Le mal, le chaos, la musique

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Que reste-t-il de soi quand la mémoire irrémédiablement se désagrège et que la conscience de son être prend l’eau de toute part? Que reste-t-il quand des pans entiers de pensée s’effondrent dans l’horreur d’un néant sans mots et sans repères, que les éphémères constructions de l’esprit s’écroulent comme des châteaux de cartes ? Alzheimer-le-Grand confronte celui qui en est frappé mais également ses proches à la fragilité de l’humain, et cela quelle qu’ait pu être l’étendue de sa culture et de son intelligence. Adrià Ardèvol, érudit, polyglotte, philosophe auteur de nombreux ouvrages, historien des idées unanimement apprécié est un de ces colosses aux pieds d’argile. De quoi dispose-t-il encore, si ce n’est d’un peu de temps, désormais chichement compté, avant le naufrage final ? Dès lors, il mène une course contre la montre pour rassembler vaille que vaille ses souvenirs épars et rédiger l’histoire familiale qu’il adresse comme une ultime offrande à Sara, la femme de sa vie qu’il a irrémédiablement perdue.

Difficile de distinguer le vrai du faux, le réel de l’invention dans les confessions du héros. Une multitude d’histoires se déroulant à des époques différentes et des lieux divers – du temps de l’Inquisition aux camps de la mort – s’y chevauchent, s’y entremêlent ou s’emboitent les unes dans les autres, formant un écheveau à première vue inextricable, entrainant le lecteur dans un dédale où il doit accepter de se perdre pour mieux saisir, au-delà de cet assemblage en apparence seulement hétéroclite, l’harmonie et la vérité profonde qui jaillissent de cette mise à nu. La dimension chaotique du récit s’explique bien entendu par les ravages de la maladie ainsi que par le fait que le texte est censé être une compilation de feuillets épars, que son auteur n’a pas eu le temps de remettre au propre avant de perdre définitivement le souvenir de ce qu’il fut. D’autres raisons encore sont à l’origine de cet éblouissant désordre, que je m’en voudrais de dévoiler ici, pour vous laisser la surprise de la découverte.

L’existence d’Adrià Ardèvol ne fut pas un jardin de roses. Son enfance fut austère et le fait d’être surdoué constitua plutôt une malédiction, dans un milieu où dominait l’érudition et le culte du beau mais d’où l’amour était totalement absent. Quant à l’héritage familial, il fut lourd à porter, dans tous les sens du terme. C’est sans doute pour cela que malgré la présence lumineuse mais trop brève à ses côtés de Sara, l’amour de jeunesse miraculeusement retrouvée, malgré l’amitié (presque) indéfectible de Bernat, son ami d’enfance, on ressent chez le personnage une grande solitude intérieure que la maladie ne fera qu’accentuer.

Comme le suggère le titre du roman, la vie d’Adrià est marquée par le poids de la culpabilité. Culpabilité liée à l’histoire familiale, son père lui ayant légué une fortune maudite, bâtie sur des escroqueries réalisées durant la période franquiste ou pendant la seconde guerre mondiale, lorsqu’il achetait pour une bouchée de pain des œuvres d’art d’immense valeur appartenant à des familles juives ou plus tard à des nazis en fuite, parmi lesquelles ce Storioni, un violon exceptionnel, véritable fil conducteur du récit avec quelques autres objets à haute valeur symbolique. A travers les siècles, l’histoire de cet instrument fut trop souvent liée à la violence, à la haine, à l’intolérance. Et Adrià a beau être athée, le poids du péché originel le hante depuis l’enfance, il se sent coupable de toutes ces atrocités commises, de toutes les souffrances qu’elles ont engendrées. Taraudé par le problème du Mal, il pressent qu’au cours de l’Histoire, le fanatisme et la haine de l’autre en ont été le terreau le plus fertile, engendrant ses manifestations les plus monstrueuses. Il est des crimes dont on ne peut espérer le pardon, quand bien même on passerait son existence à vouloir réparer le mal commis. Adrià, lui, n’est vraiment coupable que de ses silences, de sa lâcheté, de ses tergiversations, écartelé qu’il est entre la loyauté filiale et la demande pressante de Sara de racheter les fautes paternelles, entre le désir presque charnel de posséder les objets les plus rares et les plus beaux et l’exigence morale de restituer à son légitime propriétaire le violon si malhonnêtement acquis par son père.

Première incursion pour moi dans l’univers de Jaume Cabré; j'en ressors émue, époustouflée, totalement séduite par cette œuvre foisonnante, grandiose, bouillonnante, à la fois fresque historique, histoire d’une passion contrariée, confession intime, récit philosophique. L’auteur nous offre un roman magistral, dense, exigeant mais en même temps bouleversant, une descente vertigineuse dans les tréfonds de l’âme humaine. Du tout grand art !

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