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L'Insoutenable Légèreté de l'être par Emmanuel Lorenzi

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Je ne me souviens pas exactement pour quelles raisons j’ai eu envie de me frotter à l’oeuvre de Milan Kundera, et en particulier à son roman phare : L’insoutenable légèreté de l’être. Il y a certainement une part de fascination liée à ce titre absolument splendide, comme la promesse d’un chef d’oeuvre intemporel, mais il y a aussi sans doute l’influence d’une certaine A., qui se reconnaîtra si elle lit un jour ces lignes, puisqu’il s’agit de l’un de ses romans favoris. Mais la fascination et le désir de s’attaquer à une oeuvre aussi majeure de la littérature sont parfois contrecarrés par l’angoisse de celui qui s’apprête à escalader, métaphoriquement parlant, la face nord de l’Everest. Parce que chacun sait bien qu’il n’y a rien de pire que d’être encalminé au milieu d’un roman dont on peine à terminer laborieusement chaque chapitre. Une fois la bête vaincue, évidemment, c’est à ce moment précis que l’on se dit qu’il n’était peut-être pas nécessaire de s'en faire toute une montagne.

De Kundera et de son roman je ne savais avant de le commencer absolument rien, sinon que l’oeuvre était en grande partie influencée par la philosophie de Nietzsche et s’inscrivait dans la longue tradition des grands romans d’Europe centrale. Autant dire, qu’il ne faisait pas vraiment partie des candidats sélectionnés pour une lecture à la plage, les doigts de pieds en éventail, le chapeau de paille enfoncé jusqu’aux oreilles et la main gauche caressant distraitement les courbes généreuses d’une bouteille de limonade bien fraîche. Les quatre premières pages promettaient même l’enfer à votre serviteur, cueilli à froid dès l’incipit par un paragraphe qu’il dut reprendre par deux fois avant d’en saisir tout le sens. Mais rassurez-vous, l’angoisse fut de courte durée car L’insoutenable légèreté de l’être est loin d’être un pensum, c’est même un roman d’une grande fluidité, parfaitement limpide dans son propos pour peu que l’on s’y plonge avec la concentration suffisante. Et puis nous sommes venus à bout des romans d’Alain Damasio, donc il n’y a pas de raison (je plaisante évidemment, c’est très bien Alain Damasio et ça parle aussi de Nietzsche).

Doté d’une construction narrative relativement complexe, qui croise différentes périodes et des points de vue alternatifs, le roman s’articule autour de quatre personnages dont les vies sont étroitement mêlées : Tomas, Tereza, Sabina et Franz. Tomas est un chirurgien reconnu et apprécié à Prague, libertin et amoureux passionné, il multiplie les aventures et les conquêtes, sans jamais réellement s’attacher, jusqu’à l’arrivée de Tereza dans sa vie. La jeune-femme, très romantique, bouscule ses habitudes et il éprouve pour elle un attachement qui progressivement se transforme en véritable amour, sans pour autant qu’il renonce à ses aventures, au grand désespoir de celle qui désormais est devenue sa femme. Sabina est l’une de ses nombreuses maîtresses, artiste peintre, elle se montre à la fois frivole, passionnée et légère, faisant preuve d’une grande créativité sur le plan sexuel, ce qui convient fort bien à Tomas, à qui elle n’accorde pourtant aucune exclusivité, puisqu’elle entretient également une relation avec Franz, un professeur d’université genevois.

On serait évidemment tenté de faire débuter le récit à Prague, à la fin des années soixante, alors que la Tchécoslovaquie doit faire face à l’invasion des troupes soviétiques, mais en réalité pour remonter au point de départ du propos de Milan Kundera il faut nécessairement effectuer un saut dans le passé de plusieurs siècles, jusqu’au VIème siècle avant J.C., et s’intéresser à la pensée d’un certain Parménide, philosophe grec un brin manichéen qui, en plus d’être l’un des premiers à avoir développé une théorie géocentrique de l’univers, fut l’auteur d’une vision binaire de l’individu. Selon Parménide, l’être humain est ainsi constamment ballotté par des contraires puisque le monde est régi par des paires d’entités opposées (chaud/froid, être/néant, lumière/obscurité). Éclairé par cet élément, le titre du roman devient ainsi bien plus limpide et le propos de Kundera est ainsi mis en perspective. Mais il ne faudrait pas oublier pour autant l’apport de l’auteur tchèque, qui se montre bien moins manichéen que le philosophe grec, ainsi il ne porte aucun jugement de valeur ; la pesanteur n’est ainsi pas plus positive ou négative que la légèreté, elle habite chacun de nous à des degrés divers et se manifeste différemment tout au long de notre vie en fonction de notre vécu. On peut ainsi, à l’instar des personnages principaux, passer d’un extrême à l’autre car la vie et l’individu ne sont pas figés dans le marbre. Pour être tout à fait honnête, le roman est également traversé par la pensée d’un autre philosophe ancien, Héraclite, dont Kundera semble avoir repris les propos, en opposition à la théorie de l’éternel retour de Nietzsche. Ainsi les choses ne sont jamais figées et l’histoire n’a pas de caractère cyclique.

L’une des grandes idées de Kundera, c’est d’accorder au hasard un rôle fondamental dans la vie des individus. La succession de ces hasards au cours de l’existence forme des motifs plus ou moins répétés, qui impriment un caractère singulier à chaque individu. Ainsi, Tomas ne cesse de se rappeler que le couple qu’il forme avec Tereza n’était qu’à six hasards de n’avoir jamais existé. En amour, pour qu’une relation puisse durer, il faut que ces motifs s’accordent harmonieusement. L’amour seul ne suffit pas, ou plutôt l’attirance seule n’est pas une condition suffisante pour qu’un couple traverse les rudes épreuves de la vie. L’amour n’est ainsi pas programmé, mais résulte de hasards accidentels qui s’harmonisent du mieux possible.

Une vision finalement moins poétique qu’il n’y paraît et qui rejoint la seconde grande idée de Kundera : le kitsch. Je ne vous cache pas que votre serviteur a mis un certain temps à comprendre où l’auteur voulait en venir, empêtré dans une acception bien trop moderne du terme. Pour Kundera le kitsch se résume de la manière suivante : “cachez cette merde que je ne saurais voir”. Il s’agit donc d’un voile pudique que la société déploie pour exclure ou amoindrir le caractère inacceptable des aspects les plus déplaisants de la vie. On retrouve ainsi le kitsch dans de nombreux domaines comme la politique, la religion et de manière générale les grandes idéologies de notre époque. Le kitsch exclut ce qui n’est pas beau, il ne cherche donc pas la vérité, mais détermine une vision artificielle du monde confinant parfois au totalitarisme. Il faut ainsi se couler dans le moule, se conformer au kitsch pour plaire au plus grand monde. Le kitsch c’est donc le monde des clichés, du politiquement correct et de la parole unique. Une vision pour le moins avant-gardiste de la société des mass-médias dans laquelle nous évoluons, gangrenée par les discours marketing et la communication à outrance.

Tout ceci ne doit cependant pas faire oublier au lecteur potentiel, que L’insoutenable légèreté de l’être n’est pas qu’un roman philosophique ardu, mais aussi et surtout une belle histoire d’amour qui pose une question essentielle, jusqu’où doit-on aller pour avoir la certitude que l’autre nous porte un amour sincère et entier ? Car en définitive nous sommes seuls face à l’incertitude et notre unique liberté c’est de vivre pleinement nos choix

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