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L'Utopie par François CONSTANT

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« L’utopie », quelle idée de lire ce vieux bouquin en 2018 !

Aux yeux de Thomas MORE, ce qui doit fonder la société, c’est la liberté de l’humain, l’existence d’un cadre, d’un minimum de lois pour que toutes puissent être portées à la connaissance et à la compréhension de chacun, sans confiscation de la Justice par quelques compétences strictement réservées aux hommes dit de Loi. Il faut aussi une éducation à l’altruisme, à la gestion du patrimoine commun qu’est la Terre, la société Utopia qu’il convient de développer, entretenir et léguer en bon état aux générations futures.
Parfois, c’est vrai, lourdement chargé de morale et pétri d’intentions d’opposer aux systèmes Anglais et européen de l’époque un modèle qui puisse renouveler la gestion politique des sociétés, le texte de Thomas MORE offre une réponse aux questions que se posent les penseurs de 1516… Est-il pour autant non-significatif pour notre 21e siècle ? Non ! Les luttes de pouvoir existent encore chez nous, l’ordre moral souffre de plus de coups de canif donné au contrat qui devrait lier tout dirigeant et le peuple qu’il prétend servir. Les guerres, la misère, la pauvreté, les castes sociales sont toujours d’actualité et constituent autant de freins à l’avènement d’une démocratie bénéfique à tout un chacun.
Je me devais donc de relire « L’utopie » de Thomas MORE, texte étudié une première fois lors de mes études en Humanités Générales et tenter d’opérer un lien avec un livre de ma pile, « L’individu ingouvernable » de Roland GORI, 2015. Ces lectures seront à mettre en perspective avec d’autres, plus anciennes, qui ont laissé des traces dans mon processus de réflexion sur la gestion publique, «Note sur la suppression des partis politiques » de Simone WEIL et « Contre les élections » de David VAN REYBROUCK). Mon désir reste constant : étoffer ma pensée pour me construire une opinion étayée et porter un regard intelligent sur le modèle de gestion politico-économico-sociale de notre société avec, toujours en toile de fond, la question de notre humanité.

Ce regard, je le souhaite critique, je n’accepte pas l’idée que d’autres puissent penser à ma place et m’imposer un modèle de société que je n’aie réfléchi avant de l’accepter. Je le voudrais aussi bienveillant, je ne souhaite absolument pas critiquer, démolir ou réduire à néant toute affirmation pour le simple plaisir d’exercer un droit d’expression qui ne peut d’ailleurs exister sans réflexion, prise de recul et a priori un peu de neutralité.
Que lis-je, aujourd’hui, dans « l’Utopie » de Thomas MORE ? L’auteur aborde la question de la politique par le biais de la violence, non justifiée à ses yeux, de l’Etat à l’encontre de la petite délinquance… Celle des couches sociales les plus pauvres qui ne voient d’autre solution pour vivre, survivre, que les menus larcins envers lesquels une certaine Justice veut se montrer impitoyable et prête à faire preuve d’une violence n’ayant aucun rapport avec la gravité des fautes commises. Cette justice, selon Thomas MORE, est celle du pouvoir en place, des nantis, adeptes du repli sur soi plutôt que de l’ouverture à l’autre et de la solidarité….
Je dois bien l’avouer, certaines images, très récentes, me sautent aux yeux quand je lis ce texte qui, malgré la patine du temps qui n’en facilite pas la lecture, m’apparaît comme le révélateur, quasi au sens photographique du terme, de la dérive actuelle de nos politiques, migratoires entre autres. Je mesure, 600 ans après, l’ouverture d’esprit qui a marqué son écriture.

Globalement, je suis d’accord avec son interpellation à rêver un autre monde en matière égalité hommes/femmes (même si je sens, chez Thomas MORE, des relents de machisme inacceptables). D’accord aussi avec l’appel à la liberté religieuse (même si la méritocratie y a une large part dans le binôme récompense et châtiment éternels). D’accord, bien sûr, avec la nécessité du respect de chacun et la nécessité de donner aux gens la possibilité d’accéder démocratiquement, sans confiscation de pouvoir, à la prise de décisions politiques, à la gestion de la richesse de l’état, à la lutte contre la propriété au-delà des besoins, à la nécessité de viser des relations établies dans la fidélité, la prise en charge des personnes dans le besoin, le questionnement d’une société de production qui couvre le nécessaire sans appât du gain, surtout s’il est confisqué par quelques-uns qui le plus souvent n’exécutent pas la tâche eux-mêmes. Je reste plus critique par rapport à l’étatisation de l’esclavage (même si je reconnais que le modèle MORE était déjà, en soi, une révolution). Ci et là, je pourrais pinailler et détruire encore quelques idées … mais elles seraient, le plus souvent, tirées de leur contexte et mes attaques ne serviraient pas la recherche honnête de compréhension du texte.
Je m’en tiendrai donc à cet élan vers un monde plus juste, moins brutal, plus harmonieux et plus solidaire.
Utopique ? Oui, certes. Le terme ‘utopie’ lui-même est une invention de l’auteur et la signification semblerait tourner pour lui autour des notions de ‘nulle part’ et de lieu de bonheur’. Ce qui, on le conviendra, est curieux puisque ‘nulle part’ deviendrait alors un ‘lieu’ ! On est donc dans le rêve… et c’est très bien ainsi. Car, in fine, il appartient à l’Homme de transformer ses rêves en projets, de se doter des conditions nécessaires et indispensables pour que les projets aboutissent. Merveilleux défi à relever car, même si le texte ne correspond plus guère à nos styles d’écriture ou de lecture actuels, il me faut reconnaître que cet essai philosophique, cet entretien platonicien, ce récit mythique, bien qu’empoussiéré par le temps, est une belle opportunité pour pointer certains dysfonctionnements d’aujourd’hui et réfléchir à une approche revisitée de la gestion de la ‘Res publica’ !

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