"Surgit alors l'étonnante chronique d'une génération mal connue ..."

Avis sur Jusque dans nos bras

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Le livre d'Alice Zeniter percute d'emblée par trois pages d'introduction qui analysent de façon pertinente la génération des années 80-90 ... Un constat implacable qui l'amène à préjuger d'une disparition des valeurs qu'elle va tenter de remettre en avant en racontant une "histoire du racisme" comme elle l'écrit dans ses pages de souvenirs.

Alice Zeniter nous plonge alors dans la vie d'une jeune femme, le livre étant en partie autobiographique. On retrouve des éléments lui appartenant en propre comme le nom et prénom ainsi que le passage par l'école nationale supérieure et l'âge, en fictionnalisant un mariage blanc qui la mène à la fois à raconter de manière douce-amère son enfance et adolescence ainsi qu'un présent d'écriture où elle nous compte le jour de son mariage: on commence par le mariage, on termine par celui-ci. Entre ces deux états: un énorme flash-back qui traverse plusieurs époques.

Le livre alterne un chapitre dans le passé plus lointain: enfance/adolescence et un dans le "présent": avec l'année du mariage: le projet, les doutes, la revendication, la réflexion qu'il entraîne. On découvre alors l'histoire d'une jeune femme de son temps, qui met aussi en scène son communautarisme (un moment assez drôle de la liste de tout ce qu'elle jugeait comme "non admissible" ado ou la demande du tambour à Mad) et son ouverture au monde par la volonté de défendre et d'aider son ami sans papier. Jamais prétentieux, le livre est lucide, cruel et drôle. Alice Zeniter décrit la quête d'identité, avec sa tâche de naissance en forme d'Afrique, l'adolescence, l'enfance avec une justesse (et même une beauté) époustouflante. L'écriture est travaillée avec minutie pour atteindre cette forme du langage où tout parait naturel, fluide, évident et percutant (à l'image du terme papamaman qui désigne l'entité tantôt à rejeter, tantôt rassurante mais surtout l'origine).

Ce livre fait presque penser au film" Le nom des gens" dans la veine d'un discours à la fois implacable sur la perception de l'autre qui n'est pas comme soi et de la manière dont on peut tout à coup être rejeté (quelques scènes suffisent) ou encore la découverte du monde au delà du cercle familiale, du papamaman, par l'appropriation étrange du terme "bougnoule", d'abord perçu comme drôle pour la toute petite fille parce que nouveau, il devient vite ce qu'il est pour Alice, affreux parce que développant l'autre comme mauvais. Enfin, l'auteur est à la fois juste dans sa défense des valeurs de droits et de liberté mais aussi consciente des propres rejets qu'elle formule, de ses contradictions et évolutions. Son mariage blanc n'est jamais un bonheur mais toujours un choix qui rapproche des êtres qui se connaissent comme une évidence.... Alice Zeniter créer aussi son monde fait de petites piques et de références cinématographiques (musicales et livresques aussi) qui nourrissent son livre d'images et de souvenirs, de ce qui construit aussi un être et des êtres humains, devant une connaissance commune...

Il y a de la beauté et un effet coup de poing dans l'écriture d'Alice Zeniter, une analyse fine de certains mécanismes de nos sociétés, de ce besoin vital d'être connectés, ensemble, entre-soi tout en ne cessant de nous avertir que nos prises de conscience sont des petites rébellions qui nous ouvrent les portes d'un ailleurs, ou du moins permettent d'aller voir au plus loin de soi, s'il n'y a pas un combat à mener...

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