La réécriture du pauvre

Avis sur Antigone

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Non je n'aime pas l'Antigone d'Anouilh et je vais expliquer pourquoi.

Déjà, j'ai du mal à saisir la nécessité de cette réécriture. Bien sûr je peux comprendre qu'on trouve dans l'Antigone de Sophocle un écho à la résistance, tout comme chez Electre ou encore Oedipe.
Non, ce que je n'arrive pas à comprendre, ce n'est pas la nécessité de la réécriture, mais comment cette réécriture en particulier se rend-elle nécessaire.

En clair, j'ai du mal à comprendre ce que la pièce apporte vraiment de plus en terme d'enjeux que la pièce originale. On dirait qu'Anouilh cherche à tout prix à insérer de la politique dans le propos de la pièce. Sauf que l'Antigone de Sophocle est déjà politique, et pas qu'un peu. Il tente aussi d'y développer un sous texte par les dialogues d'Antigone avec Ismène, la nourrice et Hémon. Mais encore une fois, ces scènes ne se démarquent pas des enjeux de la pièce d'origine, si ce n'est de nous décrire Antigone comme une femme effacée et pas particulièrement belle au contraire d'Ismène. Mais ce sont encore les scènes les plus intéressantes.
Là où ça pèche vraiment, c'est lors du dialogue entre Antigone et Créon dont Anouilh fait malheureusement le centre de gravité de la pièce.

En plus d'être interminable et atrocement répétitif, c'est dans ce dialogue qu'Anouilh tente d'insérer ses idées politiques et de légitimer la pièce. Sauf qu'il n'a pas pris la peine d'adapter les idées déjà contenues dans l'Antigone de Sophocle, et ne fait que rajouter les siennes par dessus, comme une couche de peinture.
Mais une réécriture, c'est pas un simple coup de peinture, c'est un véritable ravalement de façade. Du coup, ça crée un doublon entre les idées de Sophocle, bien encrées car possédant des fondations stables, et celles d'Anouilh, tentant maladroitement de se frayer un chemin.

Le problème, c'est surtout la question de l'actualisation. Quand on actualise, on actualise vraiment.
Mettre des éléments anachroniques faisant référence au quotidien contemporain de l'auteur en laissant la pièce dans la même temporalité que l'originale, ce n'est pas de l'actualisation; c'est une excuse qui n'a pour seul mérite que d'effacer tous les enjeux d'une vraie actualisation. Or, c'est exactement ce que fait Anouilh.
Soit on actualise jusqu'au bout et on fout Antigone dans une temporalité contemporaine pour faire corps avec les thématiques d'aujourd'hui, soit on choisis de la laisser dans son temps, et on prends un autre angle d'attaque.
Mais surtout, pas de demi-mesure: ça efface à la fois les enjeux et la force du/des parti-pris.

En parlant de demi-mesure: les didascalies.
Je ne sais pas si Anouilh s'est passé le mot avec Camus, mais j'ai l'impression qu'à ce niveau là, ils prennent un peu leurs lecteurs pour des êtres faibles et dépendants.
Ce que je vais dire va surement vous paraître réac (ou vous le parait déjà), mais je considère que soit on compte sur les dialogues en réduisant les didascalies au strict nécessaire, soit on les assume comme chorégraphiques, romancées voire poétiques et du coup on en met un peu partout.
Mais là, les didascalies n'ont souvent ni d'intérêt littéraire , ni utilitaire ("Elle le regarde avec son pauvre visage bouleversé": vous trouvez ça beau ou utile?). On dirait qu'Anouilh tiens absolument à tenir son lecteur par la main en se sentant obligé de préciser à la moitié des répliques comment le personnage se sent.
D'une part, on est sensé pouvoir le déduire du texte en lui même (du moins s'il est bien écrit) et d'autre part, tout metteurs en scène digne de ce nom n'en auras rien à foutre de ces didascalies (et encore, est-il digne de ce nom le metteur en scène qui veut l'adapter?). Les didascalies, ça demande de la précision, de la rigueur et éventuellement de la sensibilité. On ne les met pas où bon nous semble et on ne les fait intervenir que si elles ont un intérêt littéraire et/ou utilitaire. Pas comme il le fait, arbitrairement et presque de manière aléatoire.

Et puis la mise en abyme.
La mise en abyme, dans l'idée, c'est toujours sympa, sauf que ça se fait pas tout seul. Là c'est un peu gros, un peu éculé. Je comprends le fait qu'Anouilh veuille faire de la distanciation. La distanciation, c'est bien, et ça colle parfaitement bien au concept de réécriture. Sauf que n'est pas Brecht qui veux. Il ne suffit pas de mettre un mec au début qui dit que les acteurs sont des comédiens pour faire de la distanciation. Encore une fois, c'est une excuse de sa part.

Mais on ne te lis pas pour t'excuser, Anouilh.

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