Les insurgés : Jude l'obscur.

Avis sur Jude l'obscur

Avatar Shield
Critique publiée par le

Avant de faire publier son roman sous le titre de Jude l'obscur (Jude the Obscure), Thomas Hardy avait songé à l'intituler Les simples d'esprit (The Simpletons) ou L'insurgé de coeur (The Heart Insurgent). Faut-il être simple d'esprit pour oser provoquer la société en vivant des amours interdites ? Ce que semble nous dire Hardy, c'est que nos héros sont mus par un amour sincère et simple qui est voué à se heurter à la complexité des institutions britanniques de l'époque. Ils ne peuvent échapper à la loi sociale, selon laquelle le couple ne peut être uni que dans le mariage; ni même à la loi familiale, selon laquelle les Fawley doivent être malheureux en amour. Loin de se résumer à la romance entre Sue et Jude, le roman s'inquiète de tous les rêves honnêtes et sincères qui se brisent contre l'enclume d'une société attachée à ses règles. Si Thomas Hardy a choisi de faire de Jude le héros éponyme du roman, c'est que cette oeuvre s'attache à ses malheurs professionnels et spirituels et pas seulement à ses amours maudites.

Jude n'a pas toujours été obscur, les premières pages du roman nous montrent un enfant rêveur, assoiffé de connaissances, et magnétiquement attiré par la ville de Christminster, pendant imaginaire de la ville d'Oxford. Mais il rêve d'une position qui n'est pas la sienne; il fait du petit latin et du petit grec dans l'espoir de côtoyer les érudits du monde mais n'est qu'un enfant sans parents, pauvre et contraint de travailler la pierre pour gagner son pain. Il est cet employé du BTP qui prépare des concours pendant son temps libre dans l'espoir d'intégrer Normal Sup sans totalement se rendre compte que Normal Sup ne veut pas de lui, et qui devra s'y résigner tôt ou tard. Qu'à cela ne tienne, Jude, qui, encore une fois, est initialement une personne lumineuse, se tourne vers la foi. Il admire humblement les beautés du monde et n'est pas exempt d'une forme de reliogisité dont il essaie péniblement de se faire le représentant. Mais suite aux difficultés et aux peines qu'il rencontre, et face au cynisme de ce monde où le plus inspiré des musiciens peut sombrer dans l'alcoolisme, il adopte la position anticléricale et païenne de sa cousine. Ni le mariage, ni la prêtrise ne peuvent satisfaire l'âme libre de Jude et Sue. Ils réinventent alors la spiritualité. Si l'Eglise est inapte à dire la beauté de la création, alors le divin doit pouvoir se trouver dans l'humanité même, dans sa quête du Bien et la compassion dont elle fait preuve.

Dès Lors, Jude et Sue luttent pour trouver le sens de leur existence, hésitant entre l'amour sincère et passionné qu'ils se portent et leurs devoirs envers autrui. On peut croire que le roman représente une mise en garde contre les excès de la luxure, qui mènent Jude à son premier mariage avec Arabella, une femme artificielle, libidineuse et manipulatrice. Mais c'est bien la candeur et l'innocence de Jude qui le poussent à aimer et à respecter ses devoirs. C'est cette même candeur qui le pousse dans les bras de Sue, son alter ego féminin. Dégoûtés du mariage, ni Sue ni Jude ne peuvent se contraindre à respecter cette institution. Ils tentent de vivre par-delà les lois sociales, pas tant parce qu'ils transgressent ces lois que parce qu'ils obéissent à leurs propres lois, des lois de coeur, des lois "simples". Cette foi en la liberté est rendue d'autant plus belle qu'elle n'est jamais ménagée. Le temps du rêve est déjà le temps de la désillusion. Thomas Hardy sait nous faire sentir tout le cynisme d'une société qui pousse à la fois à l'ambition et à la résignation. Il nous montre avec une ironie pourtant pleine de compassion, comme il sait si bien le faire, comment dans un monde où il faut être pragmatique et cruel pour tirer profit des institutions sociales, les rêveurs sont désignés comme des sots.

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 432 fois
5 apprécient

Autres actions de Shield Jude l'obscur