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À rebours par -Aymeric-

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A rebours est l’alpha et l’omega de l’avant-conversion de J.-K. Huysmans, auteur tourmenté par la crainte de la damnation. A la sortie de l’œuvre, Barbey d’Aurevilly dira qu’il aurait à choisir entre la bouche d’un pistolet ou la génuflexion devant la croix. Huysmans choisira la conversion, trouble, puisque dialectique et passant par une enquête sur le satanisme (Là-bas). L’auteur rompt avec sa filiation naturaliste pour s’orienter vers le symbolisme et le décadentisme, deux mouvements assez proches, qu’en tant que critique d’Art Huysmans défendra. Le premier file la métonymie de sorte à délivrer le plus d‘éléments par le minimum de moyens (par exemple, le passage de la tortue enchâssée de gemmes qui meurt sous le poids de ses pierreries est une métaphore pour refléter la condition du héros agonisant sous le poids de ses accumulations d’objets). Le second courant est thématique, l’œuvre décadente aborde des sujets comme la dégradation et la corruption humaines.

L’action est réduite à son strict minimum. Des Esseintes est un anti-héros, rien ne se passe. L’ennui du dandy désœuvré collectionnant toutes sortes de curiosités, qui émet des jugements sur ces objets. Malgré cet embourbement dans la passivité, pas une page n’est susceptible d’ennuyer le lecteur grâce à un travail de documentation pointilleux sur une variété de sujets tous plus passionnants les uns que les autres.

Dans sa vacuité et sa vanité, Des Esseintes est le héros d’une épopée esthétique qui se passe entièrement au sein de la subjectivité mentale. Le passage en revue de ses goûts et dégoûts renvoie en fait à l’âge médiéval fantasmé. Il combat des chimères, affronte des vouivres, pourfends des dragons de mauvais goût. Avec un goût prononcé pour le dolorisme, Des Esseintes souffre le martyre, il souffre de ce que l’on a baptisé mal du siècle, qui pourrait être résumé par ce mot un peu mystérieux de Musset : « Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux ». Des Esseintes appartient à l’ancien monde, du moins se fantasme-t-il en aristocrate de la vieille école pour qui le goût sûr de lui-même est la valeur suprême. Celui-ci fait appel à la synesthésie et l’hyperesthésie de l’observateur, critique d’art, collectionneur d’objets pour qui la moindre nuance prend une connotation douloureuse. En affirmant son goût, notre héros affirme sa supériorité hiérarchique dans un système décadent dont il est lui-même le symptôme le plus affirmé. Où le nivellement et le relativisme «les goûts et les couleurs...» se retrouvent appliqué à l’échelle du politique. Mais précisément, Des Esseintes ne croit plus, dans son spleen baudelairien, à une restauration du monarchisme et de l’aristocratie attenante, ce « régime des meilleurs » ne peut plus passer que par l’individu libre. Encore faut-il qu’il ne soit pas dupe de sa propre laideur, et c’est bien l’impasse que pointe Barbey, autre baudelairien qui fut lui-même confronté au paradoxe du choix. Soit le choix de se détruire, soit le choix d’être sauvé malgré soi. En étant affranchi de toute contrainte politique pesant sur ses décisions, Des Esseintes ne peut s’empêcher d’accourir à la déflagration de son humanité. Il se retire tout d’abord afin d’échapper à la « tyrannie démocratique », celle de la majorité, celle de Tocqueville. Puis dans son artificialité qui tourne à la monstruosité (encore une fois le sort de la tortue est significatif, cette fois-ci du point de vue sadique) Des Esseintes n’échappe pas à son auto-destruction. Le cœur froid, l’âme tourmentée, à force d’exigences surhumaines, de cauchemars éveillés, ses nuits sont remplies d’éclairs. La sérénité de l’âme (l’ataraxie) est un horizon impossible, inatteignable.

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