Foxfire brûle

Avis sur Confessions d'un gang de filles

Avatar Felin-Sceptique
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Tout commence avec 5 jeunes collégiennes, dans une petite cité industrielle dans le nord de l’Amérique des 50' s. Elles ne se ressemblent pas, n'ont pas toutes le même âge, ne sont pas toutes amies. Pourtant, elles sont liées par leur double faiblesse : celle de filles pauvres dans un monde dominé par la violence masculine.
À l'origine de tout, on a Legs : « garçon manqué », sportive, élancée, courageuse, charismatique. Legs ne comprend pas que des hommes puissent lui dicter son existence sans rien savoir d'elle au seul motif qu'ils sont des hommes et elle une femme. Elle se refuse à cette autorité, à cette domination, dont elle conteste la légitimité.
 
Après avoir fui la maison de sa grand-mère où elle a été placée par un juge, Legs se réfugie chez son amie Madison, alias Maddy-Monkey. Maddy est honorée que Legs l'ait choisie elle. C'est protégée chez son amie, touchée par la solidarité qu'elle lui témoigne, que Legs a une idée : fonder un gang de filles dont le but serait de s'entraider, de se protéger. Seule, une fille est faible, ensemble elles sont fortes. Voilà la doctrine de Foxfire.
 
Legs va réunir autour d'elles trois autres jeunes filles. Foxfire doit être discret, personne ne doit savoir. Il faut agir par surprise, préserver le secret.

La naissance de Foxfire va permettre au lecteur de comprendre la violence contre laquelle les adolescentes doivent lutter quotidiennement. Leur première action sera de sauver Rita, l'une d'entre elles. Rita, cette fille douce, très timide et un peu gauche. Rita que le professeur de mathématique aime humilier devant la classe et coller après les cours. Ce professeur qui prend plaisir à rester seul avec cette jeune fille (elle a 12 ans) et à lui effleurer la poitrine. Et Rita, si honteuse qu'elle n'ose rien dire.
Foxfire libère Rita en humiliant le professeur. Foxfire libère Rita en lui donnant une place, de l'importance, confiance en elle. Foxfire protège, Foxfire élève. 
 
On découvre au fil des pages cette indicible violence qu'exercent les hommes sur les femmes, et ce, dès leur plus jeune âge. Des violences avant tout sexuelles. 

Joyce Carol Oates décrit à la perfection cette brutalité dominatrice, mais surtout ses conséquences : la culpabilité de la victime, qui s'en veut de ne pas avoir réagi, de ne pas s'être défendue. Ces réflexes d'auto-flagellation symptomatiques de l'intégration par les femmes de leur supposée culpabilité intrinsèque, culpabilité à laquelle elles sont régulièrement sinon systématiquement renvoyées dans le discours masculin. Et avec l'intégration de cette idée de culpabilité, celle de la nécessité de se tenir hors de danger : ce sont alors des jeunes filles qui fuient dès qu'elles entendent le bruit du moteur de la voiture de ce groupe de garçons.

« Ne les laisse jamais t'attraper ».

Des filles qui modifient leurs comportements, leurs trajets, leurs tenues pour se protéger des hommes. Des filles qui culpabilisent si ces manœuvres de protection échouent. Peu de différences entre l'Amérique des années 50 et le monde d'aujourd'hui.

Foxfire naît de ce constat de violence, de position de faiblesse imposée et du refus farouche de cette place détestable réservée à la femme. Et c'est en se révoltant contre la violence, mais surtout contre l'injonction de soumission à celle-ci que tout bascule pour Foxfire. Alors qu'un gang masculin s'en prend à plusieurs d'entre elles, les jeunes femmes de décident de se battre. Et si les gangs masculins déplaisent, ce gang féminin, lui, doit absolument être démantelé. Des garçons violents et chahuteurs, passe encore, mais des femmes, ah ça non monsieur ! Et cette différence de traitement se retrouve encore aujourd'hui. Les femmes doivent être douces, bienveillantes et soumises. Ce ne sont pas des guerrières. Elles ne peuvent pas se défendre physiquement. Elles doivent repousser leur agresseur et appeler à l'aide, mais rendre les coups, jamais de la vie ! Une femme qui se bat est anormale, il faut absolument la corriger. Là encore, on a bien peu évolué depuis 70 ans...

Legs est donc envoyée dans un centre de redressement pour mineurs, aux méthodes brutales. Elle y découvre avec effroi que la violence envers les femmes n'est pas l'apanage des hommes, mais que d'autres femmes s'y prêtent avec jubilation. Ces femmes complices, Legs les exècre. Comment une femme peut-elle non seulement accepter cette domination, mais en plus y prêter main forte ? Ne devraient-elles pas toutes se serrer les coudes ? 

Cet amer apprentissage fait percevoir à Legs le caractère exceptionnel, unique, du lien qui l'unit à ses sœurs de Foxfire. Elle en construit un projet : celui d'une communauté de femmes vivant loin des hommes, du monde et de sa violence. Elle veut créer une utopie où chacun reçoit ce dont il a besoin. Pour autant, cette utopie a besoin de finances. Et c'est rattrapé par cette réalité toute économique que Foxfire plonge à son tour dans la violence et la vengeance. C'est une lente descente aux enfers dont l'issue fatale ne fait aucun doute. Dans un monde où les femmes ne peuvent obtenir un bon salaire, les hommes sont assurés de ce dernier pan de domination qu'ils exercent : la domination économique.

C'est un superbe roman. L'écriture est efficace, agréable. La narration est tout à fait originale. L'histoire est racontée par Maddy mais dans un objectif de mémoire. Aussi s'applique-t-elle à être la plus neutre, la plus objective possible. Le défaut de cette écriture est que ça crée une distance avec les personnages. On s'attache moins facilement. Mais c'est révélateur de la distance qu'a prise Maddy. C'est aussi un véritable exercice littéraire puisque le récit reste raconter à la troisième personne. On ne sait jamais réellement si les pensées sont celles de la Maddy adolescente ou celle de l'adulte. Et cela retranscrit à merveille la confusion qui peut être celle de notre narratrice.

Les personnalités de Maddy et Legs sont brillamment développées. Elles sont toutes deux nuancées. Joyce Carol Oates utilise ce double niveau de narration (souvenirs de l'adolescente/distance de l'adulte) pour développer le thème du culte du chef, du gourou. Peu importe ce que décide Legs, les filles de Foxfire la suivent sans broncher. Aucune contestation n'est possible et le culte que lui voue Maddy est infini. En tout cas, la Maddy adolescente, car la Maddy adulte prend un peu de distance, même si elle ne critique jamais ouvertement son amie. Maddy a l’honnêteté de dévoiler sa propre lâcheté, son racisme, sa peur de l'abandon.

Cela permet aussi de découvrir une Legs plus complexe. Pas une héroïne inconditionnelle de la cause féministe, mais aussi une fille obsessionnelle notamment à l'encontre de ces femmes qui, à ses yeux, se soumettent volontairement aux hommes. Dans un passage, Maddy nous conte la rencontre de Legs avec une « naine », attachée, prisonnière. Le soir venu, Legs découvre que cette « naine » est violée par plusieurs hommes à la suite. Et pourtant, la « naine » pousserait des gémissements de plaisir. Cette scène, inconcevable pour Legs, va la pousser à une violence extrême. Elle incendie la maison et l'histoire ne nous dit pas si la « naine » survit. Une chose est certaine, Legs a voulu la faire disparaître. Pour Legs, la « naine » est le type même de la femme complice. Non seulement elle n'essaie pas de s'enfuir ou de se débattre. Mais pire encore, elle tirerait du plaisir de sa condition.

Cette scène insolite dans le récit permet de saisir à quel point Legs reste une adolescente à qui de nombreuses subtilités du monde échappent. Elle n'essaie pas de comprendre cette femme et ce qui la pousse à rester dans cette domination. Elle ne fait preuve d'aucune empathie à son égard. La question de la sexualité désirée n'est jamais abordée. Comme si prendre du plaisir par le sexe était un crime à ses yeux. D'ailleurs, les filles de Foxfire ont l'interdiction de sortir avec des garçons. Le sexe c'est soit le viol, soit le point faible des hommes qu'on retourne contre eux. Il n'y a pas de place pour le désir ou le plaisir sexuel. Il n'y a pas de place pour l'amour non plus.

Il n'y a pas de nuance dans les règles de Foxfire, peu de place pour l'empathie envers les autres (ceux qui ne font pas parties de Foxfire) dans la pensée ou le comportement de Legs. C'est d'ailleurs cette rupture avec son empathie et sa compassion, cette radicalité qui mènera Foxfire à sa perte.

En cela, le roman en devient brillant. Foxfire est d'abord l'histoire d'un féminisme qui libère, mais qui, par la radicalisation de sa cheffe et de certaines de ses membres, devient un féminisme qui oppresse. Et toutes femmes s'écartant du droit chemin dicté par Foxfire se transforment immédiatement en ennemies et sont bannies. L'occasion donc de rappeler que le combat féministe n'a pas pour but de soumettre les femmes à une nouvelle domination, mais de leur permettre de s'émanciper en étant libres de leurs choix, sans avoir à en référer auprès de qui que ce soit.

En bref, Foxfire est une très belle histoire. Les personnages sont touchantes et marquantes. Elles donnent envie de se rebeller au quotidien. Elles ont quelque chose d'inspirant. Pourtant, c'est aussi un livre plus complexe qui décrit à la perfection les dérives que le culte du chef peut entraîner, le glissement qui peut insidieusement s'opérer entre combat pour la liberté et nouvelle oppression. Un roman plein d'actualités, qui ne parle jamais de l'actualité ; un roman parfait.

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