Douze chapitres, douze rounds ?

Avis sur Céline en chemise brune

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Un pamphlet non pas de Céline, mais contre Céline ; il n’y a pas de raison pour que ce soient toujours les mêmes… Encore le mot pamphlet mérite-t-il ici quelques nuances : Louis-Ferdinand et Hanns-Erich ne combattent pas tout à fait dans la même catégorie. Céline, c’est le combat de rue, le tout pour gagner, les gros muscles, la technique illisible travaillée plusieurs heures par jour sur les terrains vagues du coin, les gesticulations, les défis du menton, la droite qui part vite. Kaminski, c’est beaucoup plus propre : peu de prise de risque, coup d’œil, adaptation, utilisation judicieuse d’une technique limitée, le contre du gauche qui fait mal au point faible de l’adversaire qui se découvre… En d’autres termes, d’un côté Bagatelles pour un Massacre, de l’autre « je ne désire pas de représailles contre lui, ni physiques ni matérielles. Je m’y refuse formellement, sans exception et sans réserve » (p. 89).
Indéniablement l’auteur connaît son adversaire, et pas seulement parce que les titres des chapitres de Céline en chemise brune (« Massacre pour des bagatelles », « Vivant à crédit », etc.) singent parfois ceux de celui qu’il définit comme le « le troubadour du pogrome ». Il se connaît aussi lui-même, suffisamment pour écrire : « Que je sois Juif, c’est un fait et je ne le cache pas. Jamais cependant cela ne m’a amené à prendre une position quelconque. Je ne crois ni au Dieu des Juifs, ni à aucun autre. Je ne tiens pas non plus les Juifs pour un peuple, une nation ou une race. […] En vérité, on est Juif comme on est blond ou brun, sans que cela implique une communauté d’instincts ou de sentiments, de souvenirs ou d’opinions, de caractères ou d’intérêts » (p. 45-46). On admettra qu’en se plaçant ici d’un point de vue plus général, Kaminski donne à ses propos une efficacité proportionnelle à la sérénité qui s’en dégage : aux gesticulations génocidaires, on oppose l’explication (1).
Mais si les idées sont ici générales (il y a du reste, un balancement permanent entre général et particulier dans Céline en chemise brune), la cible reste bel et bien Céline, en qui Kaminski voit d’entrée un gouffre de frustration masochiste : « Céline était mécontent. La vie lui devenait facile. C’était intolérable » (incipit, p. 9). Céline, dont la liste des haines, qui occupe trois pages de la réédition Allia (p. 25-28), est absolument hilarante. Céline, que Kaminski imagine en personnage semi-public, lors d’une conversation avec Paul Morand ou d’une visite en Allemagne nazie avec Goebbels pour guide… Céline, à qui un chef de presse du NSDAP fait suffisamment confiance pour déclarer qu’« un bon nazi ne cherche pas de références, il les invente » (p. 18).
D’après la théorie développée par Kaminski, Céline, tout français qu’il soit, est à la solde du nationalisme allemand, en l’occurrence des nazis. Plus exactement, « Céline n’est peut-être pas payé, mais il est sûrement corrompu » (p. 43). L’hypothèse n’est peut-être pas entièrement convaincante, mais reste recevable si on considère qu’elle porte avant tout sur les pamphlets céliniens, ceux qui furent interdits à la vente, ceux que Céline n’a jamais voulu voir réédités, ceux dont l’esquisse de l’éventualité d’une hypothétique publication dans une édition critique soulève un vacarme de cris d’orfraie, ceux dans lesquels « c’est l’auteur lui-même qui s’exprime, sans l’artifice d’un intermédiaire » (p. 37). Et je pense effectivement que dans ces pamphlets, « Céline n’a même pas été obligé de faire travailler sa fantaisie. On lui a fourni toute la documentation. Il l’a simplement traduite dans son langage » (p. 34).
Quand Kaminski écrit, Céline romancier n’a encore publié que Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit. Et c’est peut-être le trait le plus marquant de Céline en chemise brune : l’incroyable lucidité d’un texte qui, en 1938, se trompe rarement. On ne disposait pas alors des brouillons de l’écrivain : « Sans connaître les méthodes de travail de Céline, je suis sûr que tout ce qu’il produit, lui aussi, est le fruit d’un labeur acharné et patient » (p. 22) écrit pourtant Kaminski. Plus loin, la dernière phrase d’un passage qui éclaire assez bien l’itinéraire à venir de Céline : « son pacifisme est unilatéral. Du reste, tout le monde est aujourd’hui pacifiste, y compris les généraux à la page. Hitler aussi et Céline avec lui. Tous sont contre la guerre, tous la préparent et tous la feront. En vérité, Céline admet parfaitement la guerre – mais seulement pour les nazis » (p. 43).
Déjà se trouve résumée la principale problématique de la critique célinienne : « On est peut-être enclin à considérer le cas Céline comme un cas de folie qui ne dépasse pas un problème de critique littéraire. Mais, “si c’est de la folie, elle a de la méthode”, comme dit Hamlet. La méthode des nazis ! » (p. 31). Un peu d’ironie aussi : « Je ne sais si Céline a déjà été en Allemagne ou s’il n’ira que dans l’avenir » (p. 70).
L’idée, aussi, plus générale, que « l’issue d’une guerre est toujours imprévisible. Tout ce que l’on peut savoir de la prochaine, c’est qu’elle sera longue et que ses horreurs dépasseront l’imagination la plus fertile » (p. 50), avec ce terrible dialogue à la page 63 : « – Comment trouvez-vous ce camp de concentration ? demanda Streicher. / – C’est un bon régime, répondit le docteur Céline avec conviction ».

(1) Dans les pages qui suivent : « Plus profondément que Juif, je suis Allemand, que les nazis veuillent ou ne veuillent pas de moi. […] Je suis contre tous les nationalismes. Voilà pourquoi le nationalisme allemand de Céline me dégoûte ». Il y a, du reste, une forme de courtoisie dans cette démarche consistant à dire qui je suis et d’où je parle – démarche qui éviterait bien des malentendus si tous les essayistes avaient le courage de l’adopter.

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