Quand le fait divers devient polar humaniste

Avis sur L'Inconnu de la poste

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J'avoue avoir une certaine fascination pour les fait divers. J'ai envie de faire remonter la filiation de cette fascination à ma grand-mère et ses bouquins de Pierre Bellemar.
A travers les faits divers, souvent des meurtres irrésolus ou mystérieux, c'est l'incompréhensible qui fascine. Le côté hypnotique du morbide, comme lorsque l'on ralenti pour regarder l'accident sur la voie opposé de l'autoroute, espérant ne rien voir d'horrible tout en sentant cette partie archaïque du cerveau qui souhaite entrapercevoir l'horreur.
Le confinement a pu exacerber cette soif, ce besoin de savoir que l’extérieur peut être meurtrier, monstrueux, accablant. Comme si on avait besoin de cela pour supporter notre intérieur.

Ce n'est pas un hasard si les documents sortis récemment sur le petit Grégory ou Xavier Dupont de Ligonnès et la hype autour de l'enquête de Society a eu tant de succès, en particulier sur moi.

L'inconnu de la poste s'attaque à un fait divers qui a fait parler de lui, juste assez pour que l'on s'en souvienne mais sans non plus que l'on ai déjà tout lu. On renifle les odeurs d'une recette d'une histoire que l'on n'a jamais goûté présenté ainsi, mais on connaît quelques ingrédients et on se doute que le résultats va nous plaire : un suspect, Gerald Thomassin, connu pour avoir été brièvement pressenti comme futur gloire du cinéma français avant de (re)tomber en vrille dans une marginalité jusqu'à sa disparition mystérieuse ; un notable de province Raymond Burgod et sa fille enceinte Catherine Burgod, la victime d'un meurtre atroce ; quelques noms connus du show biz ou de la plaidoirie.

Pas d'autres noms, ce n'est pas le sujet du bouquin qui ne s'attarde pas forcément sur le faits (même si elle le relate avec force détails). Ce que l'on va creuser ici, c'est des trajectoires, des itinéraires, des histoires de vie. Ces quelques noms ne comptent pas, ce qui comptent c'est leurs parcours de vie qui les a conduit à entrer sur cette scène macabre. On y découvre en filigrane le monde du cinéma, le monde de la protection de l'enfance, le monde paysan, le monde ouvrier, monde bourgeois campagnard. Et tous ces univers viennent s'entrecroiser sous la plume de Florence Aubenas, qui relate avec discrétion et retenu, mais pas sans style, cette coïncidence de monde si divers.

De Florence Aubenas, je ne connais que ce que tout le monde sait. Un nom qui rime avec otage en Irak, à une époque où ça semblait presque banal. Dans ce livre je découvre une conteuse talentueuse, qui braque toute la lumière sur les personnages qu'elle essaye de faire coller au mieux aux personnes. On ressent une grande empathie, seule empreinte qu'elle laisse derrière elle, et que l'on aurait presque tendance à oublier tant cela semble naturelle dans sa façon de raconter la dignité de chacun.

Le style est sobre, j'ai envie de dire journalistique. Mais ce n'est pas dérangeant. Quand on descend dans le restaurant en bas de sa rue, on ne s'attend pas à manger du gastronomique. Ici c'est pareil, les chapitres, très court, se dévorent comme des cacahuète à l'apéro. Difficile de lâcher le livre. Et quand on s'y risque, on re-picore une poignée de chapitre dès que l'on repasse à côté du bol. On replonge.
C'est écrit sur le 4e de couverture : c'est du journalisme d'immersion. Je ne connaissais pas le terme, je l'aime bien. Même si je ne sais pas si il désigne l'immersion de l'autrice dans ce microcosme pour rédiger son texte ou l'immersion du lecteur dans cette proposition de l'autrice de retracer toute l'histoire.
Je sors de là avec l'impression d'avoir vu l'enquête se dérouler sous mes yeux, proposé sans chichi ni interprétation par l'autrice. Je ressens ce que doivent ressentir tout ceux qui se sont penché de près sur ce crime : une frustration terrible d'avoir l'impression d'en savoir beaucoup, presque tout. D'avoir tout saisi, tout ce qui s'est joué. L'exode rurale, la ruée vers le plastique, l'abandon des enfants par la protection de l'enfance, le rouleau compresseur du show-business, la vie de campagne et ce que ça implique de sociologie, de politique, de psychologique.

L'inconnu de la poste restera le seul insaisissable. Mais c'est très bien ainsi, enrobé dans cette humanité, on peut presque imaginer qu'à défaut d'avoir un jugement judiciaire, une forme de justice à été rendu à tous les protagonistes de cette histoire par ce très beau travail.

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