ont passé, n'était-ce réellement qu'un engagement moral, ou cela allait-il au-delà ? Les forcenés assiègent le commissariat tel un flot ininterrompu, rappelant la fameuse Légion. Ce grain de noirceur vient compléter l'atmosphère unique du film, ajoutant aux ingrédients d'adrénaline et de tension un caractère ésotérique qui fait froid dans le dos. Pour un film des débuts pour Carpenter, Assaut est une réussite et malgré les effets datés, l'oeuvre vieillit drôlement bien.

    (Juin 2020)
  • La Nuit (1961)

    La Notte

    2 h 02 min. Sortie : . Drame.

    Film de Michelangelo Antonioni avec Marcello Mastroianni, Jeanne Moreau, Monica Vitti

    Dans La Nuit d'Antonioni, un couple s'éteint doucement sous le regard de la caméra. Giovanni et Lidia laissent ainsi leur mariage sombrer. On les voit errer dans les soirées mondaines, se perdre dans les rues de Milan. Chaque rencontre qu'ils font loin de l'autre est comme une occasion de fuir, mais rien n'arrive jamais. Enfin rien de trop sérieux. A l'instar de L'Eclipse ou de L'Avventura, le temps s'étire lentement, prenant la mesure du déclin qui s'annonce. Si le rythme et l'épure ne plairont pas à tout le monde, la direction d'acteur et la photographie en noir et blanc devraient en réconcilier certains. Et ça, c'est sans parler du trio irrésistible composés de Marcello Mastroianni, Jeanne Moreau et Monica Vitti.

    On observe donc ce couple aller et venir, dans une sorte de fuite en avant. Une fuite qui va les mener jusqu'à cette ultime soirée dans une luxueuse villa. La nuit et la pluie composent alors une étrange atmosphère, propice aux flirts et aux non-dits. Le coeur du film, l'incommunicabilité, se révèle à la lumière de cet homme et de cette femme qui tentent une dernière fois de se rapprocher. Mais dans cette ambiance feutrée, les regards expriment ce que les gestes trahissent depuis trop longtemps. La vérité finit par éclater... en demi teinte. C'est une victoire sur un air de renoncement. Quand le jour se lève, un petit miracle éclot dans la rosée des jardins. Une trêve, négociée à l'encre des souvenirs.

    Le dénouement, que viennent apporter l'aube et l'étreinte, peut être sujet à débat. On pourrait imaginer un nouveau départ. On voit d'ailleurs les amants se rappeler, émus à la lecture de la lettre, de ce qui un jour les a unis. Cependant, il y a peut-être autre chose à creuser. Cette fin, à mon sens, est aussi la fin de leur relation. Giovanni et Lidia ont franchi un point de non retour. Cet abandon, dans le calme du matin, c'est moins une réconciliation qu'un reste de lumière dans le sillage d'un météore. Je crois que c'est mon film préféré d'Antonioni, de loin.

    (Janvier 2020)
  • Bande-annonce

    Le Trou (1960)

    2 h 12 min. Sortie : . Policier, drame et thriller.

    Film de Jacques Becker avec Michel Constantin, Jean Keraudy, Philippe Leroy

    Le Trou, film de Jacques Becker sorti en 1960, est une plongée en apnée dans l'univers carcéral. Sous l'angle de la caméra, la prison se révèle un royaume de trocs et de routines, au rythme à peine troublé par les fouilles des gardiens. Les acteurs, pour partie d'anciens détenus, traduisent de manière édifiante cette impression de vie mise en cage. L'histoire débute avec un nouveau venu dans une cellule qui accueille déjà quatre prisonniers. Passés les doutes et les premiers jours, les occupants expliquent au dernier arrivé leur projet d'évasion. L'objectif est sommaire : creuser un trou dans le sol et dissimuler l'entrée sous des cartons. Le moment venu, il s'agira de s'y engouffrer pour atteindre les sous-sols et rejoindre la sortie par les égouts. Il n'y aura pas de seconde chance, la cohésion du groupe est donc primordiale, et ce malgré la défiance naturelle de chacun. La soif de liberté l'emportera finalement, embarquant le petit groupe avec elle.

    La caméra est un prolongement de l'enfermement vécu par les détenus, notamment lorsque le cadrage masque les extérieurs, ou qu'un gros plan accentue l'étroitesse de la cellule. Dans les entrailles de la prison, une fois échappés, le phénomène de claustrophobie s'amplifie. La mise en scène restera sobre et la musique, ou plutôt l'absence de musique, s'inscrit dans ce même prolongement, laissant parler le bruit des gamelles, le grincement des portes, le choc des outils sur la pierre. Les sons viennent ainsi renforcer l'isolement, en meublant le silence. Mais pour réussir l'évasion, il faudra rivaliser d'ingéniosité. Avec un minimum de moyens, le scénario nous explique comment déjouer les verrous et mesurer le temps à partir de rien. Comment simuler les corps sous les couvertures, et surveiller les gardiens avec une brosse à dents et un bout de verre. Comment évacuer des gravats et recycler le moindre objet discrètement.

    Certains films en mettent plein les yeux avec leurs effets spéciaux. Ici Becker nous décroche la mâchoire avec la simplicité du détail et du bon sens. Son film est réellement saisissant, une leçon d'écriture et de cinéma. Jusqu'au bout le suspense sera entretenu, pourtant la réussite du projet importe peu car Le Trou nous a déjà happé. Le concours de José Giovanni, ancien condamné à mort, a certainement à voir avec le cachet d'authenticité du film. Une grosse claque.

    (Novembre 2019)
  • Bande-annonce

    Playtime (1967)

    2 h 06 min. Sortie : . Comédie.

    Film de Jacques Tati avec Jacques Tati, Barbara Dennek, Rita Maiden

    Dans l'art du cinéma muet d'entre deux guerres, deux monstres sacrés se partagent naturellement la vedette. Les américains ont leur Buster Keaton, les britanniques leur Charlie Chaplin. L'humour et l'absence de paroles sont l'occasion pour eux d'aborder des thèmes forts sous couvert de scènes comiques, et le mélange fait émulsion. En France, quelques années plus tard, on découvre un trublion en la personne de Jacques Tati qui reprend en partie ces codes, avec des oeuvres aussi drôles que touchantes. Drôles et touchantes, mais pas que. Il y a une dimension d'avant-garde, d'anticipation dans les travaux de Keaton et de Chaplin, dans le fond comme dans la forme, et au delà de l'humour on découvre bien souvent dans leurs films une humanité à fleur de peau. Tati est du même tonneau. Mime talentueux, comédien et poète incarné, les longs métrages tels que Mon Oncle, sorti en 1958, ou Les Aventures de Monsieur Hulot, paru en 1953, dévoilent déjà tout le génie de l'artiste français.

    En 1967, Tati réalise Playtime, une oeuvre pleine, plus ambitieuse, et créée sans aucune retenue. Du fait de l'échec commercial à la sortie, et des difficultés de tournage puis de montage (le film devait durer plus de 3h à la base), le réalisateur y laissera des plumes, d'un point de vue moral et financier. Dans Playtime, on découvre une ville aliénée où les individus sont devenus esclaves des conventions et des contraintes de la ville, au point que leur routine en devient absurde, voire presque folle. On observe un immense rond point qui tourne au ralenti sous forme de carrousel, des appartements ouverts aux passants par leurs baies vitrées, des bâtiments de verre et d'acier aussi froids qu'un empilement de cubes, modernes semble-t-il. Les gens sont comme dans une fourmilière, obéissants et accaparés dans leurs tâches, sans jamais se poser de questions. Dans ce chassé-croisé urbain où deux personnages vont se frôler sans cesse, dans cette quête de perfection où le vice du détail est encouragé, Tati aboutit à une oeuvre totale, un chef d'oeuvre absolu d'anticipation qui fait écho aux dérives des métropoles dans lesquelles nous vivons. Une leçon de cinéma, une leçon de vie tout court, qui mettra quelques années à germer et à gagner en notoriété (moi le premier, le film m'a laissé de marbre lors de mon 1er visionnage).

    (Juillet 2019)
  • Bande-annonce

    Blade Runner (1982)

    1 h 57 min. Sortie : . Science-fiction, film noir et thriller.

    Film de Ridley Scott avec Harrison Ford, Rutger Hauer, Sean Young

    Blade Runner, sorti en 1982, imagine le futur d'une autre Terre. Los Angeles y incarne le reflet de Metropolis, reprenant du film de Fritz Lang les clivages et la verticalité. L'oeuvre de Ridley Scott s'ouvre sur les halos des gratte-ciels, dans une ville constellée de lumières et de brasiers industriels. Alors que l'aéronef s'envole dans la nuit, Vangelis nous hante d'une musique éthérée, hors du temps. L'histoire va s'attacher au personnage de Deckard, un chasseur spécialisé dans la traque d'androïdes. De manière édifiante, Blade Runner reprend les codes du film noir pour créer un genre de polar cyberpunk. L'enquête s'avère bouleversante, dans les thèmes qu'elle aborde comme dans la réalisation absolument remarquable.

    Ridley Scott construit ici son univers à travers toute une échelle de contrastes : la pénombre perpétuelle qui s'étend dans une ville baignée de lumière artificielle ; l'architecture écrasante de Los Angeles pourtant sillonnée de décors aériens ; le cadrage, au plus près des visages, qui ne révèle rien de ce que les personnages abritent en eux. Le thème de la déshumanisation, tout comme celui de l'identité, exploite ces contrastes et illustre une barrière devenue floue entre l'homme et la machine. Les réflexions se prolongent avec l'ambiguïté du test Voight-Kampff, sensé distinguer l'homme du robot. Mais comment traiter l'androïde qui ignore sa propre nature ? Rachel compose-t-elle son propre répertoire d'affects ?

    Les réplicants, finalement, cherchent à palier ce qui contraint leur durée de vie à 4 ans. Leur quête offre un terrain fertile à d'autres réflexions. La mort, l'héritage, la survivance. On repense à ces buildings taillés en forme de pyramide, un clin d’œil aux pharaons et leur obsession d'immortalité. Deckard finit par retrouver la trace des fugitifs dans un immeuble délabré. Il s'engage alors un duel d'anthologie, gravé au panthéon des improvisations. « All those moments will be lost in time, like tears in rain. ». Blade Runner est aussi un prolongement du roman de P.K.Dick, moins porté sur l'éveil de la conscience chez l'androïde, plus axé sur la survie et la solitude de l'homme après un déluge nucléaire (avec des passages sur les animaux artificiels, les boîtes à empathie, les systèmes de castes, ou encore l'exode sur Mars). Blade Runner est un véritable chef-d'oeuvre, une oeuvre prégnante jusque dans la conclusion et les doutes qu'elle soulève sur la nature de chacun.

    (Février 2019)
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    Metropolis (1927)

    2 h 25 min. Sortie : . Muet, drame et science-fiction.

    Film de Fritz Lang avec Alfred Abel, Gustav Fröhlich, Rudolf Klein-Rogge

    Réalisé en 1927 par Fritz Lang, Metropolis dévoile une société futuriste où une riche minorité habite les hauteurs de la ville tandis qu'une large population se terre dans les bas-fonds. Dans ce monde dystopique étrangement familier, le cinéaste va donner vie à des personnages emblématiques, à commencer par les Fredersen, père et fils. Là où le vieux Johhan règne en maître sur la cité, Freder incarne le changement et l'ouverture d'esprit. C'est la rencontre de Freder avec Maria, une belle ouvrière, qui va amorcer le fil de l'intrigue. Touché par sa beauté, Freder la suit jusque dans les profondeurs de la ville et c'est alors qu'il réalise la misère dans laquelle vivent les habitants. L'expérience qu'il en tire bouleverse sa vision de Metropolis. Lorsqu'il se précipite chez son père pour l'avertir, l'histoire prend alors un autre tournant.

    Metropolis peut être perçu de différentes manières. Sous l'angle historique d'abord, à travers la lutte des classes et le travail à la chaîne, un portrait critique qui préfigure Les Temps Modernes de Chaplin de 1936. Sous un angle religieux également, avec cette prophétie qui annonce l'arrivée d'un messie. On peut trouver une axe mythologique lorsque Moloch engouffre ses victimes, et une part théâtrale dans l'interprétation trop appuyée des acteurs. Mais Metropolis c'est aussi des effets spéciaux inédits pour l'époque, un film d'anticipation qui imagine des gratte-ciels improbables et des réseaux de transports saturés. La surpopulation et l'urbanisme inconsidéré ont accouché d'une architecture folle, un cocktail de courants et d'influences qui va hanter la culture du siècle à suivant.

    Les ramifications de Metropolis sont nombreuses, dans le jeu Bioshock par exemple avec la ville de Rapture et son élitisme morbide, ou dans la saga Final Fantasy avec Midgard dont les réacteurs Mako fonctionnent grâce aux bas quartiers. On peut également citer Gunnm dans l'univers du manga, avec la cité de Zalem suspendue au bidonville de Kuzutetsu. Côté cinéma, on pense à Dark City, 2046 ou même au design de c3p0 avec la saga Star Wars. Un autre exemple plus frappant vient de Blade Runner, deux cités verticales à la circulation intense, grouillantes de monde, versant jusqu'à la thématique de l'androïde à l'apparence humaine. Bref, Metropolis est à voir au moins une fois pour ce qu'il a apporté, même si le rythme et la conclusion du film ne satisferont pas tout le monde.

    (Décembre 2018)
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    Harakiri (1962)

    Seppuku

    2 h 13 min. Sortie : . Action, drame et historique.

    Film de Masaki Kobayashi avec Tatsuya Nakadai, Akira Ishihama, Shima Iwashita

    Harakiri réalisé par Kobayashi en 1962 nous embarque à l'ère d'Edo, une période où de nombreux samouraïs se retrouvaient alors sans occupation. C'est le cas de Tsugumo, un rōnin qui se présente un jour aux portes du clan Ii. Plutôt que vivre dans la misère, Tsugumo dit vouloir mettre fin à ses jours. Dès lors, par un habile jeu de dialogues et de flashbacks, Kobayashi va mettre en place un suspense tenace. Si le début semble s'attacher à l'Histoire et au shogunat, le film opère rapidement une 1ère mutation. Tsugumo raconte ses déboires, la déchéance des siens. L'éloquence du rōnin contraste avec l'assurance qu'il affiche à l'audience. Mais des points d'ombres surgissent, et on apprend que Chijiwa, le gendre de Tsugumo, était venu ici formuler la même requête quelques temps plutôt. Sauf que pour Chijiwa, la requête était un mensonge, une manière de faire l'aumône et d'attendrir les samouraïs.

    Le clan Ii le força pourtant à accomplir le seppuku, pour faire de lui un exemple. La lumière sur cette folie redistribue les cartes, et le film glisse du drame vers la lutte psychologique entre Tsugumo et l'intendant. Alors que ce dernier se mure derrière ses principes, Tsugumo en appelle à son humanité. En réalité, le rōnin a pris les devants, humiliant en combat les bourreaux de Chijiwa quelques jours auparavant. Depuis, ces derniers se sont portés malades pour éviter le déshonneur. Ainsi Tsugumo démontre le lien entre la lâcheté de son gendre et celle des guerriers du clan Ii. Le film s'achève sur une explosion de violence, un authentique chanbara après que l'intendant ait ordonné la fin de Tsugumo. La conclusion nous offre une puissante allégorie à travers ces valeurs qui volent en éclat comme ces cloisons éventrées, ou ces estampes tachées de sang. Ce qui existait de sacré, de noble dans l'art du samouraï a été enseveli. Rien ne subsiste sinon un jeu de façades où la mort n'est plus que comédie.

    Dans Harakiri, à l'instar de Rebellion sorti 5 ans plus tard, la forme sert harmonieusement le fond. La lenteur des travellings accentue le poids des mots, le cadrage souligne la gravité des visages, les techniques de champ-contrechamp donnent aux débats toute leur ampleur. La bande originale sert une musique raréfiée qui soutient la narration sans excès. La photographie et les décors, des cours du château aux rares zones extérieures, subliment l'histoire, comme ce duel au sabre dans une plaine balayée par le vent. En résumé, un vrai chef-d'oeuvre.

    (Novembre 2018)
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    Les Sept Samouraïs (1954)

    Shichinin no samurai

    3 h 27 min. Sortie : . Arts martiaux, aventure, drame et action.

    Film de Akira Kurosawa avec Toshirō Mifune, Takashi Shimura, Keiko Tsushima

    Les Sept Samouraïs de Kurosawa nous plonge dans un Japon médiéval en proie à la guerre civile. Un petit village isolé au coeur des rizières sert de lieu d'entame au récit. Tandis que des bandits échafaudent une attaque, un villageois les surprend et en informe sa communauté. Ensemble, les paysans décident d'aller quérir de l'aide et d'embaucher des ronins, chose facile en cette période, mais les paysans sont très pauvres. Avec persévérance, ces derniers réussissent à recruter sept quidams. La narration se dilue alors sous l'angle de la caméra, laissant le spectateur s'imprégner de l'ambiance et de chaque personnage. Samouraïs et paysans retournent finalement au village pour organiser la défense. Au rythme des préparations, un lien se crée entre ces hommes que tout oppose. Un beau jour, alors que des trombes d'eau inondent le village, l'attaque des bandits a finalement lieu. Le film bascule alors dans un enchainement de manœuvres militaires et d'affrontements. Le village est encerclé, mais les samouraïs qui le défendent ont bien oeuvré. Sous une pluie torrentielle, la bataille se veut dantesque. Le souffle est épique, chaque action compte, chaque mort est décisive.

    Puis le calme revient, et les 3h30 ont filé à une vitesse folle. Sous le jeu saisissant des acteurs, les héros sont devenus familiers. Toshirō Mifune campe le plus attachant des samouraïs, passant du clown naïf au guerrier intrépide, maniant un sabre démesuré. L'extrême lisibilité du long métrage mérite tous les éloges, tant dans l’écriture du script que dans la mise en scène. Le cadrage est propre, les plans sont limpides. Autour d'une carte dessinée à même le sol, le spectateur suit avec le vieux Kanbei le déroulement de la bataille. Tout est fait pour qu'on s'y retrouve, pour ne jamais perdre le fil des évènements. A noter qu'on ne retrouve pas une classique opposition manichéenne. Le contexte n’a rien de binaire, Les Sept Samouraïs nous conte un récit à trois partis. Les hommes qui arrivent au départ pour aider le village sont mal accueillis car les samouraïs sont craints. Les vestiges d'armes et d'équipement retrouvés plus tard dans les chaumières attestent de litiges sanglants entre samouraïs et paysans. Et si la confiance se gagne dans l'adversité, Kanbei conclut sur une phrase qui résume bien que l'issue du conflit n'a rien changé à l'ambiguïté du contexte. Bref un très grand film. En matière de cinéma, Kurosawa sait décidément tout faire.

    (Octobre 2018)
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    Apocalypse Now (1979)

    2 h 27 min. Sortie : . Drame et guerre.

    Film de Francis Ford Coppola avec Marlon Brando, Martin Sheen, Robert Duvall

    Dès la première séquence, le ton est donné. La guerre qui inonde l'écran a quelque chose de sauvage que la nature n'a rien à lui envier. Si Apocalypse Now est aujourd'hui un monument, le projet de Coppola a failli ne jamais voir le jour : problèmes financiers, ennuis climatiques, acteurs souffrants. Heureusement le cinéma a triomphé, et on a vu sortir en 1979 Apocalypse Now. On y découvre le capitaine Willard, un militaire américain choisi en pleine guerre du Viêt Nam pour assassiner Kurtz, un colonel devenu fou selon les renseignements. Pour mener cette mission, Willard va tenter la voie des eaux depuis la frontière du Cambodge, embarquant en pleine jungle à bord d'un vieux rafiot. Là-bas, l'horreur se mêle à une nature oppressante, inspirée par un roman de Joseph Conrad. Dans Au Coeur des Ténèbres, le récit se déroule en Afrique Noire, Conrad y dépeint un monde ravagé par le colonialisme et l'esclavage. Coppola choisira d'illustrer la guerre avec la même authenticité: perversion de l'innocence, banalisation de la violence, racisme et désolation. Le maquillage de l'horreur n'a aucune limite, et pour mieux la faire oublier on organise des show improbables de pin-up, des parties de surf en plein affrontement ou des raids aériens sur l'air de la Chevauchée des Walkyries.

    Coppola va peu à peu instaurer un enjeu plus fidèle au livre de Conrad: l'opposition entre le monde sauvage et le monde civilisé. Plus le bateau progresse au cœur de l'immense forêt, plus l'étau se resserre sur la fragile embarcation. La nature se densifie, les rencontres s'espacent, chaque escale témoigne du recul de la civilisation. Le langage s'éteint et la communication se réduit bientôt à une pulsation primitive, à des gestes et des peintures tribales. La horde indigène de Kurtz, armée servile et terrifiante, est le point d'orgue du voyage. The End des Doors ouvre et clôt ainsi le film, alors que Kurtz confronte un Willard devenu méconnaissable. Dans ce lieu reculé, l'homme n'est plus que sauvagerie. La folie incarne un levier central dans le film, un espace où dans cet enfer chacun finit par se réfugier. A noter qu'il existe une polémique concernant le passage de la colonie française, supposé incohérent, mais cette partie me semble tellement décalée (au regard du spectacle qui la précède) qu'elle participe à ce sentiment de perdition, de monde mystérieux où chaque recoin de jungle abrite l'inconnu. Un film qui n'a pas fini de faire parler de lui après tant d'années.

    (Septembre 2018)
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    Stalker (1979)

    Сталкер

    2 h 43 min. Sortie : . Drame et science-fiction.

    Film de Andreï Tarkovski avec Alexandre Kaidanovski, Anatoli Solonitsyne, Nikolai Grinko

    Stalker, adaptation cinématographique du roman des frères Strougatski, nous plonge dans un univers déroutant. Aux abords d'une ville indéfinie s'étend la Zone, un territoire industriel à l'abandon. Dès l'introduction on comprend que la Zone a quelque chose d'étrange et d'interdit, sa traversée va être au coeur de l'histoire, et les détours pour rallier ses secrets autant de pistes à explorer. On va suivre trois personnages dans cette aventure : un passeur, un scientifique et un écrivain. Les trois compagnons vont voyager dans ces terres désolées où la nature semble avoir repris ses droits, l'humidité et la végétation recouvrant les carcasses de véhicules autant que les ruines de bâtiments. Mais derrière le calme de ce paysage verdoyant se cache un labyrinthe des plus opaques.

    Tarkovski va dans son film multiplier les zones d'ombre, ce qui me fait penser à une formulation : la saturation du mystère. Dans Stalker, il existe tellement de pistes à explorer que plusieurs visionnages ne suffisent pas à en épuiser la substance. Les teintes à l'écran qui varient du sépia aux couleurs vives, les origines inexpliquées de la Zone, ce téléphone qui retentit au milieu de nulle part, cette gamine qui fait bouger les verres par la pensée... à moins qu'il ne s'agisse d'un train approchant. Puis il y a la Chambre, l'ultime secret du labyrinthe. On ne peut avoir l'assurance de rien dans Stalker. Chaque personnage y va de ses convictions sans parvenir à une quelconque certitude, de la foi du passeur aux concepts cartésiens du professeur, jusqu'à la passion de l'écrivain.

    Le film reste lent et mystérieux, on est complètement happé ou on sombre avec lui. On est loin du chemin élagué par le roman où la Zone est le lieu de passage d'une race extraterrestre. Dans le livre, la nature fantastique des événements qui se déroulent dans la Zone, comme les facultés spéciales des objets retrouvés là-bas, ne laissent place à aucun doute. Là où le film ne fait que lever des hypothèses, le livre nous dévoile des phénomènes mortels, des enfants mutilés, des habitants métamorphosés en cadavres ambulants qui hantent les murs de leurs anciennes maisons. Il existe entre le film et le bouquin une belle complémentarité. Un jeu vidéo basé sur la Zone a vu le jour en 2007, Shadow of Chernobyl. Je n'ai entendu que du bien du titre, à creuser à l'occasion. Pour terminer, j'ai mis du temps à l'apprécier mais l'oeuvre de Tarkovski est une belle expérience pour ma part.

    (Août 2018)
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    L'Impasse (1993)

    Carlito's Way

    2 h 24 min. Sortie : . Gangster et drame.

    Film de Brian De Palma avec Al Pacino, Sean Penn, Penelope Ann Miller

    L'Impasse sorti en 1993 est un film de truand inspiré du roman After Hours de Edwin Torres. Brian De Palma met une nouvelle fois en scène Al Pacino, cette fois dans le rôle de Carlito, un ancien mafieux relaxé d'une peine qui s'étirait jusqu'à 30 ans. La trajectoire du film s'éloigne ici de celle de Scarface dans sa posture plus nihiliste, presque désenchantée autour du thème de gangster. Avant de plonger, Carlito était à la tête d'un réseau de stupéfiants, mais à sa sortie il choisit de faire table rase. Pas si simple. Malgré ses efforts pour s'extirper du milieu, son ancienne vie le poursuit. Embrouilles, fusillades, trahisons, tout va y passer. Dans ce New York trouble des années 70, l'ambiance devient tendue et la confiance se fait rare, difficile d'imaginer un échappatoire. Carlito en pince pour Gail d'ailleurs, ressurgie de son passé, et alors qu'il observe la belle un soir à la dérobée, tout devient clair. Il lui propose de partager sa vie, mais bien sûr les choses vont se compliquer. Dans l'Impasse, il n'y a pas de conte de fée.

    Le film de De Palma est un parfait mélange entre quête de rédemption et film noir. L'introduction engage déjà le spectateur sur une réflexion atypique, où la séquence qui ouvre la pellicule est aussi celle qui la clôt, la fin de Carlito abattu alors qu'il tente de fuir. Finalement l'Impasse est le chant du cygne d'un malfrat qui n'a aucune chance d'échapper à son destin. L'intrigue est ponctuée d'une voix off, celle de Carlito parlant de ses déboires, de ses choix et de ses erreurs, ses opportunités manquées. La fin ne changera pas d'un iota, mais son sens prendra une autre ampleur au terme du voyage. En fait Carlito est le seul à ne pas avoir changé après ces 5 années de prison. Son ami, sa fiancée, son quartier, il ne reconnaît plus rien. L'Impasse est moins l'incapacité d'un homme à incliner le destin dans la direction qu'il choisit, que l'aveu d'une personne restée figée dans ses souvenirs. De Palma signe ici un travail d'orfèvre. Direction d'acteur, mouvement de caméra, lisibilité de l'action, bande originale, le film est une pépite. Dix années après le sacre de Scarface, le réalisateur remet le couvert avec Al Pacino pour un des plus beaux films de sa carrière.

    (Février 2018)
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    In the Mood for Love (2000)

    Fa yeung nin wa

    1 h 38 min. Sortie : . Drame et romance.

    Film de Wong Kar-wai avec Maggie Cheung, Tony Leung Chiu-wai, Siu Ping-lam

    In the Mood for Love, de Wong Kar-wai, débute à Hong Kong en 1962. On y découvre deux personnages, Mr Chow et Mrs Chan, qui emménagent dans des appartements voisins après avoir fui Shanghai. Ces derniers vont se croiser chaque jour sans y prêter attention, mais derrière le calme de la routine un orage se prépare. Lorsque Mr Chow et Mrs Chan découvrent que leurs conjoints entretiennent une relation adultère, ils se confient l'un à l'autre. Au détour des confidences, une relation plus ambigüe va éclore, et de cette ambiguïté le film va se nourrir. La rencontre laissera planer un espoir de romance mais dans ce contexte de honte et de rancoeur sentimentale, difficile d'y voir clair. L'ambiance devient douce-amère, et le film étire alors le temps, prolongeant les absences et les doutes des personnages dans des séquences qui se font écho. Les décors, les costumes, la photographie, tout est étudié avec soin. Un sens du cadre qui se poursuit dans la bande originale vaporeuse, avec un thème lancinant qui rappelle que cette relation couve une tristesse inconsolable.

    Depuis les doutes qui assaillent les personnages, l'atmosphère va basculer vers une forme de songe. La caméra se perd dans un labyrinthe de couloirs et de rues. On saute d'une scène à une autre comme dans un album de souvenirs, un rêve éveillé où les repères temporels sont brouillés, où les transitions spatiales sont évacuées. Des évènements résonnent, des lieux se répètent, des croisements reviennent inlassablement comme la lente montée des marches de cette place qui vacille à la lueur des lampes. Enfin In the Mood for Love a quelque chose de théâtral. La mise en abime ne cesse de jouer la même pièce, celle des amants blessés qui singent la tromperie, imaginant la rencontre à l'origine de l'adultère. Une comédie dans la comédie où la scène, envahie par la nuit, souligne l'errance des personnages. Seule une averse peut les sauver, lorsque la pluie les contraint à l'intimité d'un abri... Une errance qui se prolongera dans le film 2046. On y retrouvera un narrateur écrivain imaginant un héros piégé dans une ville futuriste appelée 2046, numéro qui fait écho à la chambre où les amants du premier film se retrouvaient.

    « In the old days, if someone had a secret they didn't want to share... you know what they did ? They went up a mountain, found a tree, carved a hole in it, and whispered the secret into the hole. Then they covered it with mud. And leave the secret there forever. »

    (Mars 2017)
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    Persona (1966)

    1 h 24 min. Sortie : . Drame.

    Film de Ingmar Bergman avec Bibi Andersson, Liv Ullmann, Margaretha Krook

    Persona est une oeuvre emblématique d'Ingmar Bergman. Sorti en 1966, le film dépeint une relation ambiguë entre deux femmes, dans un cadre contemporain. Elisabeth est une actrice talentueuse, mais lors d'une représentation sa voix s'éteint soudainement. Confiée aux soins d'un hôpital, la comédienne est prise en charge par Alma, une jeune infirmière. Malgré les soins dispensés, Elisabeth ne montre aucun signe de rétablissement, et le médecin lui propose de partir dans un cottage en bord de mer, en compagnie d'Alma. La nature du lien qui unit les deux femmes va alors évoluer, au point de devenir le centre de l'intrigue. L'oeuvre qui s'annonçait comme un drame, avec le mutisme d'Elisabeth et la solitude d'Alma, devient plus colorée à mesure que la confiance s'établit, puis le film bascule à nouveau, cette fois vers une ambiance oppressante.

    Le thème de l'identité est ici très marqué. Plus le récit progresse, plus Alma se perd dans les limbes de sa personnalité, au point d'en oublier qui elle est. Alma s'exprime désormais pour les deux femmes, comme si elle avait absorbé le caractère de la comédienne. Deux tempéraments cohabitent en elle, le mutisme et la part d'ombre d'Elisabeth incarnant le pendant de l'infirmière. D'ailleurs si le mot "persona" désignait les masques que portaient les acteurs au théâtre, le terme a ensuite été repris en psychanalyse pour signifier la part de personnalité qui organise notre rapport aux autres, à la société en général. Pour paraphraser cette même approche, "Persona" est la façon dont chacun doit se fondre dans un personnage prédéfini afin de tenir un rôle social. Un titre qui a du sens.

    D'un point de vue formel, Persona est à couper le souffle. La photographie sublime, le montage ingénieux où les visages se confondent, les travellings saccadés qui accentuent le malaise, les plans fixes jouant sur les effets d'opacité et de lumière (qui traduisent bien l'esprit troublé d'Alma). Avec son atmosphère incroyable qui empreinte ses codes au clair-obscur, le film de Bergman est un bijou du cinéma, une claque visuelle où chaque plan brille de précision et d'ingéniosité. Bref un grand film malgré sa courte durée. Son influence est immense dans le 7ème art, comme Mulholland Drive de Lynch fortement inspiré dans ses thèmes de dualité, d'identité, de trahison et de sensualité entre deux femmes. Mais ses marques se retrouvent chez d'autres cinéastes, notamment Coppola avec Apocalypse Now, ou Fincher avec Fight Club.

    (Février 2017)
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    Il était une fois dans l'Ouest (1968)

    C'era una volta il West

    2 h 55 min. Sortie : . Western.

    Film de Sergio Leone avec Charles Bronson, Claudia Cardinale, Henry Fonda

    Il était une fois dans l'Ouest nous immerge près de Flagstone, dans une ville imaginaire du Far West. Dès les premiers plans sur le quai de gare, le film de Leone s'annonce comme un modèle en matière de cinéma. L'introduction, parfaitement mise en scène, dévoile les axes majeurs du long-métrage : l'avancée inexorable du chemin de fer lors de la conquête de l'Ouest, et un conflit houleux entre deux as de la gâchette, Franck et l'Harmonica. L'histoire se découvre autour d'un îlot perdu dans un océan aride nommé Sweetwater. C'est vers ce lieu, qui abrite une des rares sources d'eau dans la région de Flagstone, que se tournent tous les regards. Posséder une telle propriété avec l'arrivée du chemin de fer représente une aubaine, les McBain l'avaient compris, seulement lorsque Jill McBain arrive à Sweetwater pour retrouver les siens, c'est un spectacle de mort qui se dessine sous ses yeux. Le scénario va alors dérouler sa toile. L'attaque de Franck a été commanditée et ce dernier tente de faire porter le chapeau à une autre bande, celle de Cheyenne. Les cartes sont distribuées, et une partie de poker se joue désormais autour de Sweetwater. Cheyenne, l'Harmonica, Franck, Jill. Ils incarnent tous un emblème du western spaghetti, jouant des personnages moins manichéens qu'à l'accoutumée.

    La BO de Morricone est grisante. Les thèmes épousent chacun des personnages, reconnaissables à leur mélodie. Claudia Cardinale hypnotise l'écran de ses yeux ambrés et Jason Robards, sous les traits de Cheyenne, porte le masque d'un vieux renard aussi rusé qu'habile de ses armes. Henry Fonda lui est refondu en symbole de noirceur, Franck, le mercenaire qui en impose. Enfin Charles Bronson complète la galerie de destins croisés en nous offrant le mystérieux Harmonica, insondable figure de l'histoire. Bref au delà de la BO et des personnages, l'essence du film se découvre dans ce combat entre tradition et progrès, que vient illustrer l'arrivée du chemin de fer dans les landes américaines. Et avec ce progrès, la civilisation gagne les terres, une époque va en remplacer une autre. Le Far West va disparaître, et alors que tout un monde s'efface sur un air d'harmonica, un autre se prolonge au rythme effréné d'une locomotive. Des enjeux passionnants donc, qui rehaussés par cette perfection formelle donnent lieu à un petit bijou du cinéma. Peut-être mon film préféré de Leone.

    (Avril 2016)