L'impossibilité d'une île.

Avis sur L'Utopie

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Dans son Utopia (1516), Thomas More rêve-t-il d'un monde meilleur et parfait ou s'en moque-t-il, conscient des conséquences réelles bien fâcheuses d'un tel idéal ?
More, inventeur explicite du terme "Utopie", est-il aussi l'inventeur implicite du terme "Dystopie" ?

Un texte, littéraire ou philosophique, existe à la fois dans sa lettre-ce qui est écrit objectivement- et dans son esprit-la réception que les différents lecteurs de différentes époques font de cette lettre. Ce qui revient à dire que Utopia est probablement ambivalent, à la fois utopie et dystopie.

Thomas est sans doute resté célèbre davantage comme homme politique-celui refusa le schisme anglican (1534) au nom de la séparation nécessaire du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel et aussi de son amitié pour Catherine d'Aragon répudiée par Henri VIII et paya la fermeté, tant de ses convictions que de ses sentiments, de sa vie-que comme homme de lettres, la lecture de son Utopia, tout comme celle de Éloge de la folie de son maître Érasme, ayant quelque chose de parfois fastidieux.

Son livre est sans nul doute une satire de la société de son temps : comment imaginer, par exemple, qu'un homme qui ne trembla pas au pied de l'échafaud pût accepter la politique des enclosures qui poussa les paysans anglais au suicide aussi sûrement que la politique européenne actuelle pousse les habitants de la France périphérique chère à Christophe Guilluy à l'autodestruction ou à la révolte violente ?

Le genre humain étant dans l'ensemble peu doué pour le second degré, l'ironie et l'humour, l'ouvrage de More fut pris au premier degré et sanctifié par les mouvements les plus divers :

-les salons parisiens des années 1740, où les dames de l' upper-middle class invitaient des hommes de lettres divers et variés-pas forcément des Voltaire ou des Montesquieu- à pérorer et à exprimer leur indignation devant un état des choses contemporain, que la comparaison avec le monde imaginaire et verbal (verbeux) d'Utopia ne pouvait rendre que plus révoltant encore, firent de More l'un de leurs maîtres à ne pas penser.

-l'Eglise catholique, en perte de vitesse dès le XIX° siècle, le canonisa, jusqu'à ce que Jean-Paul II en fît le saint patron des hommes politiques (Macron est bien chanoine honoraire de la basilique saint Jean-de-Latran, tout est donc possible).

-les marxistes le sanctifièrent également, son nom se trouvant gravé sur l'obélisque érigée au pied du Kremlin de 1918 à 2013 (Engels prit toutefois le soin de distinguer "socialisme utopique" et socialisme scientifique" : le "scientifique" c'est la même chose que l' "utopique", mais avec la novlangue, le jargon, en prime).

La question qui se pose est donc la suivante : peut-on imaginer qu'un érudit doublé d'un honnête homme et d'un grand penseur (la notion d' humaniste étant une invention du XIX° siècle) ait pu croire un seul instant aux niaiseries qu'il a volontairement mises en scène ?

-le monde d' Utopia n'est pas réalisable.

La racine grecque-ou-topos-signifie à la fois "lieu qui n'existe nulle part" et "lieu du Bien".

Un nommé Utopus conquiert la péninsule d'Abraxa, va en faire une île en faisant creuser un isthme afin de créer un monde clos et parfait. Tout comme la ville de Stalingrad, la "république" créée porte le nom de son vénéré dirigeant.

Dans L'éloge de la Folie d'Erasme Abraxas est précisément le nom de l'île des fous.

Voilà qui ouvre des perspectives : comment imaginer qu'un catholique fervent comme More, un homme pour qui le péché originel est une évidence, puisse croire en la bonté naturelle de l'Homme, comme le philosophisme du XVIII° siècle croira ou fera mine de croire à l'existence du "droit naturel" (ceci dit sans préjuger du dogme du péché originel, que l'on est bien en droit de rejeter comme absurde, je veux simplement dire que More ne peut pas croire au fondement même de la société qu'il a lui-même imaginée).

Il suffirait de donner à manger et de quoi se vêtir à chacun dans des proportions raisonnables (interdiction du luxe) pour que tout aille bien dans le meilleur des monde, nul, si ses besoins sont comblés, n'étant mû par la cupidité, la bêtise, le sadisme, la jalousie ou le ressentiment, la réalité le démontre tous les jours.

Rapport "passions tristes", More en connaissait un rayon, puisqu'il fut à la fois du côté des bourreaux (il fit exécuter plusieurs luthériens) et des victimes (il fut exécuté pour un crime de haute trahison purement imaginaire).

-le monde d'Utopia n'est pas possible, More le sait, mais est-il souhaitable, peut-on le poser comme idéal, ligne d'horizon ?

C'est un idéal séduisant, mais peut-être faut-il y regarder de plus près.

-Utopia est égalitariste. Seulement, il y en a qui sont plus égaux que d'autres, par exemple le nommé Utopus, dirigeant éclairé d'une masse qui l'est moins. S'il existe une égalité, c'est celle des gueux entre eux.
Car la domination se fonde certes sur l'économie, Marx n'a pas tort, mais surtout sur le charisme de tel ou tel illusionniste qui réussit à se faire passer pour plus malin que les autres.

Trahison des clercs.

-Utopia, c'est déjà le monde occidental moderne des trois B : boire, bouffer, baiser.
Nulle aspiration au-delà du besoin élémentaire, la seule beauté envisagée (c'est déjà ça) est celle, fonctionnelle, de l'architecture.

Nul érotisme (les fiancés sont présentés nus l'un à l'autre, et le divorce par consentement mutuel est déjà programmé, vertige de l'amour).

La gastronomie est interdite : les bouchers y sont même des esclaves (l'égalitarisme ne supprime donc pas l'esclavage).

Et surtout, la musique, sans laquelle la vie serait une erreur, n'a pas droit de cité.

Alors, non, jamais un honnête homme comme More ne put-il souhaiter une pareille médiocrité, tout ça c'était pour rire un peu en attendant la décapitation :

https://www.youtube.com/watch?v=wRdXZRZ5lkE

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