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Avis sur En terre étrangère

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Lorsque l'on entame la lecture du roman "En terre étrangère", on sait que l'on a affaire à un classique de la littérature de science-fiction, rédigé par l'un de ses chefs de file. Les thématiques qui y sont abordées n'ont d'ailleurs pas influencé que les fans de cette littérature, cette œuvre a en effet "exercé une influence majeure sur la pensée de la contre-culture des années 1970 aux États-Unis", comme nous le rappellent de nombreux sites.
En terre étrangère nous narre ainsi l'histoire de Valentin Michaël Smith, surnommé tout au long du roman "l'Homme de Mars". Lors de la première mission spatiale humaine vers Mars, le vaisseau Envoy emporte à son bord huit scientifiques, hommes et femmes, qui ne rentreront jamais sur Terre. Quelques dizaines d’années plus tard, la Terre envoie sur Mars le navire fédéral Champion avec un équipage de quarante-et-un hommes. C’est le Champion qui ramène sur Terre Valentin Michaël Smith, le dernier survivant de la mission Envoy qui a été élevé pendant des années par les Martiens. Très faible, souffrant physiquement de la gravité terrestre, il est immédiatement transféré sous bonne garde dans une chambre d’hôpital. Pendant que le Haut Conseil de la Fédération statue sur son cas, la presse tente l’impossible pour entrer en contact avec lui et s’assurer l’exclusivité de ses interviews.

Le roman se sépare alors en 2 parties distinctes. Dans un premier temps, notre martien préféré va devoir affronter le gouvernement, du fait des enjeux politiques et financiers de son existence même vis-à-vis des terriens (Valentin, surnommé Mike, étant théoriquement à la tête d'une fortune colossale en tant qu'héritier des membres de la navette Envoy, et pouvant en outre réclamer des droits sur la planète Mars en vertu d'un précédent juridique). Valentin, comme il le dit lui-même à la sauce martienne, n'est "qu'un œuf", il est naïf et découvre cette société terrienne dont il ne connaît rien, et quelques humains vont ainsi l'aider à se sortir des griffes intéressées du gouvernement fédéral. L'un d'entre eux, Jubal E. Harshaw, va servir de guide à Valentin, et représente la pensée d'Heinlein. Au travers de ce personnage, Heinlein critique le système politique en place dans son roman (et de cette manière l'Etat de façon générale), en ce qu'il a tendance par exemple à abuser de son pouvoir, que ce soit au travers de moyens juridiques ou plus directs (via les services spéciaux ("SS" on appréciera la référence) qui n'hésitent pas à kidnapper un journaliste gênant), mais aussi le lien de plus en plus distendu qui existe entre l’État et ses citoyens (il illustre le fait qu'il est impossible pour un gouverné de pouvoir s'entretenir directement avec ses gouvernants à l'heure actuelle, contrairement à ce qui se faisait au Moyen-Âge par exemple), ceci étant aggravé par l'influence des lobbies, des conseillers et des cercles politiques officieux (le fameux système des « climénoles »). Si la critique est corrosive, Heinlein ne rejette pas pour autant en bloc l'idée de démocratie ni d’État, mais il en montre les imperfections, au travers du discours cynique de son alter ego romanesque, Jubal. Ainsi, notre héros martien, grâce au savoir-faire et au culot de Jubal, finit par trouver une échappatoire et peut ainsi commencer à dormir sur ses deux grandes oreilles martiennes chez son hôte humain.

Commence alors la 2e partie du roman, qui se consacre en profondeur au thème de la religion. Valentin, s'il est né sur Mars, a bien des parents humains, et souhaite connaître notre culture, la "gnoquer" (la comprendre pleinement et ne faire qu'un avec elle) comme il le dit si bien. Il va dès lors se mettre à voyager, s'imprégner de notre culture via différents emplois, rencontres, lectures etc... Au terme de son pèlerinage, Valentin finit par fonder un nouveau mouvement religieux intitulé L'Église de Tous les Mondes. En effet, notre protagoniste martien a étudié les nombreuses religions terriennes, sans parvenir à complètement les gnoquer, et sa vision des choses, ainsi que celle de Jubal, n'épargnent pas le concept de religion ainsi que ses représentants. Heinlein, au travers de la religion terrienne dominante, l'Église de la Nouvelle Révélation, établit une critique acerbe du phénomène religieux, notamment au travers des pratiques de l’Église susnommée. Toutefois, au travers de Jubal, Heinlein ne rejette non plus l'idée de religion, puisqu'il rappelle à plusieurs reprises que l'une des ces religions pourrait bien détenir la vérité, ou qu'elles pourraient détenir toutes une part de vérité, qu'il est impossible d'en être certain, que ce soit dans un sens ou dans l'autre. Il démontre également l'effet positif positif que peut avoir la religion, via le (bien trop) long discours de Patty, membre de l'Église de la Nouvelle Révélation, qui explique à quel point sa foi l'a rendue heureuse. Valentin va ainsi s'inspirer de toutes ces religions pour créer la sienne, après avoir eu une révélation sur la condition humaine lors de la première (et la seule il me semble) fois où il rigole de sa vie, en observant le comportement des singes au zoo.
Sa religion, l'Église de Tous les Mondes, reprend de nombreux principes abordés par les religions terriennes dans leur ensemble, et se veut exigeante car nécessite l'apprentissage du martien via différentes étapes (il instaurera un système de "cercles", formes de rites de passages, qui permettent d'accéder aux plus hauts statuts de sa religion au fur et à mesure de sa compréhension de la langue et de la culture martiennes). Sa religion est basée sur le principe que vous, moi-même, sommes Dieu, et que nous sommes responsables de nos actions. Valentin, du fait de son éducation martienne, a une compréhension et une maîtrise bien plus poussée de son corps et de ses possibilités, de ce fait, il peut accomplir des choses extraordinaires telles que la télépathie, la télékinésie, il peut étendre le temps, faire disparaître des choses et des personnes qu'il juge mauvaises, et j'en passe, capacités qui passeront pour des miracles (s'inspirant ainsi de ce bon vieux Jésus Christ), et qu'il enseigne à ses troupes.

Autre aspect important de sa religion, la composante charnelle. En effet, Valentin, ainsi qu'Heinlein via Jubal (même si son point de vue est plus modéré), prônent la libération sexuelle. Les relations sexuelles entre membre de son Église sont vues comme le meilleur moyen de se rapprocher et de se connecter à l'autre, de tout partager. On comprendra donc en quoi cette œuvre a inspiré le mouvement hippie, en ce qu'il encourage au partage par le sexe sans jalousie ni gêne de son corps, et qu'il prône une philosophie pacifique (car il souhaite bien évidemment au travers de sa religion mettre fin aux guerres, à la violence). Philosophie de partage fraternel que l'on retrouve tout au long du roman au travers de ce rite du partage de l'eau, rite symbolique de par l'utilisation de l'eau (denrée rare chez les martiens comme on peut l'imaginer, alors qu'elle recouvre une bonne partie de notre planète Terre, élément donc essentiel et précieux pour le martien, qui symbolise la vie) et qui crée un lien profond, permanent et indestructible entre les participants, qui deviennent alors "frères d'eau".
Finalement, notre hippie martien se fera persécuter par ses voisins religieux mécontents de l'ombre grandissante qu'il leur fait. Jubal lui fera comprendre dans un ultime dialogue entre les 2 protagonistes que Rome ne s'est pas bâtie en un jour, et qu'il doit faire preuve de patience pour rallier les humains, ses frères, à sa cause. Libéré de ses derniers doutes, le martien pacifiste ira "mourir" en martyr au milieu d'une foule en colère brandissant torches et fourches, accomplissant par là-même un acte crucial à la survie de sa religion naissante. Mourir? Oui et non, si notre cher martien finit par se "désincarner" à juste titre après avoir ramassé des briques et de la caillasse dans la mouille, il ne meurt pas vraiment, car personne ne meurt vraiment comme les humains l'entendent, il pourra toujours apparaître en tant qu'Ancien (comme les martiens les appellent) auprès de ses frères, il empêche d'ailleurs Jubal de se suicider à la suite de sa désincarnation. C'est d'ailleurs le principe qui lui permet de justifier tous les morts dont il est responsable sur terre (et ils sont nombreux) : Certes, il est responsable de moult disparitions, mais disparitions justifiées car les individus étaient mauvais, et qu'ils ne meurent pas vraiment au final. Bon ça paraît tiré par les cheveux comme ça, et être commode, mais l'idée générale c'est qu'il est pacifique, mais qu'il faut quand même pas trop le taquiner. De plus, de par l'apprentissage de sa religion aux Hommes et de ses fameuses capacités, notre martien a sauvé la planète d'une future éradication par les martiens, donc on peut bien lui pardonner quelques écarts de conduite (c'est son côté humain).

Je dois dire que j'ai vraiment apprécié la lecture de cette œuvre d'Heinlein, nombre de ces critiques sont toujours d'actualité, et outre leur pertinence, elles sont formidablement amenées par un Jubal cynique et plein d'humour, et un style d'écriture que j'ai trouvé très plaisant. Que l'on adhère ou non à cette philosophie utopique défendue dans ce roman, je pense que l'on peut tout de même apprécier les questions soulevées, qu'elles soient d'ordre politique, juridique, religieuse ou philosophique. Toutefois, j'ai quand même éprouvé un léger malaise à la lecture de certains éléments du roman, je pense notamment au sexisme dont les protagonistes font preuve par moments vis-à-vis des femmes, sentiment qui atteint son apogée quand un des personnages défend l'idée que la grande majorité des femmes sont responsables de leur viol. Et j'ai trouvé également "maladroite" la comparaison entre une religion et le régime nazi. Je n'ai pas encore lu la plupart de ses œuvres, il s'agit là probablement de provocations, je n'ai pas la prétention de connaître l'homme, donc je m'abstiendrai de tout jugement hâtif, mais j'avoue que ces éléments m'ont laissé circonspect! Si certains d'entre vous, qui auront le courage de lire ma critique jusqu'au bout (bravo et félicitations) ont un éclairage à apporter sur ce point, je vous en prie, n'hésitez pas!
Il n'en reste pas moins que je recommande la lecture de ce roman, car de mon modeste point de vue, le mythe de la rencontre du troisième type entre l'Homme et le martien a été abordé avec originalité par Heinlein, et que l'influence et la pertinence de son œuvre paraît évidente. Je me réjouis par avance de découvrir le reste de son travail.

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