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L'Homme révolté par Septimus_Ars

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Le livre

L'homme révolté est un essai philosophique et historique. C'est une réponse au cycle de l'absurde (1942-1944) L'Etranger, Le mythe de Sisyphe, Caligula, Le Malentendu. Il achève le cycle de la révolte (1947-1951) initié par La Peste (roman), et complété par Les Justes (théâtre).

Biographie

"Je fus placé à mi-distance de la misère et du soleil" écrit Camus, né en 1913 en Algérie.
La mort de son père à la bataille de la Marne, une enfance misérable à Alger, un professeur Jean Grenier, puis une tuberculose diagnostiquée à l'âge de 17 ans forgeront sa personnalité.

Il écrit, devient journaliste, anime des troupes théâtrales, dénonce la misère des musulmans, connaît le succès littéraire en 1947 avec La Peste (premier du cycle de la révolte) et s'engage dans tous les combats.

Il s'engage dans l'organe de presse du mouvement de résistance Combat dont il devient rédacteur en chef, prend position en faveur des exilés espagnols, sera notamment le premier intellectuel occidental à dénoncer horreurs de l'usage de la bombe atomique deux jours après le bombardement d'Hiroshima et dénoncera système concentrationnaire stalinien, ce qui lui valu successivement une querelle avec son ami Sartre, l'obligation de quitter l'Algérie, mais également le prix Nobel de littérature en 1957.

En cela, il incarne ce que Sartre qualifiait d'"admirable conjonction d'une personne, d'une action et d'une œuvre".

Il meurt dans un accident de voiture en 1960 en France.

Influences

Les influences de Camus sont multiples mais elles ont cela en commun qu'il reprendra les idées de ses prédécesseurs et de ses contemporains toujours en les critiquant, en les confrontant, en les complétant, et surtout en les dépassant. On note parmi les auteurs l'ayant influencé, André Gide, André Malraux, son professeur Jean Grenier auquel il dédicace cet essai, et Nietzsche.

Point de départ

L'absurde : Le sentiment de l'absurde surgit de la nausée qu'inspire le caractère machinal de l'existence sans but, du sentiment de l'étrangeté de la nature, de l'hostilité primitive du monde auquel on se sent tout à coup étranger, de l'idée que tous les jours d'une vie sans éclat sont stupidement subordonnés au lendemain, alors que le temps qui conduit à l'anéantissement de nos efforts est notre pire ennemi.

Enfin, c'est surtout la certitude de la mort, ce côté élémentaire et définitif de l'aventure qui nous en révèle l'absurdité. En fait, ce n'est pas le monde qui est absurde mais la confrontation de son caractère irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l'appel résonne au plus profond de l'homme. Ainsi l'absurde n'est ni dans l'homme ni dans le monde, mais dans leur présence commune. Il naît de leur antinomie.

Nihilisme : La conséquence de l'absurde pour Camus est le renoncement logique et la négation de toute attribution d'un sens et d'une valeur au monde et à l'existence. Mais Camus observe après avoir nié les sens, il ne reste que des hommes, et qu'aussi absurde soit leur condition, on ne peut nier le fait que l'humanité soit une valeur. C'est le cogito revu par Camus, il écrit : "Je me révolte donc nous sommes", Descartes après avoir douté de tout, ne peut douter de sa propre pensée, Camus, après avoir nié toute valeur, ne peut nier la valeur de son cri d'homme révolté. On ne peut donc nier notre vie, et automatiquement nier celle des autres, ni leur souffrance, ni leur domination.

Voici donc le point de départ de la révolte.

Résumé

Face à l'absurde et au nihilisme, il n'est donc pas question de renoncer. Après le cycle de l'absurde, la révolte répond, d'abord dans La Peste, lorsqu'un personnage déclare : "Mais nos victoires sont toujours provisoires" ce à quoi Rieux répond : "Toujours, mais ce n'est pas une raison pour cesser de lutter" et il ajoute ensuite que son combat contre la peste est une interminable défaite, a l'image d'ailleurs de l'homme qui se révolte contre sa condition mais qui ne sera jamais immortel.

Après une brève définition de ce qu'est un homme révolté dans les premières pages de l'essai, un homme qui fait face à cette première évidence, celle du cogito, Camus poursuit son argumentation autour de deux principaux axes : premièrement la révolte métaphysique, puis logiquement, une fois que Dieu est mort, la révolte historique.

La révolte métaphysique est une révolte contre Dieu, un Dieu maître de la mort et donc de la condition absurde de l'homme. Pour développer ce raisonnement, Camus fait appel au mythe de Prométhée, premier révolté, à l'Ancien Testament et au passage nécessaire au Nouveau car en effet le Nouveau Testament a pour fonction de réconcilier l'homme au Dieu maître de la mort, par la personne du Christ le christianisme noue la divinité à l'humanité sur un socle d'égalité. Camus fait référence a beaucoup d'auteurs dans différents registres et de pensées très diverses, Dostoïevski ou encore Nietzsche et inévitablement Sade et les dandys romantiques. Se plaçant toujours dans une volonté de compréhension, de synthèse, il se sert des raisonnements de ses prédécesseurs pour les dépasser. Il analyse également la pensée nihiliste dans les œuvres de Stirner et Nietzsche, mais également les surréalistes.
Dans cette première grande partie de l’œuvre, le cœur de la problématique de la révolte métaphysique est la mort de Dieu, Camus fait état de l'extrême tension de l'homme qui est celle de la justification soit de la croyance, soit du meurtre du divin. En effet, l'homme croyant en Dieu, ne trouve de sens que dans l'existence du paradis, Salut ultime de l'homme; tandis que l'homme qui tue Dieu, tue du même coup le paradis et doit en trouver un autre sinon sombrer dans l'absurde, c'est donc l'espoir d'un paradis terrestre qui anime le révolté métaphysique. Camus cherche à dépasser l'absurde, en abandonnant le secours d'une transcendance qui ne soit pas un moyen humain, c'est ce pourquoi il abandonne la religion. Ce nouveau paradis, terrestre, qui ne sera atteint qu'à force de révolte car la nouvelle transcendance de l'homme se porte horizontalement, vers l'avenir, c'est la Justice. Pour synthétiser ce mouvement de révolte, Camus écrit : "C'est tuer Dieu, pour bâtir une Eglise". Car autant le Salut promettait la vie éternelle au royaume de cieux, autant la Justice, ne pourra jamais promettre une telle absurdité. Le Salut est remplacé par la Justice, la religion, par l'idéologie.

C'est ainsi que débute la seconde partie de l'essai : la révolte historique. Dieu mort, "Je me révolte donc nous sommes" devient, "Je me révolte donc nous sommes, et nous sommes seuls". Cet utilisation de ce terme singulier au pluriel prend en effet tout son sens dans la révolte historique car c'est vers l'Empire de l'homme que la révolte court, c'est-à-dire que l'homme est dorénavant maître de son histoire qu'il doit comprendre et bâtir, sans Dieu. Mais dire que les hommes sont seuls signifie surtout qu'ils sont liés, ensemble, à une histoire qui n'est maintenant que celle des hommes. La révolte historique est un appel vers l'être et vers l'unité des êtres, cette unité trahit et perdue en religion, il faut la reconstruire sur terre.
Mais avant cette idée d'unité, Camus fait l'analyse d'une révolte historiquement contradictoire, celle de l'homme contre l'homme, celle de Spartacus, celle de 1789, celle de 1905, toutes constituées de régicides et de meurtres absurdes qui ne parviendront jamais à justifier la révolte. Pisarev et Hegel en sont des témoins, et l'histoire ne cesse de le peindre : les révolutions bourgeoises du XVIII, les révolutions socialistes du XIX, les révolutions totalitaires du XX n'ont été que du sang versé en vertu de l'idée d'un progrès. Et l'homme s'est finalement toujours dressé contre l'homme, prenons pour exemple l'antagonisme d'ordre sous l'Ancien Régime auquel succédera après la révolte sous les yeux de Marx un antagonisme de classe. Et alors que la religion pouvait tout justifier parce qu'elle est une totalité, un éternel, la révolte humaine ne le peut pas.
Sur cette question de la justification Camus expose les divers points de vus historiques qui se sont succédé et opposé, la révolution française, par la figure de Saint-Just ou Marat qui avait estimé à 273 000 têtes coupées le succès de la révolution, justifiait ses crimes par la vertu de la révolution elle-même. D'autres, prenons, les terroristes russes de 1905, justifiait le crime par l'oppression subie, prouvant la culpabilité des puissants, et le justifiait une seconde fois par le suicide, justification de leur innocence.
Mais partout où les révoltés s'engageaient vers le crime, partout la révolution s’engageait vers la tyrannie, voilà le constat historique de Camus.
Cependant, la révolte, trahie, menée paradoxalement au même point où elle avait débuté, voulant bâtir l'histoire et ne l'ayant qu'entacher, conserve, par delà son existence tragique faîte de déception, d’échec et de mort, son essence. Et c'est sur cette voie que Camus va tenter de redonner espoir en faisant émerger une nouvelle facette de l'homme révolté, ni suicidé, ni terroriste, c'est un ascète de la révolte, qui refusera toujours la servitude comme la tyrannie qui sont tout deux des conforts.
Si l'homme se révolte, c'est l'humanité qui se révolte, ainsi l'exemple de Spartacus comme de toute révolte est dépassé par Camus, l'esclave contre le maître devient l'esclave contre la relation maître-esclave. Ce n'est donc pas un homme dressé contre un autre, ce qui aboutit inéluctablement au meurtre, mais un homme contre un système, un homme contre l'histoire en ce sens qu'il s'y oppose et pour l'histoire en ce sens qu'il la reconstruit, qu'il en change le cours.

Mais Camus ne pouvait terminer cet essai que comme il l'avait commencé, par une définition, qui s'attardera sur la différenciation entre révolte et révolution.
Le révolutionnaire a la volonté de "transformer le monde" (Marx) alors que le révolté veut "changer la vie" (Rimbaud). La révolte c'est le mouvement depuis la base (la condition absurde de l'homme) vers l'idéal (la cité universelle conforme à un rapport d'égalité entre les hommes sans aucune médiation de pouvoir) alors que la révolution part de l'idéal pour l'appliquer à la réalité. Il n'y a en fait, pas de révolte sans révolution, ni de révolution sans révolte. Il n'y a en réalité aucun des ces deux cheminement qui soit atteignable. Le premier parce que l'idéal ne peut être atteint sans corrompre la valeur de la révolte c'est-à-dire sans introduire un rapport de force révolté pour détruire le rapport de force historique, le second car l'idéal ne peut être appliqué absolument à la réalité des hommes.
Et c'est par cette dernière définition que Camus renverse la tendance de son essai, introduisant dans toute la puissance de la révolte, exaltée à la fois par la vision romantique et héroïque que nous en avons - Camus évoque d'ailleurs le tableau de Delacroix - et en même temps par la vision destructrice et totalitaire des révoltes modernes. Camus, introduit dans cette toute puissance une limite. C'est le retournement rationnel kantien de l'homme révolté nietzschéen. Et c'est en cela que Camus a saisi la révolte dans cet essai, la révolte issue de l'absurde, pense trouver une unité perdue après la mort de Dieu mais en vain, pense servir le progrès mais au prix du sang, pense s'être débarrassé du Salut divin, idolâtrie d'un autre temps qu'il était temps d'échanger contre une humanisme terrestre, or la révolte hisse la Justice en idéologie totale qui justifierait tout mais qui n'est jamais atteinte.
Aussi le principe de toute révolte est en partie mis en échec par la constatation empirique que la misère et la servitude ne sont en aucun cas des facteurs de révolte, mais d'une servitude plus grande encore. Finalement, seuls ceux qui ont le pouvoir, un pouvoir de fait, un pouvoir armé, d'une idéologie et d'un terrorisme radical, se révoltent pour conquérir le pouvoir en tout. De ce fait, la révolte est limitée et c'est ce que conclut Camus dans la dernière page où il écrit : "Tous peuvent revivre, en effet, auprès des sacrifiés de 1905, mais à la condition de comprendre qu'ils se corrigent les uns les autres et qu'une limite, les arrête tous." et pourtant il annonce déjà une nouvelle révolte car elle est l'élan perpétuel de l'homme dans sa condition absurde, et ce sera ces deniers mots : "A cette heure où chacun d'entre nous doit tendre l'arc pour conquérir dans et contre l'histoire, ce qu'il possède déjà, la maigre moisson de ses champs, le bref amour de cette terre, à l'heure où naît enfin un homme, l'arc se tord, le bois crie. Au sommet de la plus haute tension va jaillir l'élan d'une flèche droite, du trait le plus dur et le plus libre".

Analyse

Dans cette oeuvre, Camus fait preuve du plus grand humanisme. Il livre avec un raisonnement parfaitement bien conduit et parfaitement bien écrit, une réflexion profonde sur la révolte. Loin de se limiter à une simple approche philosophique, il prend le parti d'analyser et donc inéluctablement d'interpréter l'histoire, dans ses idéaux les plus louables comme dans ces faits les plus graves.

"Ceci est un effort pour comprendre mon temps" disait Camus à propos de cet essai. Cet effort est réussi, cet effort, tout le monde doit le faire car la tâche n'est pas aisée : le but est de comprendre comment la civilisation du progrès, des droits de l'homme, de l'humanisme, a pu finir par engendrer deux guerres mondiales destructrices, et des régimes fascistes et totalitaires dont nous sommes les héritiers. En cela nous sommes aujourd'hui responsables de l'histoire.
Cette responsabilité, Camus en donnera la forme lors de la remise du Nobel littéraire de 1957 destiné à récompenser non seulement son oeuvre, mais aussi son engagement.
"Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. Héritière d'une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd'hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l'intelligence s'est abaissée jusqu'à se faire la servante de l'oppression, cette génération a dû, restaurer, à partir de ses seules négations, un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir. Devant un monde menacé de désintégration, où nos grands inquisiteurs risquent d'établir pour toujours les royaumes de la mort, elle sait qu'elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude, réconcilier à nouveau travail et culture, et refaire avec tous les hommes une arche d'alliance. Il n'est pas sûr qu'elle puisse jamais accomplir cette tâche immense, mais il est sûr que, partout dans le monde, elle tient déjà son pari de liberté, et, à l'occasion, sait mourir pour lui. C'est elle qui mérite d'être saluée et encouragée partout où elle se trouve, et surtout là où elle se sacrifie."

Conclusion

Face à l'absurdité de la vie, à la complaisance dans la tyrannie ou la servitude, au nihilisme, Camus écrit : "La révolte, sans prétendre à tout résoudre, peut au moins faire face".

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