La fantastique abolition littéraire de toutes les Lois.

Avis sur Cent ans de solitude

Avatar Paul Staes
Critique publiée par le

Il faut imaginer, dans la tristesse et la solitude morne d'un monde fini, la découverte d'un continent entier, aux contours flous, aux mystères insondables, aux peuplades énigmatiques, aux dangers terribles, aux richesses innombrables, aux animaux étranges dont les détours ne sont que des fenêtres vers des abîmes de méconnaissance et de perplexité pour l'homme occidental. Face à ce monde gigantesque et prospère, le conquérant, le missionnaire, le génie et le poète ne pouvaient que s'engouffrer dans ces forêts vierges et impénétrables afin peut-être d'y découvrir les réponses à des questions restées irrésolues. Gabriel Garcia Marquez, cet écrivain colombien génial, figure de proue du courant littéraire dit du "réalisme magique", écrit ici, après trois siècles de colonisation maladive du continent sud-américain, devenu le terrain d'un syncrétisme humain extraordinaire, une fresque mythologique, épique et romanesque exceptionnelle qui trace l'histoire d'une famille maudite d'Amérique du Sud, basée dans le village de Macondo, les Buendia. Ces derniers, porteurs d'un pêché original tout fait de meurtre et d'inceste, sont condamnés pour un siècle à la terrible solitude tragique, période pendant laquelle la prophétie du Gitan Melquiades, écrite en sanskrit, exposée dans la chambre de la maison familiale sera totalement illisible et incompréhensible pour l'esprit de la famille qui tentera parfois d'en déchiffrer le sens.

La particularité de cette poétique et tragique saga familiale des Buendia, toute faites d'amours impossibles, de deuils terribles, de guerres vaines, de passions tristes, et pire encore parfois, de vies vides, est qu'elle s'inscrit dans un mélange inextricable de Lois sans cesses bafouées par le grand Marquez. C'est d'abord le temps qui se distord, s'allonge et s'ellipse, à la fois dans une courbe décadente, mais également étrangement cyclique, à un point tel que le lecteur se perd parfois, ayant le sentiment fantastique de vivre tous les éléments du livre simultanément, c'est-à-dire complètement en même temps, sans que les règles temporelles et de cause à effet ne s'appliquent. De la même façon, les personnages eux-mêmes se perdent dans la confusion des archétypes, des caractères et surtout des destinées. Tout ce mélange formidable entre des contraires pourtant antagonistes, entre la finitude et l'infinitude, entre le temporel et l'intemporel, la prospérité et la pauvreté, la vérité et le mensonge, le réalisme et le fantastique, percute de plein fouet l'esprit du lecteur qui se fond avec une aisance formidable dans cet inextricable cosmos centralisé et circulaire, aux règles narratives floues, toutes faites de jeux de miroirs et de chausse-trappes.

Mieux encore, le roman est stylistiquement d'une grande beauté, et outre son espagnol magnifique (et il est conseillé à celui qui en possède quelques notions de s'y plonger dans cette langue splendide), les traducteurs français ont été formidables pour reproduire certaines sonorités et poétiques, ce qui contribue à forger pour le lecteur une esthétique merveilleuse, au sens d'un fantastique poussée à incandescence. Le réalisme magique, qui consiste à placer dans des univers réalistes des éléments fantastiques, sans que cela n'affole la logique de ses protagonistes, ne suffit pas à résumer ce livre qui met bien évidemment en balance la magie du continent sud-américain et le réalisme européen, puis ensuite la réalité de la lutte politique de ces pays foisonnants. Non seulement les amateurs de l'Amérique du Sud tomberont forcément amoureux de ce roman, mais également les amateurs de poésie, surtout celle où se mêlent les références bibliques, mythologiques et tragiques qui résument pourtant si bien l'Histoire d'un continent au destin profondément marqué par le dramatique. Ces phrases finales résument particulièrement bien le livre : Mais avant d'arriver au vers final, il avait déjà compris qu'il ne sortirait jamais de cette chambre, car il était dit que la cité des miroirs (ou des mirages) serait rasée par le vent et bannie de la mémoire des hommes à l'instant où Aureliano Babilonia achèverait de déchiffrer les parchemins, et que tout ce qui y était écrit demeurait depuis toujours et resterait à jamais irrépétible, car aux lignées condamnées à cent ans de solitude, il n'était pas donné sur Terre de seconde chance.

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 116 fois
7 apprécient

Paul Staes a ajouté ce livre à 1 liste Cent ans de solitude

Autres actions de Paul Staes Cent ans de solitude