Face à un mur

Avis sur Bartleby le scribe

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C’est l’histoire d’un type qui arrive et qui ne fait rien ; alors rien ne sera plus comme avant et pourtant tout continuera. Ce résumé brutal en vaut bien un autre. Et les récits qu’il faut résumer brutalement sont souvent complexes. Bartleby pousse à penser qu’aucune interprétation ne peut rendre justice à cette complexité : quelque chose y coincera toujours délicieusement, même – surtout ? – après trois ou quatre relectures.
La dernière, et cette critique, à l’occasion d’une nouvelle traduction, aux éditions Libertalia. Noëlle de Chambrun et Tancrède Ramonet ont choisi de traduire le fameux I would prefer not to par « J’aimerais autant pas », ce qui me paraît curieux, mais pourquoi pas ? Traduire par « Allez tous vous faire foutre. Cordialement » ne serait faire preuve de moins de fidélité que toutes les autres traductions proposées. L’essentiel est qu’il s’agisse d’une formule.
Un autre parti pris de cette édition est de politiser l’histoire du scrivener (1). Il paraîtrait que « le monde que Melville décrit dans Bartleby, c’est déjà le monde de la start up nation » (p. 15). Ça me semble très discutable, mais si je me mettais à en discuter il y en aurait pour des pages et des pages. Je sais bien que la première édition de Bartleby est sous-titrée A Wall Street Story, et qu’au bout du compte le personnage pratique la grève la plus générale qui soit. Mais je doute que la portée de cette grève – et le récit dans son ensemble – soit politique (2).

Mais j’ai quand même un peu triché dans mon résumé, en omettant un point qui dans Bartleby intéressa Borges et pas mal de critiques après lui, et sans doute quelques-uns avant : le narrateur. Un modèle de réussite et d’intégration sociales, un homme sérieux (or « Rien n’énerve plus une personne sérieuse qu’une résistance passive. », p. 36), un homme de justice que le lyrisme gagne parfois (« Mais l’idée d’être liée par une commune humanité me déprima soudain irrémédiablement. Fraternelle mélancolie ! », p. 45).
En deux mots, ce narrateur anonyme est tout sauf fiable. C’est ce qui finit par le rendre attachant ; le récit le dépasse petit à petit, comme il dépasse petit à petit le lecteur, comme il dépassait peut-être Melville lui-même. C’est l’un des aspects de la contagion dans Bartleby.

(1) Les traducteurs ont ici choisi « scribe », ce qui me gêne – comme pas mal de monde, j’imagine, je vois un scribe égyptien. Copiste aurait une connotation médiévale. Écriveur est un snobisme inutile. (Je crois que Jacques Abeille s’est inspiré de ce récit pour son personnage de Barthélémy Lécriveur. Mais Jacques Abeille a le droit d’être snob.) Employé aux écritures me paraît encore le mieux, même si – parce que ? – Bartleby refuse, précisément, qu’on l’emploie.
(2) Encore un point commun avec Kafka, duquel on rapproche parfois Bartleby : il y a des lecteurs pour voir le Procès, par exemple, comme une œuvre politique, alors que l’arbitraire y est exclusivement et entièrement métaphysique. Mettre la lumière sur un aspect du I would prefer not to ne devrait pas laisser dans l’ombre le Ah Bartleby! Ah humanity! final.

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