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« Prétendre depuis la première heure que le combat mené par les Charlie est la défense de la liberté d’expression alors qu’au bas mot 99% d’entre eux et la totalité des personnalités qui se sont érigées en porte-parole de cette grand-messe collective la refusent, la méprisent et la détestent, c’est simplement à dégueuler. »


BOUM ! C’est en ces termes que Vaquette annonce la couleur de son essai politico-littéraire contre l’« hystérie collective (*) » engendrée par les attentats meurtriers dits de janvier 2015. Une hystérie rappelant par certains aspects « le maccarthysme qui fit trembler tant d’esprits libres au sein de ce qu’il est convenu – très convenu – d’appeler la plus grande démocratie du monde », pour le citer.

Je ne suis pas Charlie (je suis Vaquette) est donc un essai modérément pamphlétaire d’une petite centaine de pages qui fut publié un mois après les massacres commis par les frères Kouachi. Un essai contre la censure et dans lequel Vaquette explique sur un ton assez vif pourquoi il n’est pas Charlie.

À grand renfort de réflexions personnelles, de provocations et d’humour, il dépeint ce que l’on pourrait nommer une mascarade médiatico-politique incarnée sous la bannière Je suis Charlie. Balzac, convié au détour d’une citation, sert de toile de fond au propos de l’auteur : « Vous saurez alors ce qu’est le monde, une réunion de dupes et de fripons » (Le Père Goriot).

Ainsi Vaquette n’était pas Charlie pour au moins trois raisons. D’abord, par colère contre la bêtise patriotique, va-t-en-guerre, pro-peine de mort diffusée sur les ondes – c’est ce qu’il affirme dans un entretien d’octobre 2015 avec Denis Bourdaud de Radio Libertaire. Ensuite, par « fidélité » au « sale gosse » qu’il était et qui refusait déjà les cérémonies impératives comme, en d’autres temps, Hara-Kiri, l’ancêtre de Charlie Hebdo, refusait la messe nationale à la suite du décès du général de Gaulle. (« Bal tragique à Colombey – un mort » avait provoqué la censure du journal.) Enfin, par refus viscéral pour toute manifestation d’opportunisme mêlé à son « mauvais esprit adolescent » qui constitue, en quelque sorte, le fil rouge de son ouvrage au même titre que sa « marotte » : la liberté d’expression.

Pour Vaquette, Charlie Hebdo n’est plus Charlie Hebdo. Il s’en expliquait déjà dans un spectacle génial mis en scène en 2008 : Crevez tous, premier massacre, et dont voici un extrait : « Comment on a pu passer d’Charlie Hebdo à Charlie Hebdo ? / J’veux dire d’un journal nouveau, subversif, audacieux, anar et provo / À cette feuille moraleuse de centr’-gauche consensuel / Qui n’a pas eu l’courage ni même l’idée d’trouver son nom à elle. »

S’ensuit alors une défense de la liberté d’expression absolue, la seule qui ait un sens à ses yeux, la même qu’il prônait dans son excellent premier roman Je gagne toujours à la fin, et qui est instrumentalisée par ceux qui y croient le moins, l’extrême droite (qui, dit-t-il par ailleurs, s’en sert comme « un cheval de Troie ») ou les Je suis Charlie (et la gauche en général), qui ne la respectent jamais.

S’ensuit encore des développements sur le quatrième pouvoir et ses bassesses, sur l’instrumentalisation de ces attentats par les classes privilégiées dans leur guerre contre les barbares de banlieue – et une série de propositions contre cette « fracture sociale », etc. (le texte est abondant par les questions et thématiques qu’il soulève).

Oh !, n’y voyez aucun début de complotisme dans cet exposé de Vaquette qui s’en défend à plusieurs reprises. Ni le moindre soupçon de sympathie pour le terrorisme et l’islamisme radical incompatibles avec ses « principes » : Vaquette est Charlie, celui de Choron, celui des origines, c’est la raison pour laquelle il n’est pas Charlie – tout ça est très cohérent.

Pour ceux qui connaissent son travail (et pour ceux qui ne le connaissent pas encore), il est avéré que Vaquette a l’esprit digressif, que sa pensée peut être complexe et ne peut se traduire par des phrases de quatre ou cinq mots, que son humour est à la fois potache et corrosif, que sa provo’ est souvent de mauvais goût, que sa prétention – d’autres diront sa superficialité – n’est en réalité qu’apparente car sous sa bouffonnerie et ses phrases interminables, se cache un esthète disant des choses profondes sur notre temps et sur l’âme humaine.

Avec Je ne suis pas Charlie, Vaquette sème une nouvelle fois le doute dans nos certitudes, bouscule nos esprits afin d’en terrasser tous les archaïsmes tel ce manichéisme ordinaire s’étant encore étalé après ces attentats. Il ouvre un champ de réflexions beaucoup plus large qu’il n’y paraît au premier abord – c’est la moindre des choses que peut faire un artiste « contre tous et tout le temps ».

L’essai est accompagné de deux bonus : un texte sur le « monde merveilleux de l’édition française » fait d’hypocrisie et de racket – refusé par la revue Bordel ; un autre sur la valeur sociale, l’utilité, l’art, la responsabilité, sur pourquoi et comment soutenir Vaquette. Aussi classe à la vue qu’au toucher – bravo au graphiste ! – ce serait dommage de s’en priver, d’autant qu’il peut être dédicacé par Vaquette en personne !

– – –

(*) Ce sont les mots de Vaquette. D’autres mots entre guillemets lui ont été empruntés pour la rédaction de cette chronique.

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