Vivez toutes les émotions du cinéma avec Orange

Ton univers impitoyable

Avis sur 22/11/63

Avatar Seb C.
Critique publiée par le

On ne sait plus vraiment à quoi appartient King : la littérature, le cinéma, le jeu vidéo ? 22/11/63 ressemble à un blockbuster multisupport. Visuel d'abord, avec ses descriptions longues et précises d'un autre temps, d'un autre lieu. Sonore ensuite, avec une quantité de dialogues imaginés qui n'en finissent pas (pour déjouer le complot visant à assassiner Kennedy, le héros met sur écoute une foule de personnages) et surtout avec un torrent continu de références musicales. Tactile, quasiment, avec la mise en scène d'une romance torride et touchante qu'on n'avait plus rencontré chez l'auteur depuis... trop longtemps. Enfin, et surtout, ludique, avec le thème du voyage dans le temps, ce casse-tête merveilleux et définitivement attirant qui autoriserait les délires les plus fous. Pourtant, de ce ludisme, King s'en méfie. C'est un jeu aux règles très cadrées auquel il nous convie : pas d'écarts, on pose des limites à l'infini, on se borne à poursuivre un objectif – le sauvetage de Kennedy en 63, donc – duquel on s'interdira de dévier. À la manière d'un tutorial de jeu vidéo, King ouvre son récit par un long dialogue entre le héros et son mentor, en réalité entre l'auteur et son lecteur : on y pose les enjeux et les risques du sujet, on se ferme à des possibilités attirantes qui pourraient faire partir le récit dans des directions trop compliquées. King se refuse au « mindfuck » et le précise d'emblée : le voyage dans le temps, c'est pour sauver Kennedy et explorer l'Amérique d'il y a cinquante ans, point final. Au moins ne peut-on pas lui reprocher un manque de sincérité.

C'est à la fois très frustré et très excité que l'on entame donc réellement le bouquin après une cinquantaine de pages de briefing ultra carré. Frustré, car dès le départ on est renseigné sur les limites de l'exercice. Excité, car le peu qui est promis est suffisamment enthousiasmant pour qu'on se lance dans l'aventure. Pas de souci pour la lecture, fluide et tranquille, guidée par la plume de King qui n'est pas le singe à qui on apprend à faire des grimaces... C'est une vraie balade, et malgré le format évidemment « King size » (un petit millier de pages) les mots sont choisis pour passer avec simplicité et naturel – parfois au détriment de l'élégance des phrases. Ce fameux couloir du temps, ces marches invisibles empruntées par le héros qui le transportent d'une époque à l'autre sont un véritable fantasme devenu réalité ; on a quasiment en visuel cet escalier de l'impossible où se superposent passé et présent (ou présent et futur) et qui annonce les aventures les plus folles. L'auteur va blinder son récit de clins d'œil à une autre époque, celle des Etats-Unis comme celle de sa propre littérature dont il va retracer l'histoire. Il y a cette passion pour le sadisme, pour une forme de gore décomplexé et racoleur avec une première partie centrée autour du meurtre d'une famille à coups de marteau, que le héros va se donner pour mission d'empêcher en guise d'entraînement. Il y a ensuite la description tendre d'une adolescence maladroite qui va grandir sous les coups du destin, paquet de références à « Ça », le retour à une romance teintée d'horreur, puis finalement la partie consacrée à Kennedy et à son assassin qui, ironie du sort, est finalement la moins intéressante.

Des nombreux défauts de « 22/11/63 », son plus grand est sans doute ce compartimentage sans finesse qui va donc accoler trois « séquences » de la vie du héros si différentes qu'on pourrait aussi bien avoir trois bouquins différents. L'exercice est rigolo, mais l'absence de liant énerve. Son deuxième gros problème est que le sujet initial soit en réalité éventé dès le départ et qu'il succède à des séquences où King s'est fait tant plaisir que le soufflé retombe. Un bon tiers du livre se parcourt sans grand intérêt, piégé dans la description du quotidien de Lee Oswald, personnage « sans envergure » – l'expression sera maintes fois répétée – qui deviendra l'assassin du président et que King s'échine à nous décrire comme un salaud notoire. Relents de manichéisme patriotique et frelaté, impression surtout que l'auteur abandonne à contrecoeur cette Amérique profonde et attachante dans laquelle il avait jusqu'ici pris soin d'intégrer son héros. Au bout de cet exercice un peu trivial de sauvetage de président, on revient toutefois à des valeurs plus essentielles, et c'est une belle conclusion que s'offre King, un peu culcul mais témoignant d'une vraie intelligence, où l'on envoie ad patres ces préoccupations futiles pour partir à la reconquête pourtant impossible d'un amour perdu. Au-dessus de ce gore gratuit mais efficace, à mille lieues de cette obsession de la nation qui esquinte souvent le récit, semble finalement vaincre une certaine idée du patriotisme selon le Stephen King contemporain : pour seul président, le cœur.

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 426 fois
7 apprécient

Autres actions de Seb C. 22/11/63