Un monde devenu réel ?

Avis sur 1984

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Difficile de commenter 70 ans après sa parution, un tel livre qui est devenu un classique de la littérature dystopique. En fait, l’ultime œuvre de George Orwell (1903-1950) est un hybride, mi roman, mi essai. Ce second aspect est le plus réussi car l’auteur fait preuve d’une finesse d’analyse sur le fonctionnement des sociétés totalitaires dont l’Union Soviétique lui a servi de modèle (ce qui était fort courageux en 1949 où beaucoup d’intellectuels étaient aveuglés par le communisme dicté par Lénine puis par Staline). Orwell fait état d’une préscience remarquable car son analyse reste toujours d’actualité, non seulement dans les dictatures mais aussi dans les démocraties, contaminées par la tentation sécuritaire pour le « bien-être » de tous (dont le meilleur exemple reste la prolifération exponentielle des caméras de surveillance en milieu urbain). La gestion de la pandémie de la Covid-19 en est aussi une belle illustration avec la toute-puissance du monde médical, l’interdiction de circuler hors motifs référencés par le gouvernement puis seulement dans un rayon de 100 km. Cette partie aurait pu rester à l’état d’essai, à la façon de l’opuscule (47 pages) d’Etienne de la Boétie (1530-1563), « Discours de la servitude volontaire » (publié en 1576). D’ailleurs, il insère dans « 1984 », des passages entiers du livre « Théorie et pratique du collectivisme oligarchique », d’Emmanuel Goldstein, le chef de la Fraternité, ancien membre du Parti et devenu opposant à Big Brother. Le procédé est facile et un peu artificiel. Cet ajout d’une quarantaine de pages (sur 417 du livre) est complété par un appendice sur « les principes de la novlangue » (19 pages), lui aussi d’une extraordinaire précision sur la création d’une nouvelle langue, minimaliste et de plus en plus appauvrie et dont le dictionnaire est à sa 10e édition en 1984 (« Seule langue dont le vocabulaire diminue chaque année et dont le seul but est de restreindre les limites de la pensée, rendant littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y a plus de mots pour l’exprimer »). Démonstration redoutable car d’actualité avec le politiquement correct, la culture de l’annulation ou la communication de mouvements ultra minoritaires (et d’essence élitiste) qui pratiquent le « nommer et faire honte ». Certes, les exemples sévissant dans « 1984 » sont extrêmes (« La guerre, c’est la paix », « La liberté, c’est l’esclavage », « L’ignorance, c’est la force ») mais aussi plus subtils avec, par exemple, la réécriture du journal Times, a posteriori, sous couvert de corrections de coquilles mais en fait, pour faire coïncider les prévisions ou promesses du Parti avec la réalité (« Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé »), ce qui lui permet de « sauvegarder son infaillibilité ». La partie fictionnelle du livre (qui débute le 4 avril 1984 à Londres dans le super-état d’Océania (constitué par les Amériques, les îles Britanniques, l’Australie et le sud de l’Afrique et en guerre perpétuelle contre l’Estasia ou l’Eurasia et où « rien n’est illégal puisqu’il n’y a plus de lois ») est moins réussie car elle reste surtout descriptive (1ère partie du livre en 138 pages) de la société totalitaire (

épurations à partir de 1965, pénuries de biens de consommation, installation d’un télécran qui voit et entend tout dans chaque appartement et diffuse des informations officielles, famille devenue une extension de la police de la pensée, pendaisons publiques des ennemis du Parti et des prisonniers de guerre, exaltation de la haine, confessions de toute sorte d’accusations infondées

) avec un enjeu dramatique (devenir de la relation entre Winston Smith, 39 ans et Julia, 26 ans, dans la 2e partie en 164 pages), certes réel mais prévisible [dans la 3e et dernière partie du livre (96 pages): « le Parti ne s’intéresse pas à l’acte et ne s’occupe que de l’esprit. Il ne détruit pas ses ennemis mais les change ».]. Rien ne pousse le lecteur à vouloir terminer le livre dans la nuit ; « 1984 » n’est pas un thriller !

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