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Avis sur Destin Français

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Critique publiée par le

D'où tu parles ?, une question très à la mode dans les années '70, à laquelle j'avais toujours refusé de répondre, la jugeant à la fois absurde et policière. Car l'important n'est pas d'où je parle (que peut-on placer sous ce d'où ?, sinon une réduction psychologique et sociologique haineuse et mortifère ?), mais ce que je dis. Et si je ne parle pas du bon endroit au yeux des censeurs, aucune chance que mes propos soient entendus, ne parlons pas d'écoute.

Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugement de cour vous rendront blanc ou noir.

La "cour", ce sont aujourd'hui des journalistes et des universitaires stipendiés (je ne vise pas 100% des deux catégories, ils en reste d'honnêtes, mais qui ne font guère carrière) qui imposent leurs jugements de valeur sans appel en tous domaines à ce qu'ils considèrent comme une masse inculte et corvéable à merci, en fait le peuple qu'ils ont fait tous leurs efforts pour massifier.

Eric Zemmour a finalement accepté dans le début de son superbe livre de répondre à cette question grotesque des commissaires politiques de la déconstruction, les épigones des ombres du passé, les Kojève, Foucault, Derrida, Lacan, Debord, Ruquier et autres nihilistes (on me dit en régie que Ruquier est encore vivant, toutes mes excuses, je ne m'en étais pas rendu compte).

Aussi l'honnêteté de sa réponse-Zemmour est un petit juif pied-noir qui aime follement la France jusque dans ses lâchetés et ses trahisons-et sans doute le brio et la clarté de son livre lui valent-ils aujourd'hui une montée exponentielle dans l'échelle de la haine et de la jalousie dont il fut toujours l'objet, puisque les journalistes analphabètes qui ne l'invitaient que pour l'insulter tentent désormais de l'interdire purement et simplement de plateau.

Eh bien, messieurs les censeurs, allez-y : plus personne ne regarde la télé, et votre interdiction sera bénéfique : des centaines de milliers de gens honnêtes et curieux achètent et lisent un livre long et complexe, prouvant qu'ils sont loin d'avoir régressé au stade de légume vegan auquel vous souhaitiez nous réduire.

Ce grand retour du livre pourrait être aussi celui du débat, la censure ayant des effets positifs inattendus.

Car toutes les affirmations de Zemmour en quelque domaine que ce soit, politique, historique, littéraire, religieux, artistique, sont discutables, et le sont volontairement.

Natacha Polony, l'une des rares journalistes que je respecte, a raison de dire à Zemmour que son livre n'est pas dialectique, sans doute a-t-elle tort de lui en faire le reproche, et Eric a-t-il tort de s'en offusquer, puisqu'il s'agit d'un compliment, certes involontaire (de même qu'il a tort d'avoir raison en tenant bon sur cette histoire de prénoms, le modèle anglo-saxon ayant triomphé en France, tout espoir d'assimilation ou d'intégration de quiconque a désormais disparu, mieux vaut laisser tomber).

Il existe à mon avis deux signes imparables de la mise en place de la décadence et de la dictature qui y est toujours attachée (je ne parlerai pas de totalitarisme, aimant beaucoup moins Arendt qu'Eric ne semble l'aimer) :
-l'obligation de présenter une pensée "dialectique" sous peine de se faire traiter de gamin, de fou ou de fasciste, en tous cas de quelque chose qu'il est légitime d'éliminer.

-la croyance au caractère "scientifique" de l'Histoire : si raconter l'Histoire n'est pas un art mais une science, rien ne saurait être discuté dans les idées des historiens d'Etat, le moindre bémol étant considéré comme du révisionnisme passible des tribunaux.

L'enjeu est colossal : celui qui contrôle le passé contrôle aussi le présent, jouissant d'un pouvoir sans limite. Nous en sommes là.

Mais laissons ces points, passionnants mais trop longs à discuter, pour en venir au livre même de Zemmour.

Pourquoi ce titre Destin français ?

"Français" est devenu un gros mot, et l'on sait que tous les individus restés puérils, moi-même au premier chef, aiment à en proférer.

"Destin", voilà qui nous ramène à la tragédie grecque (puérile elle-aussi à en croire Platon) ce qui est à la fois inquiétant et joyeux.

Car Eric est celui qui réintroduit un peu d'angoisse tragique dans le monde de festifs décérébrés qui nous gouverne : c'est bien pour ça qu'il est haï, si on ne peut plus pratiquer le fist-fucking tranquille, où va-t-on ?

Affirmer que la France n'existe pas dans le présent est peut-être possible, l'Etat ayant perdu la plupart de ses pouvoirs régaliens.
Se réjouir de cet état de fait pose un petit problème : on sait ce qu'il advient des peuples privés d'Etat, demandez aux palestiniens, mais après tout on ne peut pas exiger des journalistes ni des "intellectuels" qu'ils aiment le peuple : depuis Voltaire, ne l'ont-ils pas toujours haï ?

En revanche, affirmer que la France n'a jamais existé relève, comme la négation de la différence des sexes, de l'idiotie, voire de la démence, pure et simple.

Non l'Histoire n'a rien de scientifique : elle recoupe toujours des enjeux idéologiques majeurs. Encore faut-il avoir la lucidité et l'honnêteté de le reconnaître.

Et la France a bel et bien existé et se survit un peu à elle-même, pour le meilleur et pour le pire.

Par exemple, faire remonter la fondation de la France à Clovis ou à Vercingétorix n'a pas la même signification : la première version est plus religieuse, la seconde plus laïque, mais aucune des deux ne nie l'existence de notre pays ni ne crache dessus.

Eric aime follement la France, il n'est ni chauvin ni nationaliste pour autant, conscient que notre pays a produit le meilleur, par exemple Pascal, comme le pire, par exemple Voltaire (je ne développe pas : la charge de Zemmour contre l'imposteur des imposteurs est hilarante et admirable).

Comme Eric est clair, et surtout pas perdu dans les méandres de la dialectique qui sert surtout à justifier le pire (nécessité du "négatif"), chaque affirmation de son superbe livre est discutable, contestable : Zemmour est tout, sauf un dogmatique.

Je n'ai pas le niveau de culture historique ni littéraire pour comprendre les implications de chacun de ses chapitres, et donc ne suis pas capable d'en discuter les conclusions. Mais concernant des personnages sur lesquels j'ai quelques lueurs, à savoir Rousseau et Robespierre, je ne partage pas l'image plutôt favorable qu'en donne le livre. Les ennemis de mes ennemis ne sont pas nécessairement mes amis, et le fait que ces deux là détestassent Voltaire ne me les rend pas plus sympathiques pour autant. Comme le disait Joseph de Maistre, Rousseau parvient à tromper même lorsqu'il dit la vérité.

Mais peu importe, ceci n'est qu'une opinion, le destin probablement funeste qui attend notre pays n'est pas certain (comme disait Goscinny, il y a toujours une part d'incertitude dans les jeux de hasard), la lecture de ce remarquable ouvrage est sans cesse réjouissant, je retourne le finir (je n'ai pas pu attendre pour crier mon enthousiasme), en accompagnant ça d'un saucisson à la fourme de Montbrison et d'un coup de Médoc. Bon dimanche à tous.

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