Quelle tête de veau !

Avis sur L'Éducation sentimentale

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Non, je ne vais pas commencer à comparer Madame Bovary et L’Education sentimentale, mais pourtant, les deux grands romans de Flaubert se font écho. Ou plutôt, si le lecteur peut en voir un écho, les deux histoires contrastent l’une avec l’autre. Madame Bovary, c’est l’histoire d’une femme animée de romantisme, et qui se perd dans sa réalité. Elle rêve à la vie mais finit pourtant par se suicider ; L’Education, à l’inverse, rapporte l’histoire d’un jeune homme rêveur, qui vit dans un monde empli d’illusions. Lequel finit, non pas par mourir, mais tout bonnement par accepter la réalité telle qu’elle se présente dans son existence !

Parce que L’Education sentimentale, c’est d’abord un roman d’amour. Celui de Frédéric Moreau, jeune étudiant en droit de dix-huit ans, et de Mme Arnoux, femme de la classe bourgeoise mariée à un drôle de personnage. Toutes les femmes que Frédéric rencontrera en vingt-trois ans, ne pourront effacer l’amour qu’il exprime pour elle. C’est d’un amour inflexible que Flaubert souhaite nourrir son roman. Pourtant, Frédéric ne parvient pas, d’une manière ou d’une autre, à lui exprimer son amour. Cet amour ne sera jamais charnel. Plus qu’un personnage romantique, Frédéric Moreau est pour l’écrivain Normand, le véritable archétype fleur bleu du romantisme brossé du XIXe siècle. Pour sûr, même lorsqu’il veille sur le cadavre de son jeune enfant, l’image de Mme Arnoux reste fixée dans sa tête. Si bien que cet amour réciproque ne sera que réellement évoquée à la fin du roman, lorsque Mme Arnoux, veuve et trop âgée, préfère quitter Frédéric et lui dire ses adieux.

Alors oui, L’Education Sentimentale peut être vu comme l’un des nombreux romans d’amour du XIXe siècle, mais il est avant tout un roman teinté d’ironie (à la sauce « flaubertienne », précisons l’adjectif), et c’est en ça que le roman relève du génie. Déjà, dans Madame Bovary, Flaubert adoptait ce ton de détachement ironique (caractéristique, finalement, de l'ensemble de son oeuvre).

Par simple plaisir des mots, je ne relèverai que deux ou trois passages du livre, laissant au lecteur de cette critique mal menée (et malmenée) le plaisir de noter sur carnet les paragraphes qui l’auront marqués.
« Elle était finie, cette existence pleine d’agitation ! Combien n'avait-il pas fait de courses dans les bureaux, aligné de chiffres, tripoté d'affaires, entendu de rapports ! Que de boniments, de sourires, de courbettes ! Car il avait acclamé Napoléon, les Cosaques, Louis XVIII, 1830, les ouvriers, tous les régimes, chérissant le Pouvoir d'un tel amour, qu'il aurait payé pour se vendre. ». Même après avoir tué l’un de ses personnages (Monsieur Dambreuse), en un simple paragraphe comme celui-ci, Flaubert arrive à ridiculiser au plus profond de sa chair, comme dans un jeu, la ridicule existence de son être de mots. Tout, avec Flaubert, est lapidaire.

L’Education sentimentale est aussi un roman éminemment politique et historique, une véritable « chronique de 1848 », pour copier l'auteur du Rouge et le Noir. Il se pose véritablement en témoin des événements de sa génération. Sans abus de ma part, le XIXe siècle est bien le siècle de la pensée politique moderne, et donc par extension, le siècle des auteurs politiques. On retrouve par conséquent plusieurs références, allant du fouriérisme à l’anarchisme de Proudhon, en passant à l’exact opposé par le conservatisme légitimiste/bonapartiste/orléaniste et le « républicanisme romantique » façon Lamartine.

En prenant pour trame historique la Révolution de 48, Flaubert se donne à coeur joie en tournant au ridicule tous les personnages composant son oeuvre. Il oppose, non sans déplaisir, le camp des socialistes et le camp des conservateurs. Alors, l’un des camps voit les socialistes comme des révolutionnaires sans foi ni loi, et l’autre voit les conservateurs comme les tenants d’un ordre établi et ploutocrate. Les affaires politiques amusent Flaubert, et il le laisse largement entrevoir dans ce roman.

Je terminerai cette critique, après avoir évoqué selon moi les grandes lignes du livre, sur le paragraphe résumant le dernier chapitre du roman : « Et ils énumérèrent leur vie. Il l’avaient manquée tous les deux, celui qui avait rêvé l’amour, celui qui avait rêvé le pouvoir ». Un roman bien plus positif en comparaison du tragique Madame Bovary. Ici, les deux protagonistes et amis (Frédéric et Deslauriers) finissent par se résigner, et acceptent leur échec. Il est trop tard pour eux, de rêver de leur vie future.

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