La France de mon enfance

Avis sur L'Art de perdre

Avatar Quentin Boussarie
Critique publiée par le

Alice Zeniter a écrit le roman que j’ai envie d’écrire depuis mes 18 ans, mais pour lequel je n’avais pas le talent.

La France de mon enfance, c’est le titre d’une magnifique chanson d’Enrico Macias. Il y parle de paix fragile, de soleil, d’oliviers. De pleurs et d’absence également. Il y a un peu de tout ça dans La France de mon enfance, aussi. Pourtant né trente-deux ans après l’indépendance de l’Algérie, chaque 1er Novembre, chaque réunion de famille, chaque plat de couscous partagé porte un peu, chez moi, quelque chose de cette France-là.

La guerre d'Algérie, enfin

La première partie de L’Art de perdre fait un constat cinglant de vérité, mais presque toujours oublié quand on évoque la guerre d’Algérie : parmi les « indigènes » (ce terme odieux, infamant, dégradant, utilisé pendant ces cent trente-deux ans par la France, et derrière lequel se cache ce qui constitue le cœur du problème), très peu rêvent d’indépendance pour l’indépendance ; tous rêvent de liberté.

Zeniter ne prend pas parti, elle raconte, dans une vision qu’elle veut aussi exhaustive que possible, l’Algérie. Elle ne tait rien, ni des exactions françaises du Constantinois, ni du massacre du FLN à Melouza. C’est ce qui frappe dans L’Art de perdre, la justesse, le refus du manichéisme dans les bras duquel sont tombées presque toutes les œuvres littéraires ou cinématographiques consacrées au sujet par le passé.

L’histoire des vainqueurs

« Rien n’est sûr tant qu’on est vivant, tout peut encore se jouer, mais une fois qu’on est mort, le récit est figé et c’est celui qui a tué qui décide. Ceux que le FLN a tués sont des traîtres à la nation algérienne et ceux que l’armée a tués des traîtres à la France. Ce qu’a été leur vie ne compte pas. »

L’Art de perdre nous invite à une réflexion sur le pourquoi de l’Histoire. N’est-ce qu’une excuse pour apprécier, pour justifier l’universalité d’un passé commun ? La deuxième partie est un peu moins captivante, tout du moins celle qui prend place après le départ du camp de transit, celle de l'intégration difficile, du racisme, de l'école. Celle qui nous dit que si l'Algérie, c'est la France, la France, ce n'est pas l'Algérie. Tout cela parait un peu déjà vu, tout cela paraît n’être qu’une soupe tiède qui sent le réchauffé, quelque part entre Les Ritals et La Vie Devant soi. Mais grâce à son style, rempli d’humour, parfois, de tendresse, souvent, Zeniter parvient toujours à nous raccrocher, en substituant à la dialectique du récit une œuvre plus complexe, qui nous parle de la famille, des sentiments, une réflexion sociétale sur six décennies très intelligemment construite et menée.

C’est finalement le destin de deux hommes, celui qui a mis l’Histoire de côté pour mieux l’intégrer dans son for intérieur, et celui qui l’a oubliée parce qu’elle lui paraissait trop insupportable, pas assez compatible avec l’idéologie parisienne et soixhante-huitarde qu’il a prétendu sienne. Et quand on pense que le livre s’enfonce avec Hamid, Zeniter resurgit brusquement pour, d’une phrase, d’un personnage, nous ramener à l’exhaustivité du début, à la douleur universelle de l’exil.

Algérie disparue

La troisième partie est celle de la recherche. On se rend compte que cette Algérie perdue, quelque part, est toujours présente à travers ceux qui l’ont vécue, par leur expérience, leurs récits, leur manière de vivre. Naïma, sans le demander, retrouve ce qu’Hamid avait voulu oublier.

Alors que je referme l’ouvrage, je retrouve cette impression, incroyable, puissante, enivrante, que je n’avais ressenti qu’une seule fois dans ma vie. Celle d’avoir terminé un livre qui a été écrit à mon intention. Décidé, je me lève, et prononce, d’une voix assurée, ferme, indiquant à la personne à laquelle je m’adresse que l’unique mot qu’elle entend signifie que ce que j’ai à lui dire ensuite est d’importance, le nom de la personne qui est mon lien avec toute cette histoire, ma mémoire et mon passé.
« Maman ».

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