Jane, ce modèle.

Avis sur Jane Eyre

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Comment transformer ce qui pourrait être une histoire d'amour banale, semée de rebondissements, d'émotion et heureusement terminée par un happy end, en un classique de la littérature ? (Note : cette question s'applique à peu près aussi à Pride and Prejudice, les rebondissements en moins sans doute.)

Eh bien, vous prenez un personnage féminin, vous le bricolez avec d'infinies précautions, beaucoup de subtilité, d'adresse, et vous lui instillez des lignes de force remarquables, vous en faites un modèle alternatif et inédit de femme au XIXe siècle, vous la mettez sur un pied d'égalité - discret mais assurément efficace - avec les hommes qu'elle côtoie et de manière générale, vous n'oubliez pas que sa maxime de vie est son indépendance absolue, et vous obtenez un magnifique résultat : Jane Eyre. Jane Eyre, qui donne son nom au livre, est un petit bijou de personnage, une toute jeune femme qui défie les canons de son époque - pas spécialement belle, honnête, persévérante, intelligente, autonome, droite, pieuse, réaliste (et des adjectifs, on peut en trouver plein d'autres), Jane Eyre est (si je suis la ligne de mon cours d'anglais de théorie littéraire féministe) une femme comme on n'en fait plus, comme on n'en fait pas et comme on n'en faisait pas. Elle n'est pas révolutionnaire, non ; elle ne rejette pas l'institution du mariage et elle enseigne la couture à ses élèves ; mais elle agit au nom, comme je l'ai dit, de son indépendance d'esprit, de sa liberté, d'une vertu aussi qui nous est un peu étrangère aujourd'hui mais qui force l'admiration. Elle veut être, tout simplement, être Jane Eyre, pleine et entière, et c'est pourquoi elle ne se laisse pas dominer par ses passions.
Tout cela n'en est que plus tragique dans les moments critiques. Par sa volonté inébranlable (ou son caractère de cochon, comme vous préférez), on assiste régulièrement au spectacle d'un déchirement intérieur, d'une fracture complète entre sentiments et raison, et des conséquences heureuses ou malheureuses de cette résignation solide. J'ai donc pleuré, oui messieurs-dames, à trois reprises en lisant ce livre, et à gros sanglots. Je ne vous dirai pas quand, car je pense que vous le devinerez vous-mêmes en vous plongeant dans Jane Eyre. On vit avec Jane Eyre, on souffre avec elle, on rit avec elle. Ce livre est hautement addictif, même si la première partie, bien qu'elle soit de qualité, n'est pas autant de nature à susciter la compassion (au sens fort et étymologique du terme). Persévérez un peu, et vous pleurerez de concert, hinhinhin. Moi, sadique ? Non, pas du tout ! Lisez, lisez mes petits amis. L'injustice de la vie vous semblera alors intolérable, et la simplicité sublime de notre héroïne la fera resplendir d'un éclat de martyr assez paradoxal.
Ah ! ... Et puis l'amour, songe rêveusement l'auteur de cette critique. L'histoire d'amour autour de laquelle tourne l'oeuvre (sans qu'elle se résume à ça, au contraire, elle en est l'épicentre mais l'action se développe autour d'elle pour mieux s'en éloigner parfois) est captivante, sans être niaiseuse, pleine de bons sentiments à vomir, et bisounoursesque. On a bien sûr notre lot de péripéties hautes en couleurs, et des déclarations d'amour merveilleuses ; le tout mêlé à une ironie fine, à une analyse de la narratrice (Jane Eyre donc) de la tiédeur sentimentale qu'elle veut fuir - au beau milieu du bonheur, un recul, une peur que l'amour soit court, hypocrite, vain. Et le portrait charmant d'un amant - Rochester - sarcastique, une idylle qui n'est pas du tout banale, dans sa naissance et dans ses manifestations. Bref, grâce à tout cet esprit, on évite la caricature et on suit le destin de Jane pendant plus de dix ans. Sacré challenge.

Bref, lisez-le, hein. Voilà, pas besoin d'aller plus loin. On est loin des fantaisies gothiques de sa soeur cadette (Emily, pas Anne), on est dans quelque chose d'infiniment plus... moins... enfin, j'ai préféré, je trouve ça bien plus intéressant et captivant.

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