L'odeur des lys

Avis sur Et puis

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Sôseki que je découvre, Sôseki que je ne connaissais pas il y a encore quelques mois, et qui désormais occupe une place de choix dans mon esprit depuis que j'ai clos à regret ce deuxième bijou impressionniste au titre ouvert sur un destin, Et puis...

Clair-obscur, lu précédemment, roman dense et d'une extraordinaire richesse, narrait l'histoire d'une fêlure secrète révélée au fil du temps, la déliquescence d'un couple modèle en apparence, et l'impression que toute vie, si banale soit-elle, peut à la faveur des circonstances, basculer dans le drame.

Et puis... fait naître devant nous Daisuké, peau lustrée et cheveux noirs, le type même du héros singulier, esthète indolent, lettré épris de culture et de beauté, fils de famille encore célibataire, entièrement tourné vers son monde intérieur et ses rêves de pensée pure, vivant des subsides que lui verse son père, pater familias engoncé dans les valeurs du passé et le code des samouraïs.

Créer une atmosphère, capter l'inflexion d'une voix ou les détours d'une conversation, montrer comment s'enchaînent des réactions en apparence contradictoires, c'est tout l'art de l'écrivain japonais de ce début du XXe siècle.

Mon seul travail, est de lâcher les personnages dans une atmosphère.
Ensuite ils n'ont plus qu'à y nager à leur guise. De fil en aiguille,
les lecteurs et l'écrivain vont être conquis par l'atmosphère.Tout
sera ordinaire. Je ne provoquerai rien d'insolite.

déclare Sôseki parlant de ses romans.

Dès les premières pages le ton est donné et on se laisse prendre à ces inquiétudes d'esthète, non exemptes cependant d'une certaine angoisse existentielle, Daïsuké craignant que la corolle d'un camélia ne soit tombée durant la nuit.

Dans ses oreilles, la chute avait résonné à la façon d'une balle de
caoutchouc jetée depuis le plafond

ce qui l'incite à poser une fois de plus la main sur son coeur : et si jamais il ne battait plus? Inquiétude constante chez lui, mais il bat...

"Daïsuké est remarquable" se plaît à répéter Uméko, son espiègle belle-soeur, ponctuant sa remarque d'un sourire bienveillant pour ce beau-frère hors normes, qui à 30 ans, ne songe ni à travailler ni à se marier.
Une façon pour Sôseki de souligner la personnalité de son héros, évocation subtile de cette singularité érigée en une véritable philosophie de vie.

Par petites touches le portrait s'enrichit, valorisant l'inertie nonchalante que le jeune homme promène lors de déambulations multiples et variées : allées et venues sans but précis, hormis les déplacements obligés chez son père, conversations limitées avec son domestique, le jeune Kadono, adepte du "Ah...vous croyez?..." ou les quelques discussions avec ses amis, qui eux travaillent, sur le bien fondé ou non d'exercer un métier.

Bien entendu, si je crevais de faim, je capitulerais un jour ou l'autre ! Mais étant donné qu'à présent je ne manque de rien, pourquoi devrais-je souffrir de goûter à ces basses expériences? C'est comme si un Indien se mettait à porter un manteau en hiver!..."

  • " Eh bien, tant mieux, si tu peux demeurer toujours dans cette sorte de monde " lui répond Hiraoka, qui sait bien que l'hiver arrive toujours plus vite qu'on ne croit...

Et en effet, dans ce parcours d'indolence indifférente qu'il a choisie, Daïsuké ressent peu à peu comme un manque essentiel et vital :

en même temps il avait une conscience aiguë que sa vie avait atteint un seuil critique, qui réclamait de lui qu'il prît une décision cruciale."

Et nous, de suivre, fascinés, son indécision, la lente maturation de ses pensées et ses frémissements intérieurs, pressentant le bouleversement qui va suivre : rompre définitivement avec le passé et les conventions sociales pour s'accomplir en tant qu'homme.
Car, alors que les sollicitations familiales se font de plus en plus pressantes en vue d'un mariage arrangé, Daïsuké prend conscience, frappé en plein coeur, qu'une seule femme occupe ses pensées, qu'un seul être le charme et l'émeut : Michyo, l'épouse de Hiraoka, son meilleur ami, revenu à Tokyo.

Michyo la douce, au teint si pâle qu'elle en devient diaphane, à l'image de ces lys dont le parfum l'enivre, Michiyo connue trois ans auparavant, que l'étudiant désinvolte, mû par un pur égoïsme, avait laissé échapper, mais que l'amoureux n'a jamais oubliée.

Un mariage arrangé qu'il avait favorisé, un échec avéré, et à présent le choc des retrouvailles qui va balayer chez lui toute forme d'hésitation et de velléité, bouleversant sa vie d'oisif irresponsable pour le rendre enfin à sa vérité première en assumant son choix.

Véritable éducation sentimentale au coeur d'un Japon en pleine effervescence, où Michiyo, la femme aimée mais mariée, suprême tabou dans une société encore archaïque, se révèle digne des plus belles héroïnes de l'amour condamné.

Une pluie abondante se mit de nouveau à tomber bruyamment. Daïsuké pensait que le bruit de la pluie finirait par l'endormir, mais parfois ce même bruit l'éveillait aussi. Jusqu'à l'aube il alterna ainsi sommeil et veille."

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