Petits éléments sur un monument

Avis sur Anna Karénine

Avatar Clément Nosferalis
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Sur les grands chefs-d’œuvre, il faut éviter de dire des banalités. D’ailleurs, on n'écrira rien de neuf dessus, puisque depuis un siècle les écrivains et les universitaires dépècent l'ouvrage pour nous montrer son génie dans les moindres détails (de même, on ne dira rien de neuf sur Don Quichotte, sur les pièces de Shakespeare ou sur Dante). On ne peut noter que de petits éléments qui, espère-t-on, donneront aux gens l’envie de le lire, ou de le relire, ou de réfléchir à nouveau dessus.

"Anna Karénine" est un monument littéraire, puisqu'il s'agit d'une immense fresque sur la Russie de la fin du XIXème siècle. Cette fresque ne se fait pas sur un modèle à la française ; même si l'histoire d'Anna fait penser à Emma Bovary (l'adultère, le suicide), il ne s'agit pas ici d'un roman centré sur Anna, mais d'un roman familial à l'anglaise ; d'ailleurs, le personnage central du roman est en réalité Lévine, sur lequel sont consacrées le plus grand nombre de pages et surtout la partie conclusive, avec sa révélation philosophique et mystique qui en fait le porte-parole spirituel de Tolstoï.

Certains semblent croire que le roman fonctionne par antithèse : le couple malheureux Anna-Vronski contre le couple heureux Kitty-Lévine, la ville contre la campagne, avec comme matrice politique l'opposition du livre 6 entre conservateurs et progressistes, lors de la longue scène d'élection. C'est à mon avis très réducteur : ce roman fonctionne par prolifération. Aux couples centraux doivent se rajouter celui entre Stepan et Dolly (enjeu du livre 1), ou encore celui entre les parents de Kitty. Dans l'opposition politique entre progressistes et conservateurs, on remarque que Lévine, qu'on croirait plutôt progressiste, a en réalité de l'affection pour le sortant conservateur, et vote même pour lui par inadvertance. L'opposition entre ville et campagne se redouble de l'opposition entre Saint Pétersbourg et Moscou, entre la campagne disposant d'outils industriels et celle qui demeure dans un état primitif. Un éventuelle distinction entre noblesse et peuple ne passe pas non plus, puisque la noblesse apparaît en cours de ruine et que ce sont de grands propriétaires issus du peuple qui rachètent leurs terres ; de toute manière, tout est vu par les yeux de la noblesse, et particulièrement de Lévine, noble qui se mêle avec le peuple, refuse la séparation de classe. L'opposition entre Russie et étranger subit aussi des variations, puisque le passage en Italie des amants adultères ne donne pas lieu à une comparaison entre les pays, et que les discours des personnages montrent bien les différences de rapport avec la France, l'Angleterre, la Pologne, les pays slaves, etc.

Comme je le disais plus haut, le véritable héros du roman est Lévine. Pourtant, ce n’est pas lui qui donne son nom au roman, et beaucoup de personnes avec qui j’ai discuté du livre m’ont dit que plusieurs passages le concernant les avaient ennuyés ; il me semble que, dans l’imaginaire littéraire, c’est surtout l’histoire d’Anna qui est restée marquante. Il faut dire que, chez nous Français, les romans d’adultère sont en quelque sorte le cœur du genre ; l’arc narratif d’Anna nous maintient dans nos habitudes de lecture ; c’est avec lui qu’on ressent le plus d’empathie, et le plus d’émotions. Somme toute, si l’on enlevait l’histoire de Lévine, on aurait un excellent roman à la française. Mais c’est la conjonction de toutes ces histoires qui fait la saveur et la puissance de ce roman ; par exemple, le livre 4, qui est un sommet d’émotion et, personnellement, m’a mis dans tous mes états, n’atteint ce sommet que grâce à la concordance entre la maladie d’Anna après son accouchement et la tension pour savoir si Lévine va prendre se décider à refaire une demande de mariage à Kitty. La scène de demande, par messages cryptés, est d’ailleurs une des plus belles de la littérature. A côté de cela, on a aussi les passages annexes : le frère de Lévine et son échec philosophique, son couple avorté avec Varenka, le portrait d’Anna fait par le peintre Mikhaïlov en Italie, qui donne lieu à une réflexion esthétique, etc. C’est cette manière dont la trame apparemment centrale est trouée d’éléments disparates et fascinants, qui fait à mon sens la beauté de ce livre.

Voilà donc tout ce que je peux dire pour enjoindre à lire, relire ce livre ou simplement à réfléchir à nouveau dessus. Après des années avec peu de temps, où j’ai surtout lu des livres courts, essentiellement dans les transports, repasser aux lectures de longue haleine m’a causé un grand plaisir. Ces romans basés sur la prolifération d’intrigues, de personnages et de réflexions, font entrer dans une sorte d’état calme et serein. Somme toute, même sans adhérer à la révélation existentielle finale de Lévine, on se sent, à la fin, aussi serein que lui.

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