Ballotté pour pas de deux…

Avis sur Chavirer

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Le sixième roman de Lola Lafon, Chavirer, raconte l’histoire de Cléo, jeune collégienne de treize ans rêvant de devenir danseuse, qui, après avoir été sexuellement piégée par une pseudo Fondation, devient complice de ses stratégies de “recrutement”. L’auteure résume ainsi le sujet : « La chose la plus destructrice, c’est de devoir être responsable de ce à quoi on a consenti. » Le 21 septembre 2020, elle confiait sur France Culture : « S’il y a un roman dans les six que j’ai écrit qui essaie de s’emparer de la question du temps, c’est vraiment Chavirer. Le roman se déroule sur 35 années, mais ces 35 années sont celles qu’il faut pour qu’un événement devienne un événement, pour qu’il soit possiblement nommé et identifié. »

Lola Lafon naît dans le Nord de la France en janvier 1974, de père français et de mère roumaine. Elle grandit en Bulgarie puis en Roumanie, jusqu'à l’âge de 12 ans puis en France, étudie l’anglais à la Sorbonne puis part à New York en tant que fille au pair, où elle suit une école de danse. Elle est l'auteure de six romans, Une Fièvre impossible à négocier (2003), De ça je me console (2007), Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s'annonce (2011), La Petite Communiste qui ne souriait jamais (2014), Mercy, Mary, Patty (2017) et Chavirer (2020).
Son œuvre principale, La Petite Communiste qui ne souriait jamais, sorti en janvier 2014, est centré sur Nadia Comăneci, jeune gymnaste roumaine de quatorze ans, découverte aux Jeux olympiques de 1976, l’ouvrage est récompensé de nombreux prix, dont le Grand prix de l'héroïne Madame Figaro (2014), catégorie Roman, le Prix de la Closerie des Lilas (2014), le Prix Version Fémina-FNAC (2014), la Sélection Roman des étudiants France Culture-Télérama (2014), la Sélection Globe de cristal (arts et culture) 2015… Sans doute une de mes prochaines lectures…

Mais revenons à celle qui nous intéresse aujourd’hui, Chavirer.

Intéresse ?
Au début, confondu par tant de naïveté, j’ai été agacé et trouvé quelque peu "nia nia-cucul" l’envoutement des petites mijaurées en tutu qui se laissent embobiner par le premier miroir aux alouettes qui se présente. Complètement aveuglées pour ne pas entrevoir le « trop beau pour être vrai » que représente cette vague Fondation Galatée qui ne laisse aucune trace matérielle de son existence réelle, qui assure que l’on a réussi les trois ou quatre premiers échelons de la sélection sans se présenter devant un quelconque jury, qui couvre les enfants de cadeaux sans éveiller le moindre soupçon... Et puis, progressivement, dramatiquement, le lecteur est happé, il comprend, au fur et à mesure que les personnages prennent corps, que derrière ces mots pudiques et mesurés se dissimulent des actes ignobles, toute la noirceur de l’âme humaine et la destruction froide et calculée de la jeunesse et de l’innocence de jeunes filles encore dans l’enfance.

Comment expliquer la non-révolte des victimes de ce type de réseau pédophile ? La technique est parfaitement au point, implacable, qui transforme la victime résignée, aidée en cela par tout l’environnement social et familial (comme le précise l’auteure : « On a complètement intégré la notion d’être un objet de prédation, et on peut croire qu’on désire être une proie : ce qui est enseigné aux petites et aux jeunes filles, c’est comment être le plus consommable possible »), en complice active et muette.

De chapitres en chapitres, de décennies en décennies, d’une plume précise et acérée nous sommes témoins des ravages irréparables qui ont détruits à jamais les vies de ces victimes d’hommes immondes.

Ainsi, c’est avec un incroyable talent que Lola Lafon nous invite à suivre son "fil rouge", Cléo, victime à treize ans, puis agent recruteur, lycéenne, enfin danseuse TV pour les Ballets Malko (Champs-Élysées avec Drucker…) son rêve d’enfant, puis les cabarets type Lido, les plumes, les strass, le rêve à gogo… Le rêve… Le rêve de qui ? Des danseuses ? De « Celles qui, démaquillées semblaient malades, d’une pâleur anémiée. Celles qui grimaçaient quand (l’habilleuse) les aidait à chausser leurs talons, dissimulant une cheville douloureuse, craignant d’être remplacées. Celles sous opiacés, leur regard flottant, la bouche sèche […] Celles qui combattaient les deux centimètres de tour de taille pris la veille de leurs règles à coup de diurétiques […] Celles qui trichaient et buvaient un litre et demi d’eau avant la pesée hebdomadaire, elles avaient perdue trop de poids. Celles à l’odeur de camphre et de menthol, cet onguent appliqué aux tendons enflammés […] (Celles dont) le médecin préconisait qu’elle fasse une pose de plusieurs mois […] Celles qui s’inquiétaient d’un début de cellulite et superposaient deux collants, un chair sous le collant résille. Celles qui ne prenaient qu’un repas par jour depuis dix ans et récitaient avec passion une recette de brownie […] Les Françaises, qui bénéficiaient d’un contrat longue durée. Les autres, qui arpentaient l’Europe d’un cabaret à l’autre, des Russes, des Roumaines craignant d’être renvoyées et de perdre leur carte de séjour… » Et pourtant, comme Cléo, elles ont toutes rêvé de danser.

Stupéfiante Lola, admirable Lola, ingénieuse Lola, chaque chapitre est consacré à un personnage qui témoigne d’une relation avec une victime. Et nous voici en 2019, et voilà que les langues se délient.

« Comment savoir si une histoire était "MeToo" ? Y avait-il des critères ? »

« Le passé était irréversible. Aucun pardon ne pourrait défaire ce qui a été. »

L’année dernière, un livre remarquable par sa lamentable opportunité mercantile traitait de façon stéréotype le viol et les procès pour abus sexuels, très à la mode en cette fin 2019, il a obtenu le Prix Goncourt des Lycéens. Je n’en suis pas revenu, à l’époque, tant le bouquin m’avait paru médiocre et une collection de lieux communs.

S’il existe une équité dans l’attribution des distinctions, ce livre-là devrait resplendir au firmament des libraires !

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