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L'Art de perdre par François CONSTANT

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« L’art de perdre » écrit par Alice ZENITER est la troublante histoire du silence de deux nations conduisant à la perte de paroles, donc de mémoire, de trois générations, celles d’Ali, Hamid et Naïma.
Le premier, montagnard Kabyle, a servi la France en Algérie. Et la France a fait de lui un ‘Harki’, autant dire un pestiféré en France, un homme à taire, à oublier, à enfouir dans une Histoire hachée de silences. Hamid, son fils a fui en France, il y a été enclavé dans les camps transitoires définitifs et y est devenu un algérien qui n’était plus qu’à égorger là-bas. A sa suite, toute sa descendance en châtiment populiste des fautes commises par le grand père et de son choix d’être d’un côté. Hamid a scellé ses souvenirs dans le silence du déni, de la colère et des frustrations. Il y est resté emmuré. Naïma, la petite-fille française qu’on dit en France d’origine algérienne n’a pas de racines dans ce pays. Elle n’a que le silence de la France, celui de son père et les dires de la famille là-bas qui a spolié les biens familiaux.
« L’art de perdre » est le roman d’une Histoire rarement assumée par la Nation de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité. Mais, au-delà des limites territoriales, ce livre pose la question universelle de l’ouverture au passé, des racines à cultiver, des cultures qui soulignent toujours l’étrangeté de l’autre. J’ai pensé à la fille du ‘Fou noir au pays des blancs’ (de Pie Tshinbanda) qui demandait : « Dis, Papa, pourquoi est-ce que l’étranger c’est toujours nous, jamais eux ? »
Notre lecture européenne de l’Algérie, comme de bien d’autres pays, et de leur conquête de l’indépendance jamais terminée, est trop souvent entachée de non-dit, de silences coupables des historiens et plus encore des politiques et du vacarme fracassant des bruits de la rue qui postillonnent des contre-vérités historiques, partielles et surtout partiales, sans réflexion, donc sans valeur.
Le pari d’Alice ZENITER est de pointer du doigt cet art de perdre, de tout perdre, que produit le silence.
Il n’y a aucune victoire, ni sur soi-même, ni pour un peuple qui puisse naître d’un combat clanique et de ses atrocités. Il n’y a aucune atrocité qui puisse se racheter par le silence !
L’écriture d’Alice ZENITER tient très bien la voie dans les deux premières parties de son récit. Les faits, les choix de Ali et de Hamid y apparaissent cohérents, portés plus par des vies endossées que par le hasard. La troisième partie, les choix de Naïma, semble plus fabriquée. Les circonstances pour qu’ils soient posés par Naïma sont le fait d’un scénario apparaissant fabriqué sur mesure. A force de trop en dire, on finit par ne plus trop y croire.

Mais l’interpellation reste, les questions continuent à tarauder l’esprit du lecteur attentif et à rendre urgent la nécessité de réfléchir sur notre présent dont la stabilité est sismiquement mise en danger par les velléités d’indépendance un peu partout dans le monde. Sans jugement sur ces mouvements de fractions de peuples, ce livre souligne que ce que les uns appellent droit à l’auto-détermination et les autres, rébellion blesse les nations et fragmente les familles.
Ne laisser au Temps que la loi du silence n’arrangera rien !

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