L'économie autrement

Avis sur Antimanuel d'économie 1

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Avez-vous déjà entendu parler de Bernard Maris ? Certes on ne le voit que trop peu sur les plateaux de télévision, mais cela n'en fait pas pour autant un homme que les médias indiffèrent. Il a écrit de nombreux ouvrages sur l'économie ainsi que deux romans. Vous le connaissez peut-être sous le nom d'Oncle Bernard, car il s'occupe de la chronique économique de Charlie-Hebdo sous ce pseudonyme. Que dire d'autre de lui ? Connu pour ses positions alternatives dans le milieu économique comme un Onfray dans le monde philosophique, il aime remettre l'économie à sa place. Notamment lorsque le libéralisme dominant – simplement parce qu'il est le seul concept économique en vigueur dans la mondialisation - est représenté par Jean-Marc Sylvestre avec qui il croise le fer sur France-Inter. De même, il est également chroniqueur sur I-télé. Autant dire qu'il est en pleine ascension médiatique.

Les éditions Bréal publient généralement des ouvrages scolaires. Aussi, si vous vous pointez chez votre libraire pour acheter cet ouvrage ou un des autres antimanuels, vous risquez de repartir à vide. En effet, il vaut mieux les commander, comme tout ouvrage scolaire qui se respecte. L'idée d'antimanuel est née avec le sentiment que les grands domaines de la culture peuvent être représentés en dehors des sentiers battus qui deviennent lassants tant ils sont rabâchés d'abord dans le milieu scolaire puis professionnel et médiatique. C'est le philosophe hédoniste Michel Onfray qui ouvrit le bal avec son antimanuel de philosophie dont je vous parlerai un jour prochain. Puis Bernard Maris fut retenu pour celui d'économie. Membre d'ATTAC, j'ai du reprendre, lors de ma première année d'adhésion, toutes mes bases d'économie – c'est-à-dire quasiment que de la doxa libérale -, mais je me devais de ne pas négliger les auteurs critiques, parmi lesquels Bernard Maris était bien placé.

Décidé à faire la peau à l'économisme ambiant, il n'hésite pas à se questionner sur le sens de l'économie. A quoi et surtout à qui sert-elle ? Et les économistes, sont-ils vraiment les scientifiques qu'ils se targuent d'être ou de simples spéculateurs en attente de voir leur martingale tomber un jour sous le coup d'un revers de fortune ? Une belle analyse du milieu nous est fournit ici par Bernard Maris pour qui l'économie est d'abord un lieu de partage. Est-il équitable, tronqué, mal organisé ? Au fil des pages, il nous montre les limites du système qui se veut intangible alors que le capitalisme n'est autre qu'un animal mutant et assassin.

Comme pour le reste de la collection, cet antimanuel clos chacun des chapitres avec des textes d'auteurs du milieu économique comme Keynes ou Ricardo, mais aussi par ceux d'écrivains tels Jarry et Houellebecq qui ponctuent avec pertinence les idées énoncées et analysées par Maris. Bien entendu, les diverses reproductions de tableaux de Dali ou Bosch, font de l'ouvrage une petite merveille. Après avoir situé les limites de l'économie et les aptitudes réelles que doivent posséder ceux qui sont de vrais économistes, Bernard Maris se lance dans une analyse du partage, d'où les fourmis qui sont des insectes sociaux qui, sans partage, ne pourraient survivre et, qui se trouvent en couverture de l'ouvrage.

Avant de parler des quatre grandes parties qui composent cet ouvrage, permettez, une fois n'est pas coutume, que je vous reproduise la dédicace de l'auteur, qui nous montre bien à qui on a affaire : « A l'économiste inconnu, mort pour la guerre économique, qui toute sa vie expliqua magnifiquement le lendemain pourquoi il s'était trompé la veille, à tous ceux, bien vivants, qui savourent le mot gratuité ». Edifiant, non ?

La première partie intitulée « Principes de scolastique économique » traite de l'économie en tant que science, du rôle du politique dans la vie économique et de l'usage du langage comme outil de pouvoir. Envieux de la place que prenait la physique dont les applications révolutionnèrent le XIXème siècle, les économistes firent de leur pratique une science. Une science bien molle, il faut le reconnaître, car basée sur des spéculations qui ne reposent sur rien de tangible. En économie, les mêmes causes ont rarement les mêmes effets. Comment qualifier de science, une pratique qui n'a aucun théorème fiable. De même, le rôle des états est prépondérant et peut, à tout moment, avoir des conséquences imprévisibles. Certes, on a bien, depuis le tournant des années 80, essayé de réduire leurs pouvoirs à la portion congrue, mais le levier fiscal sera toujours l'arme ultime du pouvoir à l'encontre de l'économie, sans parler de la vox populi qui sait se faire de plus en plus entendre. Bien sûr, pour se garantir un hermétisme et donc se mettre hors d'atteinte des critiques du petit peuple, les économistes ont aussi très vite compris leur intérêt à se bâtir une langue que le commun des mortels entend comme technique alors que le contenu n'est que vide et artifices. Il n'est que temps de démystifier tout cela.

Vous avez certainement remarqué que, dans le domaine de l'économie – comme dans celui de la politique – on a recours de plus en plus à un langage guerrier. Mais que recouvre donc cette guerre économique ? C'est là le propos de la seconde partie où sont évoqués successivement les mythes des marchés régulateurs et de la concurrence, la mondialisation et le commerce international et le cas édifiant d'Enron. Cette partie montre également la vacuité de la théorie économique. En effet, la concurrence libre et non faussée, la mondialisation qui devrait permettre à toutes les nations d'arriver à s'en sortir pour peu qu'elles aient des atouts dans le concert des nations, tout cela n'est que faux semblants et tromperies. Bernard Maris nous démonte tous ces leurres avec brio, avec le jugement de l'histoire et quelques démonstrations à la logique implacable. Pour résumer, il faut voir la concurrence comme le Tour de France : si tu veux gagner, tu dois te doper, et les autres devront aussi s'y mettre pour rester en course. Enron illustre parfaitement toute la chaîne de leurres que les transnationales peuvent mettre en place et toutes les erreurs que les journalistes et les politiques peuvent couvrir, pour peu qu'ils soient intéressés à l'affaire.

Dans la troisième partie, l'argent et la bourse font les frais des constats de Bernard Maris. En effet, les économistes ignorent aisément le rôle essentiel que joue la création monétaire dans la structure de l'économie. Ben oui, cette création monétaire, c'est elle qui montre que les grandes théories économiques ne sont autres que de vulgaires idoles aux pieds d'argile. Quant à la bourse, qui devrait être l'expression de la loi de l'offre et de la demande pure et parfaite, elle n'est rien d'autre qu'une immense loterie où on a quelques gros gagnants et une multitude de petits perdants-porteurs. Enfin bon, depuis que j'ai un PEA, je n'achète plus de jeux à gratter et je sais pourquoi, maintenant.

La quatrième partie traite du butin. Le butin, c'est quoi ? C'est le profit et comment on l'utilise. Bernard Maris y dévoile le partage, enfin ce que le capitalisme ultralibéral entend par partage. En effet, s'il analyse en profondeur ce qu'est la richesse, il en donne également les autres composants qu'on omet trop souvent d'intégrer comme le bénévolat ou le capital écologique. Vient ensuite une étude de la notion de la croissance. Qu'est-ce que la croissance ? Et si c'était ça le gâteau à partager, quelle est sa taille, qui le fabrique et surtout qui tient le couteau ? Autant de questions fort gênantes pour de nombreux économistes libéraux. Surtout qu'on y découvre – oh joie, bonheur ineffable de la victoire prochaine des mes idéaux - que les choix de croissance qui sont ceux du capitalisme le condamne à l'échec. Finalement il évoque l'autre économie, celle où on ne fabrique pas du bien mais du lien, celle qui rend heureux et non aliéné, celle du commerce équitable ou des SEL.

Pour conclure, c'est une apothéose que nous propose Bernard Maris dans un superbe éloge de la gratuité. En effet, ce que l'humanité a fait de meilleur c'est toujours dans le contexte de la gratuité qu'il a été réalisé. Tout n'est pas quantifiable en devise ou en marché, et c'est en cela que l'espoir d'un avenir radieux repose. Tout n'est pas marché, nous ne serons jamais obligés de vendre nos âmes. Gratuité et solidarité devront être le credo des derniers hommes, sinon ils y perdront ce qu'ils ont de plus précieux. Un ouvrage de référence, superbe et édifiant.

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