L'illusion du nouveau monde.

Avis sur Gatsby le magnifique

Avatar Paul Staes
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Gatsby le magnifique est à la hauteur de sa réputation parce que ce n'est pas seulement une jolie aquarelle des années folles que nous donne à voir Francis Scott Fitzgerald, c'est bien plutôt un regard cynique sans concession sur la société américaine quelle que soit son temps. Oscar Wilde ou Guy De Maupassant, pour qui j'ai une admiration sans borne, n'auraient sans doute pour le coup pas fait mieux car leurs thèmes ancestraux sont là : les inégalités sociales, les faux-semblants et finalement le vice humain. Surtout, et j'y reviendrai, ce qui fait la force de ce roman : c'est sans hésitation le style qui est splendidement traduit par Philippe Jaworski. Nick Carraway est un jeune trader qui vient s'installer à Long Island sur West Egg, il y retrouve une cousine éloignée Daisy mariée à un homme ayant tout réussi, sans pourtant particulièrement se démarquer : Tom Buchanan, qui en plus d'être un homme bourru sans aspérités, la trompe outrageusement. Ce couple lui fait rencontrer une jeune femme mondaine, le personnage le plus fascinant du roman à mon sens, inconsciente, douce et désabusée, la bienheureuse Jordan Baker. Pour couronner le tout, le voisin du narrateur n'est d'autre que ce fameux Jay Gotsby, surnommé "Le Magnifique" en raison de l'apparente réussite de ce dernier, du faste de ses réceptions, de l'ampleur de ses relations sociales et du luxe de ses possessions. Cet homme est fou amoureux de Daisy et sa vie n'a qu'une seule et unique raison d'être : la ramener à lui sans plus attendre. Sous cette fausse romance se cache une bien une plus grande obsession, celle du néant et de la vacuité des années folles.

Le symbole de l'Amérique est contenue dans cette histoire d'amour. Jay Gatsby est un personnage crée de toutes pièces par un petit garçon médiocre et misérable venu du fond du Dakota. Par des manoeuvres guidées à la fois par la chance et par l'illégalité, ce petit garçon réussit à paraître ce qu'il n'est pas, à renier ses origines et à élaborer une existence "platonicienne", abstraite et illusoire. Car l'illusion est au centre du roman. Fort honteux de ses origines sociales, il séduit une jeune femme riche et prospère, lui faisant croire monts et merveilles, mais par la force des choses, elle épousera Tom Buchanan. Toute sa vie faites d'illusion sera destinée à sa reconquête. Mais tout est un échec car tout est faux. Jay Gatsby est faux, l'amour qui l'unit à cette femme est faux et sa réussite, comme celle à tous les habitants de l'East Coast est fausse, tragiquement fausse, une chimère qui peu à peu saute aux yeux du lecteur. Ainsi, le faste des maisons, la richesse de leurs bourses, la vacuité et la décadence de leurs fêtes, le malaise qui les étreint tous sans pour autant qu'ils ne le comprennent : tout éclatera au visage du narrateur dans un dénouement violent, cynique et parfait. Gatsby, une fois mort, enterrera toutes ses illusions, celui du rêve américain, symbolisé par son amour pour Daisy, ces lueurs qui l'ont guidé, les amitiés qu'il avait : rien n'avait de matérialité et tout s'était échappé dans sa mort, son existence platonique se révéla être ce qu'elle était. Une hallucination économique, sociale et philosophique.

Le plus frappant dans ce roman est évidemment le style. Si le roman est court, le style est puissant. Les descriptions de ces lieux magnifiques, faites avec une maîtrise étonnante (ce n'est pas une tradition américaine, loin de là), nous transportent dans l'Est américain déshumanisé et pourtant si beau, dans une grande illusion aboutie. Chaque mot est soupesé, admirablement choisi et les structures même des phrases s'inscrivent dans une dynamique, dans un mouvement tourné vers la beauté et de la tragédie. Rien n'est laissé au hasard et chaque figure de style, comme des bijoux d'artisans patiemment polis et travaillés, illumine et fait resplendir les immensités marines et vertes où débarquèrent jadis des hommes, propriétaires de rien, sans existence, pour participer à ce rêve américain qui se révélera aussi inégalitaire et cruel que ceux à quoi les exilés tentaient d'échapper. Le style, brillant et foisonnant, participe à la grande Illusion dans lequel le lecteur ne pourra et voudra éviter. Derrière Gatsby le Magnifique, se cache New York l'Orgueilleuse qui écrase sous ses blocs de béton, la chair à canon éternellement hallucinée et à jamais trompée. Le phare dans la tempête se révèle être toujours plus éloigné, toujours plus insaisissable et toujours plus noyé par les flots de misère, englouti dans le néant et la vacuité de l'existence.

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