Arrêtez de le sucer

Avis sur Bagatelles pour un massacre

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C'est pas nouveau, Céline pose problème. Pas encore remis du sublime Mort à Crédit, qui porte encore plus loin le style du "langage parlé transposé à l'écrit" du Voyage au bout de la Nuit, il fallait bien que je me frotte aux essais si polémiques de l'entre-deux-guerres qui bâtirent la légende noire de l'auteur.

Quand Henri Guillemin nous dit que Céline, bien que furieusement antisémite, n'a pas collaboré lors de la Seconde Guerre Mondiale, je lui fais confiance. Mais il convient alors de s'interroger: jusqu'à quel point Bagatelles pour un massacre est-il une simple provocation, destinée comme le sous-entend l'auteur à faire parler, à indigner la critique bourgeoise afin de vendre des livres et assurer ainsi sa subsistance? Car même en faisant abstraction des trois quarts de tirades antijuives au vitriol, tellement inventives qu'elles sont parfois marrantes ( "les Juifs, pour nous les imposer, comptent énormément sur le snobisme et la jacasserie des petites cliques dites d' "avant-garde"... judé-artistico-enculagaillantes communisardes et ne se trompent guère"), il est difficile de trouver de la véritable substance donnant à penser au long des 300 pages qui composent cet essai. C'est le schéma binaire du conspirationnisme judéo-maçonnique : ceux qui pensent avoir pris la pilule rouge et voient du juif partout et ne sont que mépris pour les individus se refusant à cette facilité, quand ceux-ci les rejettent en bloc en les qualifiant d'antisémites.

Mais s'il ne faut pas perdre de vue la date de publication de cet essai (1937, soit quelques années encore avant le début de la Shoah), la blague, s'il s'en agit bien d'une, ne passe pas. Céline, qui utilise indistinctement les termes "nègres" et "juifs" pour désigner ses ennemis, nous dit :

L'infériorité biologique du nègre, ou du demi-nègre dans nos climats est évidente.

Plus loin, anticipant les combats qui ravageront l'Europe dans les années qui suivront:

Moi, je voudrais bien faire une alliance avec Hitler. Pourquoi pas? Il a rien dit contre les Bretons, contre les Flamands... il a dit seulement sur les Juifs... il les aime pas les Juifs... moi non plus... j'aime pas les nègres en-dehors de chez eux... c'est tout.

Une dernière et après j'arrête:

Deux millions de boches campés sur nos territoires pourront jamais être pires, plus ravageurs, plus infamants que tous ces Juifs dont nous crevons.

A ce stade, refuser la réédition du truc une fois la guerre terminée paraissait être la moindre des choses.

Outre la traditionnelle rengaine voulant que les Juifs dirigent en sous-main le cours de l'Histoire, des guerres et des révolutions, que trouve-t-on dans Bagatelles ? Eh bien pas grand-chose, et c'est bien là le problème. On a l'impression que Céline se fout de nous. Lui qui, dès les premières pages se pose en "homme raffiné", paraît simplement vouloir régler ses comptes avec la critique littéraire "enjuivée" qui se refuse à admirer son art. L'hypocrisie d'un homme qui prétendra jusqu'au bout avoir écrit le Voyage, roman d'une violence inouïe et à la morale discutable, simplement pour pouvoir s'acheter un appartement. Peu importent les pleurnicheries du génie qui, de son ton arrogant, répétera à l'envi avoir été persécuté toute sa vie, Bagatelles va trop loin et il n'y a pas à s'étonner que l'Histoire ne pardonne pas à un pamphlet ayant participé à entretenir un climat foncièrement antisémite dans les années 30 (le livre fut vendu à 75 000 exemplaires quand même les gars, c'est pas une autobiographie de Copé).

Et pour les pro-Céline qui insistent sur le fait que cet essai n'est pas véritablement antisémite car "il tape un peu sur tout le monde" (les bourgeois, les critiques littéraires, les alcooliques, les surréalistes, les Anglais, je crois qu'à un moment il critique Rabiot aussi) ça n'en rend pas le propos plus louable, le contenu moins vide et le truc général moins inutile et nauséabond.

Et c'est pas les 35 dernières pages et la magistrale description de Leningrad complètement hors-propos qui feront oublier les diatribes d'une effarante bêtise et les citations à répétition du Talmud en guise de preuve de la dangerosité de la race juive (comme quoi y a des trucs qui changent pas avec le temps). Bagatelles c'est le testament d'un auteur semblable à son oeuvre: brillant par le style, abject par le contenu.

Donc svp les utilisateurs de SensCritique ne vous sentez pas frais parce que vous partagez votre culture littéraire antisémite sur un site qui plébiscite Eddy de Pretto et arrêtez de le sucer parce qu'il écrit bien (Céline, pas Eddy de Pretto).
Merci.

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