Ce reflet dans ce miroir

Avis sur Huis clos

Avatar Benjamin Nicolas
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Huis clos est la troisième pièce de théâtre écrit par Jean-Paul Sartre et représentée pour la première fois en 1944. Cette pièce peut être vue comme un des symboles du mouvement existentialiste duquel Sartre était un des fers de lance. L’existentialisme postule, contrairement au déterminisme, que l’Homme se définit essentiellement par ses actes, et non-actes, contrairement aux animaux ou objets qui ont une nature propre définie dès leur naissance ou conception.

Cette pièce nous présente l’histoire de Garcin, qui mort, arrive dans ce qu’il pense être l’enfer. Il se trouve dans une salle sans miroir de style second empire, sans nuit ni possibilité de dormir, où un garçon d’étage l’attend pour lui expliquer les quelques règles de ce lieu étrange. Après un bref échange avec Garcin, il le laisse seul dans ce lieu épuré avant qu’il ne soit rejoint par deux femmes, Inès et Estelle, à tour de rôle.

Ces trois personnes, totalement inconnues, l’une de l’autre, vont se retrouver à devoir coexister ensemble éternellement sans aucune possibilité de sortir de cette salle. Pour quelles raisons sont-ils en enfer ? Quelle est la nature de ce lieu et le sens de leur rencontre ?

Autrui, miroir déformant de soi-même ?

Après quatre scènes introductives assez succinctes, Huis clos prend toute sa dimension dans la dernière scène, beaucoup plus longue, en nous présentant les différents échanges des trois protagonistes qui découvrent cet enfer en même temps que leurs nouveaux compagnons.

Passé une première surprise en constatant que l’enfer n’est pas rempli de grill, flammes et autres bourreaux, les personnages comprendront vite la nature de ce lieu et de leur châtiment. Dans une version d’apparence pessimiste des relations humaines, Sartre nous fait comprendre que chacun, ici et dans la vie, est le bourreau d’autrui. Nous nous retrouvons constamment confronté au regard d’autrui teinté de jugements. Pour apprendre à se connaitre eux-mêmes, les protagonistes chercheront l’assentiment chez autrui afin d’Être et deviennent ainsi complètement dépendant de la pensée que l’autre à sur eux.

Dans ce lieu dénué de miroir, les yeux d’autrui deviennent le seul reflet possible de soi-même où notre propre définition devient une image esquissée par autrui. Les personnages, après s’être chacun avoué ses crimes les ayant menés en enfer, chercheront à briser ce cercle mais se retrouveront constamment contraint de rester dans cet enfer fuyant la liberté qu’il pourrait trouver. En pensant que leurs actes ont été déterminés, dans ce que Sartre appelle la mauvaise foi ils nieront une partie de leur liberté individuelle.

Devenus interdépendants les uns des autres, ils ont eux-mêmes créés l’enfer dans lequel ils passeront l’éternité, ce lieu n’étant qu’un décor où ils se sont perdus eux-mêmes. Pour Sartre, l’idée d’enfer réside dans la relation avec autrui où nous pouvons nous retrouver piégés si nous ne parvenons pas à définir notre liberté et que nous nous laissons submerger dans l’image viciée de nous-mêmes qu’autrui peut nous renvoyer.

Sartre appuiera cette idée d’enfer en faisant voir aux protagonistes des flashs de la vie sur Terre de proches les piégeant ainsi constamment dans le regard d’autrui. Dans cette prison qu’ils se sont créées ils se construiront une identité qu’ils semblent autant fuir que rechercher. C’est dans ces actions, décidés librement par les personnages que résidera leur damnation éternelle.

Quelles voies pour quitter cet enfer ?

Huis clos, se finissant sur les rires lugubres des personnages souhaitant reprendre leur confrontation indéfiniment, pourrait laisser penser que cet enfer est la seule issue possible aux relations humaines. En regardant précisément le propos de l’auteur on pourra déceler que, dans les mêmes phrases et actions, il nous propose autant une condamnation que les solutions pour quitter cet enfer.

Tout au long du récit, et avant dans leur existence, les personnages se sont trouvés libres d’agir et de penser comme ils le souhaitaient, pouvant faire abstraction du jugement d‘autrui. L’enfer n’est pas uniquement les autres mais réside dans la façon dont nous décidons de mener notre vie en fonction d’autrui. Il est utopique, et complètement dénué d’intérêt, de penser que l’on peut vivre en autarcie sans autrui. De ce fait, il faut apprendre à coexister avec l’autre sans se trouver débordé par sa présence.

Si nous nous retrouvons enfermés dans cet enfer qu’est autrui, et tout ce que cela englobe, une partie de notre liberté se retrouve dès lors restreinte. Nous nous fermons de nombreuses possibilités et vivons alors contraints en ne pouvant pas exploiter ce que nous sommes réellement.

Pour se sortir de cet enfer, et exister en tant qu’Être et non objet dépendant d’autrui, il fait partir du postulat que le seul référentiel adapté à son propre jugement est le sien. Nul autre ne peut savoir ce que l’on pense et il faut retrouver en premier cette liberté de penser afin de pouvoir effectuer des actes en totale liberté.

Huis clos : Un chemin vers la liberté

La pièce Huis clos nous présente l’histoire de trois personnes mortes, n’étant que des métaphores de l’Être humain en général, qui se retrouvent coincés dans leurs rôles de juge/jugés dans un éternel retour n’ayant pas su acquérir leur liberté en se défaisant de l’influence d’autrui.

Beaucoup de personnes, surtout en cette époque où les images et les vecteurs de comparaisons se démultiplient (télé, internet, marketing…) sont comme eux prisonniers du jugement d’autrui et se retrouvent à se juger soi-même via ce biais cognitif. Ils sont victimes de leur jugement, mêlé à celui d’autrui, qui les font plonger dans la souffrance sans possibilité apparente de changement.

Il est cependant possible de s’extraire de cet enfer en devenant libre de ses actes mais surtout de ses pensées et sa façon de voir le monde environnant. Nous nous pensons condamnés, et également bourreaux, or nous restons libre de notre capacité à réagir à une situation.

Par l’absurde, dans cette pièce aux multiples facettes, Sartre a voulu montrer l’importance du changement et de notre responsabilité de choisir ses actes pour (re)gagner sa liberté. Derrière des aspects assez sombres, Huis clos est une œuvre plutôt optimiste qui montre qu’il est possible de briser n’importe quel cercle dans lequel nous vivons. Il ne tient qu’à nous d’avoir l’audace de regagner notre liberté.

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