L’érudition de Danglard, le désordre d’Adamsberg

Avis sur L'Humanité en péril

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Le dernier ouvrage de Fred Vargas n’a rien à voir avec les rompols qui ont assuré sa célébrité. Quoique : cet essai, vibrant plaidoyer pour un changement radical de notre mode de vie face à l’urgence climatique, m’a permis de me rendre compte à quel point l’auteur a mis beaucoup d'elle-même dans les personnages de ses romans. A moins, au fond, que ce ne soit l’inverse et que les protagonistes de ses enquêtes ne soient parvenus à influencer son style et sa méthode.

Du commandant Danglard, Vargas possède la fabuleuse érudition et il est vrai que l’ouvrage contient une mine, voire une manne de renseignements tous plus intéressants les uns que les autres mais qui, à la longue, donnent un peu le tournis. Le lecteur perçoit à quel point l’auteur a voulu être exhaustive, abordant l’ensemble des domaines qui contribuent au réchauffement climatique, à la raréfaction des ressources et à l’extinction des espèces, envisageant toutes les solutions possibles, celles que permettent (ou non) d’envisager les nouvelles technologies mais aussi celles qui reposent sur d’inévitables changements de valeurs et de comportements auxquels il est plus qu’urgent que chacun de nous réfléchisse. Elle tord le cou au marketing du greenwashing (eh non, tout ce qui est végan n’est pas bon pour la planète et il serait sensé, à ce propos, de limiter la consommation de tofu, sa fabrication entrainant pas mal de gaz à effets de serre), dénonce les fausses bonnes idées (citons entre autres la fabrication de biodiésel à l’huile de palme ou de colza, qui réduit la part des terres consacrées à l’agriculture alimentaire et produit plus de CO2 que le pétrole), attire l’attention sur le coût environnemental de l’énergie grise nécessaire à la construction et la mise en place des éoliennes ou des panneaux photovoltaïques, rappelant que toute solution qui laisse entendre qu’on pourrait produire autrement sans changer radicalement de modèle économique ne tient pas la route. Nul doute qu’en bonne scientifique (rappelons que Vargas, docteur en archéologie, est chercheuse au CNRS) elle a mené sa recherche de manière extrêmement méthodique et documentée : l’ouvrage se veut exhaustif, il déborde de données les plus pointues les unes que les autres, il est rempli de chiffres et de statistiques qui, il faut bien le dire, finissent par lasser, même si, comme elle ne le cesse de répéter, c’est pour la bonne cause. Alors, pour faire un peu passer la pilule, elle tâche d’adopter un ton plus divertissant, s’imaginant dialoguer avec un censeur d’écriture qui la reprend à chacune de ses digressions. Personnellement, j’ai trouvé le procédé artificiel et peu convaincant.

S’il est un personnage dans lequel Vargas a mis beaucoup d’elle-même, c’est évidemment le charismatique Jean-Baptiste Adamsberg, héros de nombre de ses romans. Cette proximité se ressent tout à fait dans la structure de son livre : comme le fantasque commissaire, elle semble mener son enquête sans plan bien précis, ce qui peut s’avérer un tantinet déroutant. Pas de chemin tout tracé mais des sauts et des gambades, comme l’aurait dit Montaigne, des répétitions qui se veulent didactiques, des digressions qui toutefois ne nous écartent pas trop de là où elle entend nous mener : l’auteur reprend bien la méthode et la démarche son personnage fétiche. Le tout dans un texte dense, sans aucune subdivision : aucun chapitre ni intertitre qui permettraient au lecteur de souffler un peu. Un peu embêtant lorsque, par exemple, on cherche à retrouver un passage intéressant. Ainsi, Vargas aborde la problématique des pénuries d’eau qui seront un réel problème pour l’ensemble de l’humanité dans très peu de temps. J’aurais aimé vous en dire plus à ce sujet mais vous comprendrez qu’en l’absence de toute structure, j’aie un peu la flemme de me mettre à rechercher l’extrait où elle traite la question.

Vous l’avez compris, le cri d’alarme de Vargas, pour judicieux qu’il me paraisse, souffre selon moi de pas mal de lourdeurs et d’une construction un peu désordonnée qui m’en ont rendu la lecture fastidieuse. Mais il y a autre chose : face au désastre annoncé, l’auteur oppose de manière plutôt manichéenne EUX (grandes entreprises, industrie agroalimentaire, magnats de la finance, politiciens à la botte du pouvoir économique) rétifs à tout changement et NOUS (qu’elle désigne par l’expression les gens) de qui doit venir le salut de l’humanité et qui assurément, changerons de comportements dès que nous serons correctement informés. Une manière à mon sens plutôt candide de voir les choses, le déficit d’information étant souvent un prétexte à l’immobilisme et non sa cause profonde. Non, l’égoïsme et le cynisme ne sont pas l’apanage des puissants et si nous continuons à prendre l’avion pour parcourir quelques centaines de kilomètres, à couvrir généreusement les tartines de nos enfants d’épaisses couches de Nutella et à nous jeter sur chaque nouvel iPhone qui passe, ce n’est pas parce que nous ignorons les conséquences désastreuses de nos choix mais parce que, de manière sans doute peu rationnelle mais si profondément humaine, nous avons tendance à faire l’autruche, espérant que le cataclysme attendu fasse finalement moins de ravages qu’annoncé ou que du moins, il demeure confiné à d’autres parties du monde.

Il est vrai que tous les signaux sont au rouge et que l’urgence climatique est à notre porte. Il est également vrai que chacun de nous se doit d’être le moteur du changement, même si nos efforts peuvent nous paraitre dérisoires car ne rien faire revient, si pas à condamner l’humanité dans son ensemble, du moins à hypothéquer une bonne partie de celle-ci. Je salue donc l’entreprise de Fred Vargas, qui s’avère généreuse et pertinente, mais en même temps je ne peux m’empêcher de la trouver peu digeste et maladroite, en même temps qu’assez naïve.

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