Une incroyable mise en abyme littéraire

Avis sur D'après une histoire vraie

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Un 6 avec un coup de cœur, voilà bien une étrange note... Oui mais voilà bien une étrange lecture aussi.
Pendant la majeure partie de la lecture, je n'ai pas su comment me positionner. Je sentais la puissance que pouvais avoir le récit, mais je me lassais de la manière d'écrire de l'auteure. "Voilà, j'ai été victime de manipulation et je vais essayer de vous le raconter de la manière la plus sincère". Pour moi, ça semblait beaucoup trop réécrit, et mis en scène. Certes, je ne contestais pas le talent d'écriture de l'auteure qui me permettait de rester en haleine pendant une bonne partie du roman, ne cachant pas ma hâte de savoir enfin qui au juste était L. Oui mais cette façon de raconter, de dire "Aujourd'hui, je m'en suis rendue compte, mais au moment où je vivais cette scène je ne le savais pas donc essayez, lecteur, de vous imaginer comment j'étais prisonnière même si je vous préviens tout de suite que ce n'est que manipulation". Pour moi, cette manière de raconter le récit n'avait pas de sens. Soit l'auteure voulait mettre le lecteur au plus proche de son ressenti en le faisant prendre part à la manipulation et sans le mettre en garde, soit le récit devait prendre le parti de ne pas tenter de décrire le réel.
Oui mais si j'ai eu cette réflexion, c'est parce que moi-même, j'ai été prise au piège. Pourtant, à un moment-clé du récit, j'ai eu un sentiment d'excitation, je me suis demandée : le roman va-t-il continuer à être lent et descriptif, inscrit dans le réel, où s'agit-il d'une réflexion beaucoup plus profonde sur la littérature ? Je ne parviens pas à retrouver le passage en question, mais peu importe. En passant à la suite de la lecture, je me suis résignée. J'avais encore trop spéculé, le récit revenait dans le quotidien étrange de Delphine en présence de L.
Déçue, à plusieurs reprises, j'ai failli refermer le livre et en abandonner la lecture. Mais d'une, je déteste faire ça, et de deux, je voulais savoir pourquoi au juste ce livre avait remporté un prix de littérature alors qu'il ne s'agissait que d'une histoire plus ou moins autobiographique, somme toute assez banale, de manipulation.
J'ai continué ma lecture distante. Mais je me suis laissée embarquée par le suspense, j'ai tourné les pages de plus en plus vite pour savoir qui était cette L. et à quoi rimait cette manipulation toujours plus poussée.
Au tournant final du récit, lorsque L et Delphine vont à Courseilles pour travailler et soulager Delphine de sa blessure, j'ai commencé à croire de nouveau à mon hypothèse de départ. Et puis, la fin c'est accélérée, je n'ai pas lâché le bouquin jusqu'à l'avoir terminé, et j'ai compris...!

Bien sûr, ce roman parle de manipulation. Mais pas d'une manipulation d'une personne sur une autre. Delphine de Vigan met en abyme son propre rôle pour nous faire découvrir la trahison ultime de la littérature. Parce que L. n'a jamais existé, pas plus que Delphine d'ailleurs. "D'après une histoire vraie" n'est que pure fiction nous dit l'auteure. Comme dans Shutter Island, on croit le personnage principal, Delphine, on entre dans son jeu, pour découvrir que ce n'est que folie, dans Shutter Island, et ici, pire encore, supercherie.
"Pure fiction" alors ? Et bien non, ne rêvez pas non plus chers lecteurs, nous sermonne l'auteure. Dans sa réflexion finale, le personnage de Delphine se pose la question et réfute cette hypothèse. Il n'est pas de pure fiction comme il n'est pas d'histoire purement réelle. Vous voulez une preuve, poursuit l'auteure ? Et bien le personnage de L. n'a rien d'inventé, puisqu'il s'agit mot pour mot de passages récoltés dans sa bibliothèque.
Toute cette histoire de fausse amitié, de dépression, de manipulation, finalement, ne sert qu'à montrer comment fonctionne le processus littéraire. Comme l'a fait auparavant la mouvance du Nouveau Roman, Delphine de Vigan nous le montre dans un livre qui paraissait anodin : méfiez-vous des histoires qu'on vous raconte, lecteur, car l'auteur reste le maître et la littérature n'est qu'une grande manipulation. Vous pensiez lire une histoire vraie ? Bien sûr que non, elle est fausse, comme toutes les autres. Vous pensiez que l'auteure que je suis pouvait être en danger par un personnage qu'elle a elle-même créé ? Foutaises, c'est bien le lecteur qui s'est laissé manipulé. Vous pensez donc que les auteurs sont des héros qui inventent avec facilité ? Erreur, bien sûr qu'ils s'inspirent de leur vie quotidienne et du travail de leurs confrères.

Au-delà de la manipulation du lecteur, je pense que le livre est aussi pensé comme une vraie réflexion sur son travail par l'auteure. Parce que si le lecteur est pris au piège, l'auteure aussi. Après tout, le fameux manuscrit semble s'écrire à son insu à travers son personnage de Delphine, victime de L. N'est-ce pas également l'auteure qui se sent lésée dans sa profession, de ne pouvoir restituer la vérité comme elle le souhaite ? Et de se rendre compte malgré elle qu'elle plagie ses auteurs préférés, comme le personnage le dit dans le livre ? C'est une autre interprétation que l'on peut également donner.

Ce roman est donc pour moi une vraie leçon littéraire. Un roman "méta-textuel", comme j'aime souvent le dire. Dommage qu'il ne m'ait pas tenu en haleine tout du long, il aurait pu mériter un 10 sans problème.

Ben oui, après tout, nous nous sommes tous posés la question : quel est le vrai nom de L. ? L. comme... Littérature bien sûr !

J'ai peur de devenir folle. J'ai peur et je ne sais pas si cette peur existe, si elle a un nom.

Auteur comme lecteur, nous sommes les premières victimes des limites et des manipulation de la littérature.

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