La rhétorique peut-elle casser des briques ?

Avis sur Gorgias

Avatar JeanFoutre
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Premier contact pour moi avec Platon, et si j'ai trouvé la critique de la rhétorique dans ce bouquin en général assez vraie, eh bien c'est allé de pire en pire pour ainsi dire. Plus j'avançais, et moins j'étais convaincu par ce que je lisais.

Bon le thème principal reste comme je l'ait dit intéressant, cette critique est pour moi plutôt juste et très logique, dans le sens où Socrate juge que la rhétorique, à l'instar de la cuisine, n'est pas un art mais simplement un savoir-faire. Et en fait il va plus loin que ça : il juge que ce n'est qu'une flatterie, du moins dans le sens où elle était alors utilisée. En effet, Gorgias déclare à un certain moment que la rhétorique a un pouvoir de persuasion plus grande, et donne l'exemple du médecin qui fait pâle figure face à l'habilité de l'orateur. À cela, Socrate opposera un argument très juste : si la foule est plus convaincue par un discours plein d'emphase (celui de l'orateur donc, qui parle bien mais sans connaître) que par l'avis bref et concis d'un spécialiste (en l'occurrence le médecin, qui lui est détenteur de connaissances), eh bien c'est tout simplement la foule qui, bête et idiote, n'a aucun savoir en médecine et préfèrera ainsi écouter et croire le joli mais faux discours plutôt que le banal mais vrai. Socrate propose donc d'utiliser la rhétorique non pas à des fins de flatterie, mais bel et bien pour défendre une cause juste (par exemple l'accusé à tort victime d'une injustice).

Par la suite, en ses habitudes de dialecticien, Socrate va poser une question (à Calliclès il me semble) : est-il préférable d'être victime d'une injustice, ou bien d'en être l'auteur ? À cela, son interlocuteur répondra qu'il préfère commettre l'injustice. Socrate rétorquera qu'il vaut mieux, au contraire, en être la victime, car bien que personne ne puisse se mettre à l'abri de l'injustice (sauf en étant un tyran), on peut sans aucun doute éviter d'en commettre.

En bref j'ai bien aimé toute cette partie-là, qui par ailleurs est très agréable à lire (comme tout le reste du bouquin et des dialogues de Platon en général).

Cependant, si j'ai des objections à formuler, c'est bien sur la base même de toute la philosophie de Socrate, qui en bref peut se résumer en l'équation "beau = ordre = vertu". En fait, la fin est pour moi juste ridicule, puisque le vieux sage se base sur un mythe (Homérique ce me semble), qui raconte qu'à la fin de notre vie, nous sommes jugés et envoyés selon l'état de notre âme (c'est à dire de notre vertu terrestre) soit sur l'Île des Bienheureux, soit dans le Tartare (l'enfer Grec). Forcément, ce genre d'histoires prises au sérieux me fait beaucoup rire, et Nietzsche ne mentait pas en disant que Platon incarnait l'avènement du christianisme. En effet, on retrouve globalement dans cet ouvrage le mépris du corps par rapport à l'âme caractéristique de la pensée nihiliste et dualiste : Socrate déclare même que "nous sommes déjà morts, le corps n'est qu'un tombeau". Alors je ne peut qu'être en accord avec Nietzsche encore une fois, lorsqu'il disait que Socrate était en réalité le symptôme même de la décadence, et qu'avec ses méthodes dialectiques il appartenait à la populace, au bas peuple. D'ailleurs, c'est lui qui a le dernier mot dans le bouquin, personne ne fait d'objection à la plus grosse énormité qu'il prononce et même ce sur quoi il se base, dans sa recherche de la vertu à tout prix (ceci dit, qu'est-ce que Calliclès aurait eu à répondre à cela ?).

Socrate incarne aussi l'ascète moral, puisqu'il se prive de ses désirs et arrache la passion à la racine, à la manière du christianisme : étant incapable de gérer ses propres tiraillements intérieurs, au lieu de cohabiter avec ce chaos en soi, il préfère lui faire la guerre. Mais en fait ce n'est même pas qu'il préfère cela, c'est tout simplement qu'il ne sait pas faire autrement.

Pour finir en beauté, j'ai une citation de Nietzsche pour vous : «Socrate voulait mourir : — ce ne fut pas Athènes, ce fut lui-même qui se donna la ciguë, il força Athènes à la ciguë… « Socrate n’est pas un médecin, se dit-il tout bas : la mort seule est ici médecin… Socrate seulement fut longtemps malade… »

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