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Avis sur

Grand hôtel

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A l'heure où le cinéma et la télévision se sont emparés du glamour des "Années Folles" et ont rendu hommage à leur incroyable esthétisme, notamment via "Gatsby le Magnifique" et "Downton Abbey", le lecteur n'a aucune difficulté à plonger dans le décor fastueux du Grand Hôtel de Vicki Baum, le plus luxueux établissement de Berlin.

Nous sommes en 1929, à cette époque où, lorsqu'on évoque "la guerre", on n'a pas encore à l'esprit celle qui se déclenchera dix ans plus tard et fera basculer ladite période dans "l'entre-deux guerres". Pour l'instant, l'heure est à la paix, à la croissance des industries textiles, aux nouvelles danses qui font sautiller et se déhancher des femmes aux robes presque aussi courtes que leurs cheveux, l'heure est au jazz-band, au caviar, aux palmiers en pot, aux bals du jardin d'hiver. Sans pouvoir deviner que quelques mois après la parution de son roman le monde économique allait brutalement sombrer dans la crise, l'auteur autrichienne dresse ici ce qui nous apparaît comme l'apogée des Années Folles, à travers un récit incroyablement moderne, tout en strass et en contrastes, où les femmes font montre d'indépendance, de débrouillardise, d'aplomb et de courage, et où les hommes ne sont pas en reste, cherchant à contraindre et à maîtriser leur destinée et à vivre de nouvelles expériences, et à les vivre à fond.

"Grand Hôtel" est un roman qu'on aurait du mal à expliquer, aussi vais-je plutôt essayer de le présenter. C'est avant tout une formidable galerie de personnages, sur fond de petit personnel : grooms, portiers, serveurs, chauffeurs et autres femmes de chambres. Il y a les hommes : le jeune et beau baron Gaigern, gentleman-cambrioleur, au charme irrésistible, qui conduit sa propre voiture à l'allure folle de 118 km/h, le comptable Kringelein qui n'en a plus pour longtemps à subir sa morne existence de fonctionnaire avant de casser sa pipe - c'est le médecin qui le lui a dit -, puis le Dr Otternschlag, la gueule cassée qui vit à demeure à l'hôtel, dans une chambre sordide, et dont la solitude ne peut se noyer que dans un flux de morphine journalier, enfin il y a Preysing, le manufacturier bon père de famille, acculé par la spéculation à renier ses valeurs. Il y a aussi les femmes, et quelles femmes ! : la Grousinskaïa, la célèbre étoile russe qui séduit les théâtres du monde entier depuis vingt ans mais qui sent bien que le souffle n'y est plus et que deux liftings ne suffiront pas à freiner l'irrémédiable déclin de sa vie, et Mlle Flamme - dite Flammèche - la ravissante dactylo-graphiste qui n'hésite pas à poser nue dans les magazines pour arrondir ses fins de mois laborieuses.

Ce petit et ce grand monde sont logés à la même enseigne et vont étroitement imbriquer leurs existences en l'espace de quelques jours, dans la poussée houleuse de Berlin en ébullition qui offre tant de possibilités. Vicki Baum le décrit très bien elle-même : "Étrange, ce qui arrive aux hôtes du Grand Hôtel : aucun d'entre eux ne ressort exactement tel qu'il était entré par la porte tournante". Car, pour l'auteur, pour cette femme qu'on perçoit incroyablement moderne derrière sa plume naturaliste franche et forte, et qui n'embarrasse sa narration d'aucune pruderie, l'essentiel de l'existence réside bien dans la métaphore qu'elle file entre la vie et l'hôtel, ce lieu de passage par excellence : "Les événements qui se déroulent au Grand Hôtel ne forment jamais des destinés nettes, entières, déterminées ; ce n'en sont que des parties, des fragments, des lambeaux [...]. La porte tournante pivote, et ce qui se passe entre une arrivée et un départ ne forme jamais un tout".

Moi aussi je me suis laissée aller au vertige de la porte-tambour, je me suis laissée charmer par ma lecture, prolongeant le plaisir déjà éprouvé avec Gatsby. Toutefois, ce qui m'a le plus séduite, ce sont moins les événements décrits dans le récit que son contexte, cette peinture sociétale d'une Allemagne vaincue dix ans plus tôt, qui panse ses plaies dans le Champagne et le labeur, qui opère sa mutation et qu'on retrouvera à nouveau belliqueuse dix ans plus tard. C'est véritablement le pouls de la société berlinoise que Vicki Baum a saisi entre ses lignes, entre les claquements de porte des chambres du Grand Hôtel, avec un réalisme et une force d'évocation qu'aurait sûrement applaudi bien fort Emile Zola.

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