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Avis sur Gagner la guerre

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Je me sentais aussi merdeux que le benêt qui oublie de verrouiller la porte des latrines, et se fait surprendre les chausses sur les chevilles, le cul sur la lunette.

Mais enfin, ni vous, ni moi, nous ne sommes nés de la dernière pluie. On le sait très bien : plus le secret est gros, et plus il demande à sortir. Même en toute innocence. C'est la nature humaine. [...] Ensuite, les confidences se répandent comme une infestation de puces, de proche en proche, le long du réseau entremêlé des coucheries, des familles, des affaires. Et on se retrouve avec une rumeur galopante qui finit par tomber dans l'oreille d'un indésirable.

Dans l'aube qui dorait les entablements rocheux de Sepheraïs, dans la lumière nette du matin qui étirait les ombres longilignes des troncs sur cette terre pauvre, dans la douceur de l'air qui précède les grandes chaleurs, je retrouvai cette ivresse fondamentale : l'espoir de vivre. La sensation de vivre. Je restai longtemps assis, sans toucher à mon pain, à prendre le soleil dont les rais minces perçaient le feuillage du figuier. Même si c'était la bouche ouverte, je respirais à l'unisson avec le monde. J'avais gagné un nouveau sursis, une fraction d'éternité ; je sentais mon sang anémié danser dans ma carcasse éreintée, comme autant de papillons en corolles.

Ce fut ainsi, par la petite porte, que je m'introduisis dans la famille du Podestat.

La trouille, pour moi, c'est une vieille maîtresse. Une longue sangsue visqueuse, nichée dans les replis de mon ventre et dans le canal de mes vertèbres, furtive comme un ver solitaire, mais toujours prompte à mordre quand la situation patine, quand les couteaux sont tirés, quand l'ennemi charge. Elle s'y connaît alors pour m'entortiller l'intestin, pour me sucer l'échine, pour me coller une gentille chair grenue. Mais à force de la fréquenter, j'ai fini par m'y habituer ; c'est un peu comme la face rongée d'un lépreux, le premier regard est éprouvant, mais à la longue, on finit par se blinder. La trouille, j'avais donc cru l'apprivoiser, je lui avais rogné les crocs, je savais pavoiser pour la traiter avec mépris, pour garder le masque crâne du dur à cuire. N'empêche, ce coup-ci, j'accusai le choc.

J'étais à peu près certain qu'en collant un œil contre les interstices de la porte, elle pouvait me voir en train de baigner dans mon angoisse.

Élégamment accolée à la côte mais corsetée en ses remparts dentelés, cambrée de toutes ses tours et tous ses palais, Ciudalia trônait sur le bord du continent. Plus fière que jamais, elle faisait mentir par sa magnificence tous les bruits de désastre. Il suffisait de la contempler, la garce splendide, serrée dans ses jupes de pierre et ses corsages de marbre, pour saisir le fin mot de la terrible affaire où nous sombrions tous. C'était une croqueuse d'hommes.

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