Belle âme misérable

Avis sur Bel-Ami

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Bel-Ami publié en 1885, deux ans après Une Vie, est le second roman de Maupassant. Il commence déjà à se défaire de l'ombre tutélaire de Flaubert et est le premier d'une suite de romans et de nouvelles toute entière tournée vers la vie aisée de la capitale.
L'auteur y alterne comme une spirale entre fascination et dégoût pour ce microcosme de la beauté futile, de l'esthétique vernissée, de la pensée à l'emporte-pièce où l'adultère est le pain quotidien, la politique le vin aigre-doux. Univers voué à une extinction prochaine que Maupassant comme bon nombre d'artistes fréquente et qu'il n'aura de cesse de critiquer sous sa plume acerbe tout le long de sa carrière journalistique puis artistique. On ne peut ignorer le fameux trait d'humour de l'auteur : « Bel-Ami c'est moi ! » Il y a du Maupassant dans Duroy et du Duroy dans Maupassant tout comme il y aura du Mariolle et du Bertin. Depuis lors, les exégètes n'ont cessé de scruter chaque petit détail pour enrichir ce jeu infini des correspondances.

Le thème de ce jeune campagnard opportuniste et ambitieux, arriviste sans grande éducation ni éclatante intelligence mais avec la chance de plaire et un peu de sens pratique, n'est pas neuf à l'époque et a depuis connu mille variations littéraires et cinématographiques. L'ascension du beau mâle sur l'escalier des femmes où chaque audace, chaque amante semble une marche de plus en un jeu de Marelle social. L'on aura souvent taxé Maupassant d'être misogyne, sûrement l'était-il comme la plupart des grands séducteurs, mais ses personnages féminins valent pourtant bien leurs opposants masculins. En l'occurrence, outre Mme de Marelle, la fille Walter ou Rachel la prostituée, la figure féminine majeure de Bel-Ami est sans conteste Madame Forestier. Femme forte, libre et moderne, à la poigne de fer sous le velours de ses jolis intérieurs coquets.

« Une vie ! Quelques jours, et puis plus rien ! »

Clairement les trois livres qui s'étalent de 85 à 89 – Bel-Ami, Fort comme la Mort puis Notre Cœur – délivrent en une Trilogie parisienne un Maupassant protéiforme. Trois Guy différents et semblables. Ces histoires, chacune centrée sur un personnage masculin parisien, mélangent à doses variées l'Eros et le Thanatos dans une (dé)gradation vers la passion puis l'obsession. Comme son collègue des soirées de Médan Huysmans, Maupassant est fortement impressionné par la lecture de Schopenhauer et empreint d'un pessimisme crépusculaire liseré de folie.
Bel-Ami étant toutefois le premier de cette triade, un véritable roman de formation, c'est encore l'éros solaire, l'élan lumineux de la jeunesse qui l'emporte dans la posologie du roman. Somme toute, Duroy, passé quelques colères d'enfant et quelques fulgurances charnelles, reste très froid, raisonnable, maître de lui-même. Il se dégage de toute férule et de toute bride, ou tout du moins aime à le penser. Ce monde accepte ce jeune parvenu tout autant qu'il y force son entrée, l'un ayant besoin de l'autre en une espèce de symbiose putride dont il faut bien renouveler le sang. Les ombres de la mort et de l'obsession pointent déjà le bout de leur nez dans la lente agonie de Forestier, dans la jalousie de Mme Walter et dans la figure sinistre du poète Norbert de Varenne qui se trouvera prolongée par le personnage de Lamarthe de Notre Cœur.

Maupassant est le plus souvent apprécié, à juste titre, pour ses nouvelles. En quelques pages seulement elles croquent une ambiance, une histoire cocasse ou une anecdote normande. Science du funambulisme où chaque phrase procède de l'équilibre de l'ouvrage et dont « l'effet unique » comme défini par E. A. Poe est la clé de voute. Un seul mot de travers et, patatras, tout l'édifice s'écroule !
Dans ses romans il peut enfin, sans pour autant se départir de sa concision faussement simpliste, développer toute la finesse de l'arc psychologique de ses personnages au sein de la scénographie socio-culturelle de son époque. Cela grâce à un style cristallin, léger mais non dénué de raffinement ni de mordant pour saisir la physionomie lâche d'un bourgeois, les magouilles des rédactions, l'intérieur charmant d'un appartement ou la toilette poudrée d'une amante.

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