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Janua Vera par Nébal

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Pour les gens pressés, on va faire simple et lapidaire : Janua Vera, premier livre de l'inconnu Jean-Philippe Jaworski, est un ouvrage remarquable et qui vaut franchement le détour. Il ne paye certes pas de mine, et j'avoue l'avoir laissé traîner quelque temps dans mon étagère de chevet (des chevaliers ? encore ? pfff...) ; sa nomination au prix du Cafard cosmique seule m'en a fait avancer la lecture. Nul regret : si ce n'est pas un chef-d'œuvre, c'est néanmoins très bon, un excellent recueil de fantasy « réaliste » à l'écriture soignée, qui a directement intégré ma bibliothèque idéale, catégorie auteurs francophones. Bref, je vous le conseille chaudement, alors voilà.

Pour les autres, on va détailler un peu plus. De l'auteur, « professeur de français et passionné d'histoire », je ne pourrais pas vous dire grand chose, si ce n'est qu'il est également un créateur de jeux de rôles, et que Janua Vera est son premier livre. Les curieux trouveront davantage de renseignements dans son interview sur le Cafard cosmique.

Concentrons-nous donc sur ce livre au titre curieux (j'y reviens tout de suite). Sept nouvelles prenant place dans le vieux royaume. Si l'on excepte la nouvelle titre introduisant (et pour cause...) le recueil, les six autres, qui se situent environ mille ans plus tard, se déroulent dans un laps de temps relativement restreint, et, d'un texte à l'autre, on croise des personnages déjà entrevus ici ou là, des allusions à tel ou tel événement, etc., qui dessinent progressivement les contours dudit vieux royaume.

Et là, il s'agit de poser les choses clairement : oui, Janua Vera est bien une œuvre de fantasy ; nous sommes dans un « autre monde », où le surnaturel a sa place. On nous parle de temps à autres d'elfes (assez peu) ou de nains ou de gnomes (encore moins) ; on suppose bien, ici ou là, une certaine intervention divine, il y a parfois de la sorcellerie dans l'air, et l'on croit volontiers aux forêts hantées... Pourtant, si l'on excepte la nouvelle intitulée « Jour de guigne », le surnaturel est finalement très limité, très diffus, d'autant que ses rares occurrences baignent dans une atmosphère trouble et douteuse typique du fantastique classique. Pour le reste, le vieux royaume est un monde extrêmement réaliste, qui ne manque pas faire penser à l'Europe médiévale, bien davantage qu'à Tolkien et compagnie : oubliez les orques et les dragons, nous sommes ici dans un monde très concret, où l'étrange relève du folklore, mais où l'on croit volontiers aux maléfices et aux miracles. Mais c'est avant tout un monde ancré dans le réel, et finalement très proche de notre Moyen-Âge : le souvenir de Leomance vaut bien celui de l'Empire romain (ou, plus exactement peut-être, Leodegar le Resplendissant vaut bien un Charlemagne), et il n'y a qu'un pas (dans une dimension parallèle...) de Ciudalia à Venise. Oui, je veux bien croire, effectivement, que l'auteur soit un passionné d'histoire médiévale : cela se sent, sans jamais être étouffant ; au contraire, cela contribue à la cohérence de l'œuvre, et plus encore à son charme, jusque dans la préciosité du style, le plus souvent délicieusement suranné, et évitant la plupart du temps (pas toujours, certes, mais cela reste une belle performance) le travers, si commun chez les scribouillards fantaisistes qui n'ont pas les moyens de leurs ambitions, de la lourdeur maladroitement archaïsante.

Ajoutons enfin que Jean-Philippe Jaworski connaît ses classiques, et ne rechigne pas au pastiche ; c'est là à la fois une force et une faiblesse de son recueil, dont on peu effectivement trouver qu'il se disperse à l'occasion, d'une manière délicieuse, certes, mais frôlant l'exercice de style un peu vain... Sans doute ; mais le plaisir l'emporte, alors baste !

Et détaillons. Le recueil s'ouvre donc sur « Janua Vera » (pp. 7-30) ; quoi de plus normal, pour une « porte » (voyez l'interview de l'auteur) ? Ce texte n'est à vrai dire rien d'autre : les angoisses de Leodegar le Resplendissant, retranscrites pour le coup dans un style très précieux, ne brillent guère par l'originalité, et le récit est finalement assez terne. Si l'ensemble du recueil était de la même eau, il se lirait volontiers, certes, mais le lecteur succomberait sans doute à l'occasion à un ennui léger et poli... Mais non : « Janua Vera » est bien une introduction, au parfum de mythe fondateur, épique et archaïque, apocalypse à la fois resplendissante et ténébreuse, lyrique et barbare, contant en quelques lignes de destruction créatrice la genèse du vieux royaume.

Un millénaire plus tard, le vieux royaume émietté se souvient encore du Dieu-Roi Leodegar le Resplendissant et de l'Âge d'Or de Leomance, mais les cités-Etats et les fiefs qui en subsistent ont des préoccupations bien plus concrètes, pour ne pas dire bassement matérielles : dans la République de Ciudalia, qui ne manquera pas de faire penser à Venise ou Gênes, on commerce avec les elfes... « Mauvaise donne » (pp. 31-126) est la plus longue nouvelle du recueil, et son véritable commencement : loin du faste de la cour de Leomance, on y accompagne l'assassin Benvenuto Gesufal, bien peu fréquentable, tout au long d'une complexe intrigue riche en complots, trahisons et bains de sang, entre catacombes lépreuses et ténébreux manoirs, dans un imbroglio politique remuant les plaies les moins avouables, celles de la petite histoire comme de la grande ; un récit jubilatoire et astucieux, puisant aux classiques du roman d'aventure, dans une quasi-Italie empruntant à Machiavel et Guichardin ses conspirations capillotractées et son captivant cynisme. Passionnant et diablement efficace !

Après quoi « Le service des dames » (pp. 127-168) change quelque peu d'atmosphère, tout en jouant plus résolument la carte du pastiche (dans son interview, Jean-Philippe Jaworski évoquait bien pour « Mauvaise donne » et son barbier de Ciuadalia – ah ben, c'est sûr, dit comme ça... – une référence à Beaumarchais, mais je dois confesser que cela ne m'a pas frappé sur le coup... ce qui ne m'avait pas empêché, moi le béotien, de trouver néanmoins cette scène particulièrement réjouissante). Ici, dès l'exergue, c'est Chrétien de Troyes qui y passe, et avec lui toute la tradition de l'amour courtois : Ædan, le chevalier aux épines, lié par les principes de sa caste, se voit contraint de mettre en péril son honneur au service d'une cruelle châtelaine au discours tout en demi-vérités. Très réussi.

Après ces deux récits très réalistes, « Une offrande très précieuse » (pp. 169-215) introduit de manière plus nette le fantastique dans les récits du vieux royaume. Nous y suivons le housekarl Cecht au sortir d'une cruelle bataille ; pour sauver un jeune camarade de ses blessures, le fier barbare devra affronter dans une forêt hantée la seule chose au monde qui le fasse frémir : ses propres souvenirs. Un récit au léger parfum de déjà-lu, peut-être un peu trop didactique à l'occasion ; c'est à mon sens la nouvelle la moins réussie du recueil avec la première, mais tout est relatif : cela reste néanmoins émouvant et efficace.

« Le conte de Suzelle » (pp. 217-251), qui suit immédiatement, n'est pas dénué lui non plus de ce (vague) sentiment de déjà-lu... mais c'est bien le seul (vague) reproche que l'on pourrait lui adresser ! Une merveille que cette nouvelle aigre-douce, retraçant avec finesse le destin d'une petite paysanne vouée à la banalité la plus triste, d'autant plus triste, même, qu'elle a un jour frôlé l'échappatoire du rêve du bout de ses petits doigts maladroits... Superbe récit, très émouvant, dans lequel l'humour léger et la profonde tendresse des premières pages cèdent progressivement la place à la désillusion, au fatalisme et au tragique ; ce petit conte rural, ancré tant dans le folklore (à la Seignolle ?) que dans la sordide réalité de la paysannerie, est un vrai bijou adroitement ciselé, dont la fin déchirante laisse une impression durable sur le lecteur. Probablement le sommet du recueil à mes yeux.

La suite n'est cependant pas à négliger, ainsi qu'en témoigne immédiatement « Jour de guigne » (pp. 253-292). On commencera à nouveau par une critique : ce texte très différent des précédents fait un peu tâche dans le recueil. Et pour cause ! Loin de l'atmosphère généralement plutôt sombre des textes précédents (sans parler de celui qui le suit...), cette nouvelle hilarante se revendique indéniablement d'une inspiration pratchettienne (l'auteur l'admet volontiers, d'ailleurs, et les références sont de toute façon nombreuses : pour peu, on serait bien dans l'Université Invisible d'Ankh-Morpork...) ; un humour relativement noir, certes, mais avant tout burlesque, absurde tendance montypythonesque, et dévastateur, porté par une plume adroite et un sens du rythme irréprochable. Le Syndrome du Palimpseste dont est victime le pauvre scribe Calame (au nom doublement prédestiné – décidément !) arrachera au lecteur le plus bougon nombre d'éclats de rire irrépressibles (... ou alors y'a de quoi se flinguer). Ce seul texte résolument fantastique du recueil se dévore le sourire aux lèvres. Sans doute un critique intransigeant trouverait-il le moyen de faire la moue devant ce qui peut ressembler en définitive à un brillant exercice de style un tantinet gratuit ; je ne suis heureusement qu'un lecteur, et n'en retiendrai donc qu'un excellent pastiche, jubilatoire et palpitant.

Changement radical d'ambiance, mais avec un même talent, pour le dernier (déjà ? Oooooooooooooh...) texte de Janua Vera, « Le confident » (pp. 293-313) ; le surnaturel est laissé de côté dans ce texte ténébreux et éprouvant, astucieux et fascinant, plus ou moins inspiré de la manière de Borges ; un superbe personnage, que ce moine ayant fait vœu d'obscurité...

S'il n'est pas parfait, Janua Vera n'en est donc pas moins un excellent recueil de nouvelles, le plus souvent sombres et émouvantes, confrontant dans un univers à la fois si proche et si lointain du nôtre ces sept destins passionnants, destins de grands comme d'humbles, fantasques ou communs, mais toujours justes et saisissants. Un régal ; la dernière page tournée, on en réclame encore. Jean-Philippe Jaworski serait en train de nous concocter d'autres récits du vieux royaume : s'ils sont du même tonneau, nul doute que je me jetterai dessus. Alors, en toute logique, on conclura inévitablement par cette formule toute faite : Jean-Philippe Jaworski est un auteur « prometteur ». Mais en ce qui me concerne, nombre de promesses ont d'ores et déjà été tenues avec ce premier ouvrage tout à fait remarquable.

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