Est-ce l'histoire des mortels contre le vampire, ou du présent contre le passé ?

Avis sur Dracula

Avatar Alex D. Wolf
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Se lancer dans une critique de Dracula, surtout quand on n'est pas un gros lecteur au départ, c'est tout à la fois partir en croisade contre un ennemi de l'ombre et faire la promotion d'une oeuvre qui a redéfini la fiction "moderne". On retrouve l'influence du bonhomme dans le cinéma, certes, mais aussi dans le jeu vidéo (Castlevania, Valkyrie Profile) et la BD (Le Prince de la Nuit, Don Dracula). Autant j'ai une vénération sans bornes pour l'auteur et les positions qu'il prend sans cesse, autant plusieurs petites choses m'ont amené à ne lire qu'une ligne (voire une page) sur deux et ne pas m'en sortir plus mal que ça.

Signalons que Stoker partait à la base avec une épine dans le pied : il ne créait pas. Le mythe du vampire existe depuis la nuit des temps, aussi bien dans l'Europe de l'Est que l'Amérique du Sud, sous toutes formes d'aspect. Il n'a pas davantage créé la trame historique des Carpates et de la Transylvanie luttant contre l'invasion ottomane. A cause de ce contexte non-fictif, il se devait d'être documenté, crédible et cohérent. A partir des multiples légendes différentes existantes, il devait monter une seule légende, celle qui servira par la suite de référence artistique centrale. Abraham compulsait, comparait, distinguait, ce qui lui a demandé un énorme travail, oui, mais qu'à cela ne tienne. Contrairement à Lovecraft, qui a défini à lui seul le cosmos de Cthulhu et les terres oniriques de Nyarlathotep, Tolkien qui a apporté une immense part personnelle au folklore existant pour fonder ses Terres du Milieu, Dante Alighieri ou encore Lewis Caroll qui ont su donner vie à leur imaginaire satirique, Stoker n'a pas "inventé" le mythe du vampire, sa peur de l'ail et des symboles sacrés, ni l'Angleterre de la fin du XIXème.

Un autre point qui m'a passablement dérangé est le style extrêmement grandiloquent de l'auteur. Je ne dis pas ça par rapport au choix de la narration quasi épistolaire par les journaux intimes et les enregistrements audio, non, mais aux monologues qui s'étalent et les dialogues ampoulés qui manquent singulièrement de réalisme. Quand Van Helsing débat avec lui-même pendant deux pages sur le rire, j'ai plus de mal à l'admettre que sa présentation (pourtant autrement plus longue) sur le non-vivant et la vie de leur ennemi. Peut-être que tout cela est imputable à l'époque, que ce soit l'ancienneté du style qui veuille tout ça, mais j'ai quand même eu moins de mal à lire les aventures de Sherlock Holmes qui date pourtant de la même époque. L'histoire se permet aussi quelques facilités vu que les héros ne sont pas les derniers péons et sont tous dotés de larges fortunes et pouvoirs (par la renommée ou l'adminstratif) qui les aident pas mal à mener leur croisade. Et enfin, un point que j'ai lu dans d'autres critiques, c'est que le rythme de l'intrigue est inégal. Après une première partie proprement captivante et ponctuée de quelques phrases d'anthologie ("un citadin ne peut éprouver les sentiments du chasseur..."), tout ralentit et on se demande régulièrement quand est-ce qu'il va concrètement se passer quelque chose, jusqu'à la fin qui arrive et repart brusquement.

Mais au-delà de l'aspect purement romanesque qui m'a plus ou moins laissé sur ma faim, ce que j'aime beaucoup dans ce Dracula, c'est que l'auteur s'adresse régulièrement au lecteur comme étant lui-même très scientiste et réfractaire au mystique comme seul moteur du monde, alors que l'intrigue tourne quand même autour d'un monstre intemporel et recèle une large partie prenante dans le passé. Que ce soit par la technologie omniprésente dans son récit (les enregistrements audio, le télégramme, le train...), sa façon de toujours présenter les choses de façon objective, par exemple quand il explique comment traiter le corps d'un non-vivant, de ne pas prendre parti pour la foi et de s'en servir plutôt comme d'une arme (l'hostie ou le crucifix), mais aussi par les argumentaires de Van Helsing expliquant qu'un homme moderne doit savoir chercher une explication logique sans fermer les yeux sur ce qu'on ne peut expliquer, l'auteur pose une belle synthèse d'un monde en mouvement, à une époque où la science perçait de plus en plus pendant que l'Eglise tremblait dans ses chausses en resserrant les rangs de son mieux. Abraham "Bram" Stoker van Helsing est un homme agréablement lucide avec qui j'aurais adoré tenir une discussion devant une bonne tasse de thé.

Bref, Dracula est un roman peut-être pas très abordable de par son style parfois assez lourd, ponctué d'une histoire parfois décourageante de pathos et de "sauvons la princesse", mais entre les lignes se cache un deuxième livre plus pragmatique et historique, et peut-être plus instructif, surtout que la présentation du personnage et ses agissements ne surprendront plus personne tellement la figure du vampire est devenue classique et archiconnue. Pas un indispensable, mais une bonne surprise potentielle.

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