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La négritude de l'auteur(e) de romans policiers

Avis sur Dix petits Nègres

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Critique publiée par le

Sommet de l'oeuvre d'Agatha Christie, Dix petits nègres est à la fois, chose paradoxale, le plus typique et le plus atypique des romans de la Pourvoyeuse de la Potence.
C'est surtout son oeuvre la plus littéraire de toutes, inscrites dans un genre souvent classifié à tort dans la catégorie "Paralittérature et Mauvais genre".

Où l'on apprend de quoi parle l'histoire

Exit les lieux traditionnels et les détectives astucieux: dix personnes sont invitées par le mystérieux Mr U.N. Owen pour passer la semaine dans sa maison d'architecture moderne sur l'île du nègre, lieu qui attise les fantasmes et fait couler beaucoup d'encre. Mais très vite, l'hôte s'avère absent, un disque accuse chacun des invité de crimes sordides et une main assassine les frappe tous un par un, suivant le modèle d'une comptine pour enfant d'un goût macabre et douteux.

Où l'on se rappelle que whodunnit pose la question de l'auteur

Who has done it?, se demandent les témoins de meurtres macabres.
La question renvoie évidemment à l'assassin que les romans policiers à énigme, genre de polar appelés whodunit en langue anglaise, s'attachent à faire découvrir pas à pas à leurs lecteurs.
Le whodunnit, c'est le genre par excellence dans lequel s'inscrit l'auteure des Hercule Poirot, des Beresford et des Miss Marple. Elle s'y inscrit si bien qu'on en oublie que son whodunnit opère de belles noces noires avec le howdunnit, notre polar par procédure français.
De fait, dans les romans d'Agatha Christie, on débusque l'assassin en questionnant le modus operandi de chaque suspect et la probabilité qu'il ou elle ait pu agir.

Dix petits nègres n'échappe pas à cette logique puisque, suivant une fonction narrative de régie redoutable, Agatha Christie ne lâche au goutte à goutte des indices sur l'identité du meurtrier que dans les dernières pages, lorsqu'on ne s'est fait à l'idée qu'on ne la connaîtra jamais. C'est là sa virtuosité dans le whodunnit qui s'exprime.

Néanmoins, les Dix petits nègres n'en restent pas à la forme la plus classique du polar et orchestrent un jeu de poupées russes où chacun suspecte chacun et où tous vont de leurs théories sur les agissements des autres. Les modes opératoires supputés s'accumulent, s'alternent dans la bouche de personnages qui se soupçonnent, s'accusent voire se menacent.
Le mode opératoire réel s'impose à tous dans le parallèle filé qu'il entretient avec la comptine d'où est issu le titre du roman, comptine encadrée dans chaque chambre, comptine qui pose un cadre et explique le fonctionnement du meurtrier.
Enfin, dans son ultime lettre-testament, la personne responsable de l'hécatombe relate sa procédure meurtrière par le menu. Le howdunnit crée ainsi l'angoisse, fait partager les doutes et la paranoïa des personnages et n'apparaît pas comme un élément propre à renouveler le whodunnit mais comme une ornementation particulièrement utile et efficace.

Tout cela, me dira-t-on tient du technique littéraire mais ne donne pas forcément le sentiment du littéraire.
Soit, répondrai-je, en attirant l'attention vers le titre de l'ouvrage, propre à faire hurler de rage les partisans inconditionnels du politiquement correct.
Dix petits NÈGRES ....à ce mot, je sens déjà crisser des dents: qu'elles décrispent et écoutent!

Je passe sur l'évidente date des années 30, sur le mépris manifesté vis à vis des domestiques, les Rogers, qui justifient en soi l'usage d'un mot qui aujourd'hui vexe et fâche.
Je m'attarderai bien plutôt sur le mot tel qu'on peut l'entendre dans ce texte et tel qu'on l'en éloigne dans les adaptations cinématographiques et télévisuelles. Dans le récent feuilleton de la BBC comme la première adaptation au cinéma signée René Clair, le mot est gommé du titre qui devient " And there were none" (Puis, il n'en resta aucun).
Efficace et en citation exacte de la comptine, ce titre bien-pensant n'en demeure pas moins absurde. D'une part, parce qu'il fait volontairement le choix d'une des deux comptines ayant inspirées l'auteure, excluant l'autre. D'autre part parce que cette exclusion révèle la fin de l'histoire dès le commencement. Le but est surtout d'effacer coûte que coûte le mot "nègre", comme en témoigne le choix de la BBC de mentionner dix petits "soldats".

Et c'est là que résident l'incompréhension de l'oeuvre ainsi que le génie d'Agatha Christie.
Car l'auteure s'inspire d'une vieille comptine des Nursery rhymes qui paraphrasait une comptine américaine en lui donnant toutefois une fin bien différente.
En choisissant ce mot, elle donne certes sa source - là aussi au risque de créer ce qu'on nomme aujourd'hui un spoiler. Mais elle fait en réalité tellement plus! Elle joue avec les différents sens du mot "nègre".
Lorsqu'il s'agit de désigner l'hôte absent, Philipp Lombard, l'un des invités, déclare: "il y a un autre nègre parmi nous. Le mouton noir! X! Mr O'Nyme! (...) Le Cinglé anonyme en liberté!". Le mot "nègre" prend le sens d'inconnu et de personne rejetée par le reste dans la société pour son caractère insidieux et dangereux, associé qu'il est à la figure du "mouton noir". On verra plus loin en quoi le mot nègre s'applique à la perfection au personnage de Mr O'Nyme et à sa créatrice.

L'île où se déroulent ses étranges événements est appelée l'île du nègre. Un des protagonistes, le Général McArthur ironise sur ce nom en le disant idoine: " nous sommes dans le noir total". La couleur noire à laquelle le mot nègre fait étymologiquement allusion peut signifier l'obscurité, l'occulte, le secret, l'absence voire l'incapacité de compréhension. De même, cette réplique du Général doit amener le lecteur à comprendre que le mot "nègre" ne se résume pas, dans ce roman, à son sens le plus usité.

L'île d'événements incompréhensibles donc. Mais pas uniquement.

Car un même sentiment traverse le Docteur Armstrong à son arrivée sur les bords de l'île et le Général Mcarthur qui reste au bord des falaises à contempler la mer.
Le sentiment juste que le propriétaire des lieux est bien présent. Un être abstrait que certains comme le Général et le juge Wargrave attendent, que d'autres comme l'institutrice Véra Claythorne et le militaire freelance Philipp Lombard laissent aux autres et que personne ne voyait aller à la rencontre du fou du volant Anthony Marston, jeune, immortel comme un dieu grec. Cet hôte auquel correspond le nom de "nègre", c'est évidemment la Mort.
La mort est souvent associée à la couleur noire, ne serait-ce que dans les exemples de la Grande Faucheuse et sa bure noire, la Mort Noire, allégorie topique de la Grande Peste, ou encore du personnage de Brad Pitt dans Rencontre avec Joe Black. De plus,l'île présente la particularité de ressembler à une tête de "nègre". On a du mal à croire qu'il s'agisse de la pâtisserie. Par conséquent, il s'agirait d'une autre tournure pour tête de mort. Ce qui ne constituerait que le moindre des jeux de mots d'Agatha Christie en rapport avec la langue française dans ce roman.

L'île aux événements incongrus, l'île de la mort. Est-ce vraiment tout?

Non, le meilleur est à venir si l'on garde en tête l'idée du jeu de mot avec la langue française.
Qui oserait nier une telle éventualité venant de celle dont le héros le plus célèbre est un détective belge souvent confondu avec un français? Un francophone, quoi qu'il en soit?

Car Dix petits nègres est un roman dans la veine des whodunnit dont la principale qualité est la construction en poupées russes de dix meurtres parfaits punis par un meurtre parfait.
Or, qui dit meurtre parfait dit qu'on ne connaît pas l'identité du tueur. Et le tueur, qu'est-il sinon l'auteur d'un meurtre? Et si ce meurtre est parfait, n'est-il pas sans auteur connu? Cet auteur inconnu et pourtant auteur, qu'est-il sinon un "nègre"?
L'auteur de la série de meurtres qui voit punir dix meurtriers ne présente-t-il pas cet acte comme une oeuvre d'art qu'il a voulue toute sa vie durant? Se confond-il avec Agatha Christie qui confesse sortir avec les Dix petits nègres le livre à l'apogée de sa carrière d'écrivaine?
Alors, certes, on m'objectera que "nigger" n'a pas les deux acceptations sémantiques françaises. Certes, on pourra douter - à juste titre - de la volonté de la Duchesse de la mort à user même de façon ludique de la langue de Molière. Mais force est de reconnaître que ce meurtrier qui se sait un mort en sursis, cet épistolier qui prend un nom de plume qui suggère l'absence d'identité, qui laisse derrière lui la solution de l'énigme dans une lettre-testament où il rétablit son nom réel est bien un écrivain fantôme (ghost writer), un nègre littéraire. Cette affirmation posthume d'O'Nyme, qui résonne comme une déclaration d'Agatha Christie elle-même, laisse peu de place au doute: " un artiste, je le constate aujourd'hui, ne saurait se satisfaire de l'art en soi. On ne peut nier chez lui le besoin légitime d'être reconnu"

Autant d'assassins que tout le monde ignore auteurs de meurtres sordides. Une auteure de roman policiers capable des mêmes prouesses que ces collègues qui ont entrepris des écrits dans des genres romanesques plus sérieux. Voilà les "nègres": des auteurs inconnus, des auteurs incompris.

Le mot "nègre" a donc bien ce sens, unification de tous ses sens, d'auteur de crimes qui se sent inconnu et incompris. L'île du nègre, c'est l'Oeuvre d'Agatha Christie mise en abyme dans ce qui reste son plus fabuleux roman.

Où l'on découvre Agatha Christie sous un jour nouveau

Dix petits nègres est le roman le plus fort d'Agatha Christie car il ne se contente pas de donner au lecteur son lot habituel de mort et de frissons, de logique implacable et d'énigmes mortelles. Il permet de découvrir la véritable Agatha Christie.
Cette Agatha Christie qui souhaitait ériger une oeuvre qui marquerait les siècles et pérenniserait le souvenir de son passage sur terre. Cette Agatha Miller renouant avec les monstres de son enfance....

Influences littéraires et intertextualités

Deux sources majeures irriguent les eaux fertiles des Dix petits nègres. La plus aisément reconnaissable est L'Île mystérieuse de Jules Verne. Agatha Christie n'en reprend pas que l'île - qu'elle définit à outrance et poétiquement en début de roman - et ses "naufragés". Elle y installe aussi l'impression d'une présence indéfinie qui prend corps en une personne supposée morte: le Mr A.N.O'Nyme des Dix petits nègres est bel et bien l'un des invités que l'on croyait assassiné, le mystérieux autre de L'Île mystérieuse vernienne n'est autre que feu le Capitaine Nemo, disparu dans un maelström en fin de Vingt mille lieues sous les mers. Anonyme, Unknown, Nemo, autant de synonymes de "personne"...
Personne comme un autre personnage, plus célèbre encore - ce qui, il est vrai, tient du paradoxe.
Avec Dix petits nègres, on vérifie l'assertion de Raymond Queneau: "toute grande oeuvre est soit une Iliade soit une Odyssée*, les odyssées étant plus nombreuses que les iliades.*"
De fait, le roman de Christie est une Odyssée paradoxale où l'on revient à Ithaque, c'est à dire au néant d'avant l'existence. Mais c'est aussi la réécriture du passage dédié à Polyphème, le cyclope, dans laquelle le meurtrier fusionne les deux rôles principaux. Comme Ulysse, seul contre un ensemble de meurtriers formant un cyclope monstrueux, il choisit de conserver l'anonymat en se faisant appeler U.N.Owen. Comme l'Homme aux milles ruses, il crève l'oeil de ses compagnons, les détournant de la vérité et les enferme dans la perplexité d'un Neptune et d'un Polyphème qui cherchent à se venger ... de personne. Comme Polyphème enfin, il enferme les voyageurs pour les dévorer l'un après l'autre". Cet aspect de la réécriture rend d'ailleurs l'histoire même lorsqu'on ignore plus l'identité du coupable et permet une lecture toujours renouvelée. D'où le degré de littérarité supérieur aux autres oeuvres d'Agatha Christie.

Et cet aspect se retrouve dans l'ingénieuse réutilisation de la comptine des Dix petits nègres des Nursery Rhymes, ensemble de textes folkloriques destinés aux enfants les plus jeunes mais qu'ont su s'approprier des auteurs aussi différents que Lewis Carroll - avec son Chat du Cheshire, son Lièvre de Mars et son Chapelier toqué dans les aventures d'Alice - ou Ian Fleming avec les Trois souris aveugles du Dr No, qu'Agatha Christie avait d'ailleurs reprises dans La Souricière. La particularité de la comptine des Dix petits nègres est qu'elle reprend une comptine américaine - les Dix petits indiens - pour lui donner une fin bien différente et par plus funeste. La mère de Miss Marple saura d'ailleurs jouer avec cette double fin pour faire le don sadique d'un espoir vain au dernier condamné du roman: "C'était quoi le dernier vers déjà? Une histoire de mariage, non? ... Ou était-ce autre chose?"

Agatha Christie s'est inspiré d'auteurs et de textes célèbres mais en a également inspiré d'autres de la littérature jeunesse à la télévision.
Pour ce qui est de la littérature jeunesse, je recommande vivement cette réécriture des Dix petits nègres qu'est le volume de l'excellente collection de Bayard "Polar gothique" intitulé Dans Les Griffes du Sphinx. Son auteur a su transposer l'oeuvre dans les années 90 tout en respectant de l'esprit d'Agatha Christie, allant jusqu'à associer sa version des Dix petits nègres à l'Egypte ancienne de La Mort n'est pas une fin, chère à Madame Mallowan.
Concernant la télévision, n'est-il pas une série où des individus ayant tous des erreurs à se reprocher arrivent sur une île où la mort les frappe jusqu'au dernier, invités qu'ils étaient par le père de l'un des leurs, présumé mort, qui s'avère être le berger des chrétiens les ayant emmené au Purgatoire? N'est-il pas une série qui, à l'instar de la Duchesse de la Mort dans Dix petits nègres, alterne survie sur une île et analepses personnalisées de chacun des protagonistes survivants? Si vous cherchez encore, cette série s'appelle LOST.
Enfin, pour ce qui est de la littérature à succès, il n'est pas vain de trouver dans ces passages juxtaposés les uns à la suite des autres, séparés d'un seul astérisque, délivrant les pensées intimes des différents protagonistes face aux événements, les racines de ce qui fera l'art poétique de la Reine du Suspens, j'ai nommé Mary Higgins Clark.

Les dix petits nègres regardent d'un air triste grandir l'arlequin trismégiste

Pourquoi finir avec cette mauvaise parodie de Crépuscule d'Apollinaire, me demanderez-vous?
Parce qu'elle atteste au mieux du vrai visage d'Agatha Christie qui perce dans cette oeuvre.
On connaît l'auteure d'Hercule Poirot et de ses petites cellules grises. On connaît moins son personnage pourtant si poétique et si fantastique qu'est le mystérieux Mr Harley Quinn, un jeune amant déçu, qui semble s'être jeté du haut d'un falaise, qui hante le sentier des amoureux quand il n'aide pas un vieil ami d'Hercule Poirot à résoudre des affaires de meurtres.
La véritable Agatha Christie est là, derrière ce Arlequin- Pierrot Lune qui se cache derrière un nom d'emprunt comme Mr U.N.Owen.
Et c'est tout l'intérêt véritable des Dix petits nègres qui nous saute au visage: le roman n'est qu'un théâtre macabre où les acteurs sont assimilés à des personas, les dix petits nègres, qui peu à peu disparaissent ou bien se brisent. Comme Apollinaire, Marivaux, et bien des grands auteurs, Agatha Christie est nourrie de la Commedia dell'arte dont les personnages, en particulier Arlequin, servent de patrons à ses propres personnages. Dans la postface qu'il propose à l'édition des Dix petits nègres pour Le Livre de poche, François Rivière - qui confirme plusieurs interprétations précédentes - rappelle l'existence d'un recueil de poèmes - La Route des rêves - qu'Agatha Christie consacre à ces personnages et d'une autobiographie où l'auteure établit un lien entre des figurines de son enfance, avec lesquelles elle jouait chez sa grand-mère, les personnages de la Commedia dell'arte et les sinistres dix figurines représentant les dix petits nègres. Une sorte de motif obsédant terrifiant qui incarne tous les démons de la petite fille qui ne l'auront jamais quitté et avec lesquels elle continue à jouer dans les Dix petits nègres.

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